39 minutes et 41 secondes. C’est le temps consacré à l’attentat raciste de Trappes dans les journaux de 20 heures de TF1 et France 2, sur une semaine. À titre de comparaison, sur deux jours, France 2 avait accordé 43 minutes et 14 sujets aux seuls dégâts matériels des manifestations des 17 et 18 octobre. Autrement dit, les vitrines brisées ont davantage occupé les écrans que les victimes d’un attentat raciste.
Dans son étude intitulée « L’attentat raciste, négrophobe et islamophobe de Trappes à la télévision : le strict minimum », Célia Chirol, doctorante en sociologie des médias, décortique une couverture journalistique marquée par l’absence d’éditions spéciales, le manque de contextualisation et la place marginale accordée aux victimes.
Au-delà du traitement de cet attentat, son analyse interroge la manière dont les grands médias racontent les violences racistes, donnent la parole à l’extrême droite et hiérarchisent les vies qui méritent de faire événement. Pour la chercheuse, ces choix éditoriaux ne sont pas sans conséquences.
Quel est le principal constat de votre étude sur le traitement télévisuel de l’attentat de Trappes ?
Le récit télévisuel ne transforme pas l’attentat de Trappes en drame collectif. On reste dans un traitement de fait divers. Dans les JT de 20 heures de TF1 et France 2, sur une semaine, seulement 40 minutes environ lui sont consacrées, soit moins qu’aux vitrines cassées du 17 octobre en deux jours.
Ce qui m’a frappée, c’est aussi l’absence d’édition spéciale. On compte deux sujets maximum par journal et aucune véritable enquête. Les sujets sur le parcours du terroriste sont assez complets, mais on ne cherche pas à comprendre comment il en est venu à commettre ses crimes.
Le traitement des victimes est également décousu. On mélange des témoignages d’habitants, de proches et de personnes présentes aux rassemblements. On ne retrace pas véritablement la vie de Pengo. Le discours de la mère de Ramatou, prononcé à La Verrière, est diffusé sans véritable contexte, au milieu d’autres témoignages.
Les victimes n’occupent pas une place centrale dans le récit, alors que la télévision repose justement sur l’incarnation.
Vous relevez également une difficulté à nommer le caractère raciste, islamophobe et négrophobe de l’attentat. Comment l’expliquez-vous ?
Avant la conférence de presse du procureur, le racisme était très rarement mentionné. Il était surtout nommé par le maire de Trappes, Ali Rabeh, ou par d’autres intervenants. Le terroriste était qualifié de « suspect », d’« assaillant », parfois désigné par son prénom, mais ses actes étaient rarement reliés à leur caractère raciste, islamophobe et négrophobe. Comme s’il existait une volonté d’entretenir le flou sur ses motivations.
Pourtant, les témoignages, le parquet antiterroriste et même Laurent Nuñez évoquaient le mobile raciste. Il n’y avait ni responsable, ni climat raciste dans le récit médiatique. On précisait à la va-vite que les actes racistes avaient augmenté, sans aller plus loin.
Pourquoi cette réticence à nommer le racisme et à contextualiser ces violences ?
On parle beaucoup de la banalisation du discours raciste, politiquement et médiatiquement. Le racisme est désormais présenté comme une opinion, un avis, alors que dans les faits, il peut constituer un délit. Les journalistes sont dans cette quête de neutralité absolue qui les conduit à ne pas vouloir nommer les choses.
Je pense aussi que certaines rédactions ne parviennent pas à mesurer la gravité de ce qui se passe. À la télévision, cela se traduit par une extrême prudence. On attend que la justice, le parquet ou les autorités nomment les choses. On prend beaucoup de pincettes, au risque de sacrifier les victimes de ce racisme.
Cela se retrouve jusque dans la manière de désigner les personnes. On parle de gens « issus de l’immigration », mais on évite les mots « racisé », « noir » ou « arabe ». On utilise de longues périphrases pour dire la même chose, alors que les témoins interrogés à Trappes emploient ces mots sans difficulté.
Cela va avec cette idée d’une France qui ne voit pas les couleurs et qui, à force, ne voit plus le racisme non plus.
Cette banalisation des discours racistes est souvent justifiée au nom du pluralisme. Est-ce une manière de faire de l’audience ou le signe que les rédactions ne perçoivent plus la violence de ces propos ?
Cette question du pluralisme, je n’en peux plus. Éric Zemmour, par exemple, ce n’est pas du pluralisme. Il n’est que dans l’appel à la haine et la diatribe raciste. Il n’y a aucune plus-value à l’inviter. Le pluralisme est devenu la justification de beaucoup de journalistes, mais ce ne sont pas simplement des opinions qui sont diffusées.
