Zion s’ouvre sur une musique bien connue de tous les Antillais.es, le bruit des grillons, la nuit. À l’image du film, qui offre un réalisme cru, mais sincère, et de nombreuses situations ou allusions qui composent la vie guadeloupéenne. C’est sur cette toile de fond que Nelson Foix, enfant de Bondy et de Pointe à Pitre, raconte l’histoire de Chris.
Un jour, le jeune homme trouve un enfant dans un sac cabas, avec l’inscription “Timoun a’w” (“Ton enfant” en créole). La situation devient exponentiellement plus compliquée lorsque le jeune homme s’empêtre dans des problèmes de rue. Le film sort en salles ce vendredi en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane et sera diffusé au cinéma à partir du 9 avril dans l’hexagone. Interview.
Comment as-tu commencé dans le cinéma ?
J’ai fait un BTS audiovisuel et en parallèle, je me suis mis à faire des clips avec mon cousin. Mais j’ai rapidement senti que j’arrivais au bout de quelque chose. J’ai réalisé que ce qui m’intéressait vraiment, c’était le cinéma.
J’ai commencé par écrire un long métrage qui n’a jamais abouti, mais qui m’a permis de m’exercer et de commencer à rencontrer des gens. Et moi qui partais du principe que le milieu du cinéma ne m’accueillerait jamais, j’ai rencontré François Berléand, qui a validé le concept de mon film. Ça m’a pris à contre-pied. En fait, il y a des gens qui sont animés par autre chose et qui sont prêts à faire confiance à quelqu’un comme moi. Je me suis dit qu’il y avait peut-être des portes à ouvrir.
Entre deux mecs qui me demandaient un programme pour prendre de la masse, j’écrivais
Mais je me suis dit qu’il fallait que je commence par un court métrage. À cette époque, je travaillais dans des salles de sport. L’Enfant Seul, je l’ai écrit alors que je travaillais. Dès que j’avais des pauses, j’écrivais. Entre deux mecs qui me demandaient un programme pour prendre de la masse, j’écrivais. J’avais un pote qui voulait devenir comédien, on fait un tournage en famille, avec mon fils, mon pote, ma femme qui a aidé à l’orga, etc. Je l’ai envoyé dans tous les festivals, et je me suis rendu compte que personne n’en voulait. À ce moment-là, je l’ai vécu comme une injustice.
Je suis donc reparti tourner l’Enfant seul. C’est un peu comme Le petit prince, mais version banlieue. Il est tourné à Bobigny, Pantin et Bondy. C’est l’histoire d’un petit gamin et de sa rencontre avec un SDF. C’est un film très contemplatif, assez poétique, malgré le fait qu’il soit plein d’imperfections.
Comment est né le projet de ton film Zion ?
Je suis sur Timoun a’w (“Ton enfant” en créole) à ce moment, je tourne quasiment en bas de chez moi. Je tourne dans mon quartier, à Pointe-à-Pitre, dans la cité, dans l’appartement de mon beau-père. Il est sélectionné au César. Il gagne pas mal de prix en Afrique, aux États-Unis, au Canada et en Amérique latine aussi. Sur ce projet, je rencontre Mohamed Hamidi que vous connaissez bien au Bondy Blog (cofondateur du média, NDLR) et qui est en fait un voisin à Bondy.
Il m’a beaucoup aidé et conseillé pour terminer le court-métrage, et il l’a montré à Jamel Debbouze. Un soir, j’étais à Pointe-à-Pitre à l’entraînement de basket de mon fils, et je reçois un message de Mohamed qui me dit qu’il faut qu’on se voie avec Jamel. Finalement, c’était un rendez-vous un peu surréaliste. Jamel m’a parlé comme si j’étais le nouveau génie du cinéma ! Moi, je l’écoute me dire : “Je sais que t’as pas besoin de moi, mais je veux qu’on fasse ce film-là ensemble”. Dans ma tête, je me disais, “mais qu’est-ce qu’il raconte ? J’ai archi besoin de lui !” À ce moment-là, c’était la galère, je gagnais 0 euro par mois, c’était ma femme qui portait tout.
Comment s’est passé le tournage de Zion ?
Le tournage a été très dur, pour des raisons techniques, mais aussi et surtout pour des raisons personnelles. On a perdu Christopher un peu avant, qui était un ami. J’ai aussi un meilleur pote qui est venu faire de la figuration sur le tournage, et qui s’est fait tirer dessus en repartant.
