L’attentat raciste de Trappes a brutalement rappelé une réalité que la France peine encore à regarder en face : on peut y être pris pour cible, et mourir, en raison de sa couleur de peau. Pourtant, dans les premières réactions politiques et médiatiques, la tentation de présenter ces violences comme des actes isolés a ressurgi.
Pour Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences, spécialiste des études africaines-américaines et autrice de Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire (La Découverte, 2020), cette difficulté à nommer le racisme n’a rien d’anodin. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par la colonisation, la construction des catégories raciales et le refus persistant de reconnaître leurs effets dans la société française. Une contradiction au cœur de cet entretien.
Après l’attentat de Trappes, les premières réactions politiques et médiatiques ont parfois présenté les faits comme un acte isolé. Pourquoi est-il si difficile, en France, de reconnaître la dimension raciste de telles violences ?
C’est l’illustration de l’échec de cette idéologie d’une République « aveugle à la race ». S’il y a des crimes racistes, ça veut bien dire que la République n’est pas aveugle à la race. Si vraiment on ne faisait pas de distinction entre les êtres humains, on n’arriverait pas à trouver des Noirs et des Arabes à abattre, ou je ne sais quelle catégorie créée par l’histoire.
Je pense que c’est pour cela qu’il y a une résistance. Accepter la réalité et la vérité de la situation serait un aveu d’échec. C’est antinomique, c’est un oxymore. Il ne pourrait pas y avoir de crime raciste parce qu’il n’y a pas de race. Alors comment fait-on pour avoir des crimes racistes dans un pays où la race n’existe pas ?
Est-ce une manière pour l’État de se protéger de ses propres contradictions ?
Oui, et de se maintenir dans un déni qui lui sert bien pour la vision qu’il a de lui-même.
L’attentat de Trappes remet la question du ciblage racial au cœur de l’actualité. Pourquoi les personnes noires sont-elles particulièrement exposées ?
Un Noir, c’est facile à trouver si on veut en chercher. Plus on a la peau foncée, plus on sera visible. Il y a différentes formes d’identités noires, évidemment. Mais il y a quelque chose de très physique, de très ancré dans le corps. C’est de là que part le racisme : l’interprétation du corps dans l’espace public. Si on a inventé des Noirs, des Arabes, des Asiatiques et d’autres catégories, on saura les déceler. Il y a une dimension très pratique.
Je pense qu’il y a des identités qui sont plus vulnérables dans la mesure où elles sont plus visibles. Vous pouvez très bien être musulmane et, si vous n’êtes pas voilée, vous ne serez pas forcément identifiée en tant que telle. Si vous êtes homosexuel et que vous ne répondez pas aux stéréotypes associés à l’homosexualité, vous ne serez pas identifié comme tel. Mais si vous êtes Noir, vous serez perçu comme Noir. Il n’y aura que le corps, et il n’y aura pas besoin d’action de votre part.
En quoi l’universalisme républicain, qui se veut aveugle aux origines, contribue-t-il à invisibiliser les discriminations ?
Il ne traite pas les problèmes puisqu’ils sont censés ne pas exister. Et c’est là toute la contradiction aujourd’hui. Vous me contactez dans le cadre d’une attaque raciste qui a eu lieu et qui, elle-même, ne fait pas sens et ne devrait pas exister. Le racisme existe. Soit on le regarde, soit on ne le regarde pas, c’est tout. Les gens le vivent et sont discriminés dans toutes les sphères de la société. C’est assez épuisant de devoir revenir à chaque fois sur ces fondamentaux.
Dans les quartiers populaires, les discriminations raciales se conjuguent aux inégalités sociales et territoriales. Comment ces différentes formes de domination s’articulent-elles ?
Tout s’imbrique, tout marche ensemble. Les unes ne fonctionnent pas sans les autres. Dans les quartiers populaires ou les quartiers les plus défavorisés, la situation est automatiquement plus dure. Dans le cadre des mobilisations lycéennes, on a constaté que certaines académies étaient moins favorisées que d’autres. Au niveau systémique, il y a certaines zones qui sont moins prisées par les professionnels de l’enseignement. Il y aura plus d’absences, et ça tombe sur les mêmes.
Généralement, plus le quartier est riche, moins il est négativement racialisé, puisque le racisme a structuré hiérarchiquement la société. Vous aurez plus de chances d’appartenir à une classe sociale élevée et vous aurez donc accès aux meilleurs services. C’est encore pire dans les territoires extra-hexagonaux, qui sont entièrement populaires.
Cette imbrication des discriminations fait-elle de la simple présence des personnes noires dans l’espace public une question politique ?
Historiquement, je pense que le fait d’être Noir est, à l’origine, une catégorie qui a été construite comme inférieure. Elle a pour rôle de porter une charge, de souffrir, d’être discriminée. C’est sa fonction historique. C’est à ça qu’elle a servi dans l’histoire. Si l’on remonte dans le temps, les constructions raciales et les processus de racialisation tels qu’ils ont émergé depuis l’ère moderne, c’est à ça qu’ils ont servi.
Être Noir est donc, en soi, une condition politique ?
Bien sûr, et être Blanc aussi. C’est construit comme cela. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Il y a eu plein d’autres façons de se définir, avec la religion, la géographie, le régime alimentaire, etc. La distinction entre Noir et Blanc est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité.
Vous travaillez notamment sur les questions afro-américaines. Quelles différences observez-vous entre la France et les États-Unis dans leur rapport à l’histoire raciale ?
Les approches de ces pays sont tellement différentes sur ces questions. Effectivement, je pense qu’il y a une histoire très longue aux États-Unis autour de la communauté africaine-américaine. Il a toujours été question de gérer, discriminer, racialiser négativement cette population. Cela fait partie de la psyché.
Alors que nous, en France, avec cette dichotomie entre l’Hexagone et ce qu’on a appelé les outre-mer, anciens ou actuels, c’est-à-dire l’Empire colonial français, il y a toute une partie de la mémoire française qui est exportable. Il y aurait des choses qui se seraient passées en dehors de l’Hexagone et qui compteraient moins que ce qui se déroule à l’intérieur. On a donc toujours l’impression que certaines populations sont nouvellement ancrées en France, alors qu’elles sont très anciennement liées à la nation.
À ce titre, on oublie qu’il y a eu des lois et des façons de gérer les populations dites « gênantes », comme la police des Noirs, créée à la fin du XVIIIe siècle. C’était une façon de gérer et de répertorier les populations noires qui se trouvaient dans l’Hexagone.
Après Trappes, peut-on encore considérer la peur de mourir en raison de sa couleur de peau comme une réalité exceptionnelle en France ?
Pour moi, ça fait longtemps que c’est une norme. On vient de parler du soulèvement du 17 octobre de cette année, et avant ça, il y avait le 17 octobre 1961. On peut décider de laisser cette histoire de côté, de l’ignorer, mais les faits sont là.
On n’arrête pas de dire : « La France, c’est pas les États-Unis », mais c’est un argument rhétorique pour évacuer le sujet. Qui ne sait pas qu’en France, on peut aussi mourir du fait de son appartenance raciale ? Il y a eu plein de crimes racistes. Si on ne veut pas les prendre en compte, on ne les prend pas en compte, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’existent pas.
Propos recueillis par Anne-Victoria Gillet