Les images de poubelles incendiées occupent les plateaux de télévision. Mais celles de lycéens interpellés, frappés ou gravement blessés par la police circulent aussi largement sur les réseaux sociaux. Alors que la réponse policière à la mobilisation suscite de nombreuses interrogations, le sociologue Sebastian Roché analyse pour le Bondy Blog le durcissement du maintien de l’ordre et les choix politiques qui le sous-tendent.
Le mouvement lycéen est marqué par plusieurs blessures graves et de nombreuses interpellations. Avait-on déjà observé une telle répression à l’encontre de jeunes manifestants ?
La répression n’a jamais touché autant de jeunes dans un temps aussi court. Et à l’échelle contemporaine, il n’y a jamais eu autant de manifestants mutilés, sans compter ceux blessés gravement. Ces blessés sont massivement sous-estimés, parce que le ministère de l’Intérieur n’a aucune obligation de les dénombrer : il ne sait pas les dénombrer et il ne cherche pas à le faire.
Ces mutilations sont un indicateur de la violence de la répression policière. Elles nous permettent de mesurer son intensité, même si elles ne décrivent pas toutes les violences.
Le gouvernement déploie des efforts désespérés pour minorer la situation. Les chiffres des blessés du côté des policiers sont mis en avant. Il y en a, mais on ne connaît pas la réalité de leurs blessures. Leur comptage se fait à partir d’un mot qui ne correspond pas à une réalité médicale. Mutiler, c’est une réalité médicale. Des blessures irréversibles, c’est une réalité médicale. Cette réalité-là, aujourd’hui, elle est du côté des adolescents.
Les interpellations se multiplient également. Dans quelles proportions ?
Pour avoir des ordres de grandeur, je rappelle que pendant les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, en juin 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, parlait de 3 800 interpellations. Aujourd’hui, le chiffre dépasse déjà les 6 000. On change complètement de braquet.
Les interpellations ne répondent plus à aucune logique judiciaire, elles ne sont plus un moyen de trouver des responsables d’infractions. Elles sont devenues un instrument de gestion des foules.
En parallèle, les interpellations sont aussi devenues un trophée politique. Elles sont aujourd’hui considérées, complètement à tort, comme le symbole de la « bonne police », dont le ministre peut faire la promotion à la télévision.
La « bonne police », ce serait donc une police répressive. Elle n’est plus là pour pacifier. Laurent Nuñez n’arrive pas en disant : « Nous avons réussi à établir le dialogue avec tant d’établissements bloqués, nous avons telle amélioration de la situation. » Il brandit les chiffres des interpellations.
Ce durcissement du maintien de l’ordre s’inscrit-il dans une évolution plus ancienne ? À quand remonte, selon vous, cette bascule ?
Il y a de premiers signes pendant Nuit debout, en 2016. Les personnes rassemblées témoignaient auprès des médias de tirs de LBD (NDLR : lanceurs de balles de défense).
Avec Manuel Valls au ministère de l’Intérieur, puis Bernard Cazeneuve, le port du RIO (NDLR : référentiel des identités et de l’organisation) n’a plus été exigé, les amendes forfaitaires délictuelles sont apparues, les tirs lors des refus d’obtempérer ont été rendus possibles… C’était avant la présidence d’Emmanuel Macron, mais lui et ses ministres sont allés encore plus loin.
Aucun ministre de l’Intérieur n’avait jamais dit ce qu’a déclaré Laurent Nuñez il y a quelques jours : n’avoir donné aucune instruction de modération dans l’usage des armes intermédiaires. Personne n’avait jamais osé dire ça publiquement.
Lors du mouvement des Gilets jaunes, on avait relevé des dizaines de mutilés, et il avait dit, déjà, qu’il ne regrettait rien (NDLR : il était alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur). Cette fois encore, il ne regrette rien, alors qu’en quinze jours, il y a eu quatre mutilés.
Quelle responsabilité attribuez-vous à Laurent Nuñez dans les violences policières de ces derniers jours ?
Le ministre de l’Intérieur est responsable du cadre dans lequel les policiers opèrent. Ce sont les instructions politiques qui expliquent le comportement de la police.
Laurent Nuñez est dans une position d’équilibriste : il dit qu’il assume les ordres qu’il a donnés, mais qu’il n’est pas responsable. Hier, il a suspendu le droit d’utiliser les grenades assourdissantes (NDLR : suspectées d’avoir arraché la main d’un lycéen à Lens). Par cette décision, il montre pourtant qu’il en va de sa responsabilité.
Ce sont aussi les instructions ministérielles qui désignent certains groupes comme étant dangereux, et d’autres comme des patriotes.
En 2024, les agriculteurs forcent les barrages de police avec leurs tracteurs, ils bloquent l’autoroute, ils mettent le feu devant les préfectures, ils aspergent de purin les hypermarchés… Ils ont le droit de manifester. D’autres, au contraire, sont désignés comme des ennemis d’État. C’est le cas des lycéens aujourd’hui.
Pourquoi les lycéens font-ils, selon vous, l’objet d’un tel traitement ?
La mobilisation vient gêner le jeu politique. Ce n’est pas pour rien que certains expliquent le mouvement comme une manipulation de la jeunesse par La France insoumise.
Le gouvernement ne veut pas répondre aux revendications, il ne veut même pas les considérer. Les jeunes sont désignés comme des ennemis d’État, car cette mobilisation pourrait servir l’alternance politique.
Certaines interventions semblent également contrevenir aux règles d’utilisation des armes. C’est notamment le cas du tir de LBD qui a blessé un adolescent lundi à Saint-Ouen-l’Aumône, effectué à très courte distance. Comment expliquer ces pratiques ?
Il y a une ignorance volontaire de la loi depuis le haut de la hiérarchie jusqu’en bas. Le gouvernement dénie l’existence de violences policières. Les ministres sont dans le déni de la réalité de l’action de la police, comme des règles qui encadrent son action.
Il existe un schéma national du maintien de l’ordre qui devrait obliger les policiers à utiliser les armes de façon conforme. Or, on observe effectivement une multiplication d’usages irréguliers.
On peut parler de l’utilisation interdite du gaz lacrymogène au milieu des voitures, ou contre des manifestants qui sont tombés au sol. Sans parler du port du RIO par les policiers, qui n’est pas respecté malgré la récente injonction du Conseil d’État, et du port de la cagoule, qui normalement est proscrit. Il existe une liste de principes, et ils sont tous renversés.
Vous dénoncez également un décalage entre la communication du gouvernement et la réalité des interventions policières. Comment l’expliquez-vous ?
Le ministère de l’Intérieur a aujourd’hui une stratégie de l’ignorance de la réalité : la police n’est pas raciste, la police n’est pas violente, il n’y a pas de comportements « non proportionnés »…
Il y a une sorte de déréalisation dans le récit des événements qui est organisée par les plus hauts responsables. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’on a l’impression qu’ils ne savent pas que tout le monde a Facebook, Twitter ou Instagram.
C’est comme s’ils n’avaient pas compris qu’aujourd’hui les Français savaient.
Propos recueillis par Marie Mouline
Photo : Sofiane Zerouala