C’était un acte totalement gratuit. Il était dans sa voiture, avec sa copine, et quelqu’un a voulu lui la voler. Il s’est fait tirer dans la jambe. Le problème, c’est que la balle a touché l’artère fémorale. Moi, à ce moment-là, j’étais persuadé qu’il allait s’en sortir, il était même sorti du coma. Quelques jours avant de sortir de l’hôpital, il a fait deux AVC et il nous a quittés.
Malheureusement, c’est une histoire très représentative des problèmes qu’on a aux Antilles. Il y a le sujet de la violence, des armes, etc. Dans Zion, il n’y a rien de cliché. Si tu vis à Pointe-à-Pitre, tu sais comment ça fonctionne. Et mon ami, il n’a rien fait. Il n’a pas sorti d’armes, ce n’était pas un mec qui deale, c’était un mec qui tenait une crêperie, un père de famille, et un mec en or. Il y a aussi la question des hôpitaux. Il a été pris en charge très tard, je suis intimement convaincu que si ça s’était produit ici, il serait encore en vie.
Le personnage principal est un jeune homme de quartier, désœuvré. Pourquoi as-tu choisi de représenter ce type de personnage ?
Le personnage, pour moi, est assez représentatif d’un grand nombre de jeunes des Antilles, qui sont dans un échec social très violent. Les gens, de loin, ont du mal à se rendre compte de la misère qu’il y a en Guadeloupe. La misère qu’on y trouve, ce n’est pas celle qu’on trouve en France, même dans des quartiers difficiles. Elle est beaucoup plus dure.
Il y a plein de familles qui vivent dans des conditions très difficiles en France. Mais aux Antilles, il y a des mecs dans des bidonvilles, qui n’ont même pas d’installation d’eau courante. Moi, je l’ai vu quand on a tourné Timoun a’w. On a tourné à Zamia, je voyais des petits qui me regardaient à travers les trous d’une tôle rouillée, je pensais qu’ils étaient juste derrière un truc, mais en fait, ils étaient chez eux.
Ce ne sont pas que des jeunes qui s’en foutent de tout, ils se révèlent par leurs enfants
À Washington (quartier de Pointe à pitre, NDLR), il y avait une grosse barre d’immeuble, vouée à la destruction, ils ont vidé les logements, mais ils ont été réinvestis ensuite en squat. Ils avaient même fait une espèce de studio au rez-de-chaussée. Un jour, je parlais avec un mec qui en sortait, il avait 20 piges, il dormait là et tous les matins, il se levait, il repartait à zéro, il cherchait 20 euros pour faire sa journée.
Chris n’est pas dans cette situation-là, mais c’est un mec inconséquent, comme il y en a plein à cet âge-là. Il va y avoir ce bébé qui va arriver et qui va changer sa vie. C’est aussi un cas que je voyais beaucoup aux Antilles, des gars comme ça, mais qui sont avec leurs gamins, les emmènent dans des parcs, jouent avec eux, qui passent du temps, qui poussent la poussette. C’est-à-dire qu’on sait aussi que ce ne sont pas que des jeunes qui s’en foutent de tout, ils se révèlent par leurs enfants.
On sent l’influence du hood movie, mais il est mêlé à des passages plus oniriques et symboliques dans ton film. Que peux-tu nous dire de ces choix artistiques ?
En fait, je ne le réfléchis pas comme ça. Moi, je fais le film que j’ai envie de faire, avec mes émotions, mon vécu. Par exemple, Bondy, la banlieue, ça m’a construit. Donc mon regard, il est toujours très urbain. Quand je suis en Guadeloupe, je suis toujours dans la rue. J’intellectualise très peu, sans doute parce que ça fait partie de mon caractère, mais aussi, car j’ai confiance en ce que je ressens.
Parfois, on me demande si je fais référence à tel ou tel film, et je réponds non. Évidemment que ce que j’ai vu a un impact sur moi. Quand j’ai fait Timoun a’w, j’avais oublié que j’avais kiffé un film sud-africain qui s’appelait “Mon nom est Tsotsi” quand j’avais 16 ans, où un mec des townships se retrouve avec un bébé. Mais je l’ai fait sans même penser à ce film.
Pareil avec le symbolisme, le côté onirique fait simplement partie de mon univers, c’est mon cinéma, c’est comme ça que je raconte les choses. En tout cas dans Zion, c’est comme ça que j’ai eu envie de le faire. Peut-être que mon prochain film sera moins onirique, moins symbolique. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il sera toujours poétique.
Pour moi, la poésie, est quelque chose de très important
Pour moi, la poésie, est quelque chose de très important. Aujourd’hui, on en manque cruellement, à tous les niveaux. Ça se sent dans d’autres domaines, la musique, le rap. Avant, on avait Oxmo, Mc Solaar, Baccardi, même Arsenic et Lunatic, c’était poétique. Je trouve ça triste parce que la poésie, ça génère de l’imaginaire.
Aujourd’hui, l’art qu’on met en avant, que le système, l’industrie, met en avant, ce n’est pas ça. Quand tu analyses ça d’un petit peu plus près, c’est le capitalisme qui tue la poésie. En fait, il tue l’humain et la poésie fait partie de l’humain.
En parlant de capitalisme, tu disais aussi que tu n’étais pas très politisé, mais très engagé. C’était important de mettre des sujets d’engagement dans ton film ?
Quand je dis que je ne suis pas politisé, c’est pour dire que je n’ai pas de couleur politique, même si en réalité, je suis bien à gauche, on ne va pas se mentir. Je suis politisé dans le sens où j’ai un avis sur les choses et j’en traite dans mon film, parce que je ne peux pas parler de la Guadeloupe sans parler des problèmes qu’il y a.
Je veux montrer la Guadeloupe, parce que je trouve qu’on l’a jamais vue au cinéma
Et puis, c’est peut-être un peu prétentieux ce que je vais dire, mais je veux montrer la Guadeloupe, parce que je trouve qu’on l’a jamais vue au cinéma. Il y a eu Neg Maron, mais c’était il y a 20 ans, et ça développe une dimension encore différente.
Je voulais donc aborder ces choses-là, mais en filigrane : je trouve ça plus fort de cette manière. Dans tous les cas, je ne pourrais pas le raconter frontalement. Je pense que ça m’impliquerait trop émotionnellement et que je ne pourrais pas le traiter avec du recul. Je préfère avoir une ligne qui soit assez universelle, raconter une histoire qui en réalité aurait pu se passer un peu partout, mais qui finalement est très guadeloupéenne. Le thème de la paternité, ça touche tout le monde et je pense que cette universalité, elle est essentielle : les bons films, c’est rarement des private jokes.
Tu as tourné en partie en créole. Est-ce un choix qui t’a causé des difficultés ?
J’ai eu des soucis et ça a participé au fait que j’ai eu beaucoup de mal à trouver des distributeurs et des diffuseurs. Mais moi, je n’ai pas lâché et je suis tombé sur des gens très bien et qui ont compris. C’était un choix logique et d’authenticité.
Je ne peux pas raconter la Guadeloupe sans parler en créole
Je ne peux pas raconter la Guadeloupe sans parler en créole. Surtout dans l’univers que je veux montrer. Si j’avais voulu raconter les plages et le Club med, là oui, j’aurais pu le faire en français. Mais un mec de la rue qui braque un autre gars en français, ça n’existe pas. Même les comédiens ne seraient pas à l’aise avec ça.
Tu as des projets à venir ? Tu veux conclure sur quelque chose ?
Pour mes projets futurs, c’est en route et ça se passe aux Antilles, c’est tout ce que je peux dire pour le moment. Pour conclure, Zion c’est une histoire antillaise racontée par un antillais. Il faut qu’on raconte nos propres histoires et qu’on arrête de laisser les autres les raconter à nos places.
Je suis fatigué de voir les histoires des autres racontées à travers des prismes occidentaux
Je parle pour les Antillais, mais aussi pour les Africains, les Arabes, tout le monde. Je suis fatigué de voir les histoires des autres racontées à travers des prismes occidentaux. Comme récemment, aux César, où on voit des films de noirs qui galèrent, fait par des blancs. Il n’y a pas de misérabilisme dans Zion. Je montre une réalité qui n’est pas forcément facile, c’est vrai. Mais en même temps, il y a de l’espoir, mes personnages sont beaux, et je les filme avec amour.
Je pense que ça se voit, ça se sent. Parce que quand je les filme, je me filme. Quand je filme la Guadeloupe, je me filme. La Guadeloupe, c’est moi. Chaque Guadeloupéen, chaque Guadeloupéenne, ils sont la Guadeloupe. Tous ces personnages, c’est ma famille. Donc forcément, je le fais avec un regard interne, intérieur, et il n’y a pas de voyeurisme dans ce que je fais.
Propos recueillis par Ambre Couvin