La question de l’audimat est plus complexe. Une phrase choc va être reprise, commentée, et il existe évidemment une volonté d’être vu. Mais je pense aussi que l’homogénéité des rédactions empêche de percevoir toute la violence de certains propos.
Quand Sébastien Chenu affirme que Trappes est un « repaire de djihadistes », trois jours après l’attentat, il n’est pas repris par les journalistes. L’interview continue.
Dans des rédactions majoritairement blanches et issues des classes moyennes ou bourgeoises, ces propos ne sont pas perçus de la même manière. Je pense que les journalistes voient le racisme, mais ne le perçoivent pas comme une violence.
Votre étude relève sept sujets consacrés au terroriste, contre seulement deux à Pengo. Quelles sont les conséquences de cette invisibilisation des victimes ?
Un téléspectateur sait qu’il y a des victimes, mais il ne sait pas qui elles sont. Or, à la télévision, il faut incarner, montrer à qui ce terroriste a volé la vie.
Je comprends parfaitement que certaines familles ne souhaitent pas exposer leurs proches. Mais d’autres possibilités existent. Dans un sujet de France 2, une victime témoigne anonymement. Son témoignage est bouleversant, même s’il est relativement court. Il permet de comprendre que ce qui s’est passé est réel, grave, que des personnes ont été touchées directement dans leur chair.
Dans les JT analysés, cette incarnation reste extrêmement rare.
Vous montrez qu’en deux jours, les dégâts matériels des manifestations ont davantage occupé les journaux télévisés que les victimes de l’attentat en une semaine. Pourquoi les vitrines brisées semblent-elles davantage choquer que les vies perdues ?
Il y a d’abord l’aspect visuel. On avait observé la même chose lors des révoltes après la mort de Nahel, avec une forte insistance sur les destructions de boutiques dans les centres-villes. Tout le monde passe par ces endroits, tout le monde peut se sentir concerné par ces images de paysages chaotiques.
Mais dans le cas de Trappes, ce n’est pas une question de disponibilité des images. France 2 a largement utilisé les vidéos de surveillance et celles filmées par des riverains.
On peut donc se poser la question du racisme structurel. La vie des Noirs et des Arabes touchera moins de monde que les vitrines du centre-ville. C’est une forme de déshumanisation totale. Seule une partie de la population va se sentir concernée : les personnes arabes, noires, musulmanes. Le drame est donc perçu comme moins universel.
Il y a aussi la dimension sécuritaire. Des « bandes de voyous » dans un centre-ville donnent à chacun le sentiment de pouvoir être menacé. Un terroriste qui tire sur des Noirs et des Arabes, en revanche, semble ne mettre en danger que les Noirs et les Arabes. C’est du moins l’impression que produit ce traitement médiatique.
Ce traitement s’inscrit-il dans la continuité de ce que vous aviez observé lors des révoltes après les morts de Zyed et Bouna en 2005, puis de Nahel en 2023 ?
Ce ne sont évidemment pas les mêmes histoires, mais on retrouve un fil conducteur dans le traitement médiatique des banlieues et de leurs habitants : l’invisibilisation de ce qui est vécu.
Les crimes et agressions racistes ne sont généralement pas traités à la hauteur de leur gravité. Il existe une hiérarchie dans l’intérêt médiatique porté aux violences. Les révoltes intéressent, mais beaucoup moins les crimes racistes ou les inégalités subies par les populations des quartiers populaires.
On retrouve ainsi, dans le traitement des manifestations et des pillages, des mécanismes déjà observés après les morts de Zyed et Bouna ou de Nahel.
Vous estimez que l’absence d’édition spéciale a empêché de faire de cet attentat un drame national. Aurait-il fallu interrompre le cours habituel de l’information ?
Complètement. Cet attentat aurait dû devenir un événement médiatique national. Les chaînes d’information en continu ont commencé à le traiter en édition spéciale dès le vendredi, mais cela s’est rapidement arrêté.
Je m’attendais, peut-être naïvement, à un traitement comparable à celui d’autres attentats : des éditions spéciales, une mobilisation des rédactions, des débats sur le terrorisme d’ultradroite.
Or, le 18 octobre, pour des vitrines cassées et des poubelles en flammes, il y avait eu une édition spéciale de presque une heure, avec des témoignages recueillis sur tout le territoire. Pour Trappes, la couverture est restée essentiellement concentrée sur la région parisienne, avec un rassemblement couvert jusqu’à Lille.
Faire d’un événement un événement médiatique, c’est aussi en faire un événement national.
Cela dépend également des pouvoirs publics. Si un deuil ou un hommage national avait été annoncé dès le départ, l’attentat aurait peut-être été traité autrement. En l’état, on est resté sur un fait divers extraordinaire, rien de plus.
Au-delà de ces manquements, les médias portent-ils une responsabilité dans le climat qui a rendu possible cet attentat ?
Oui, clairement. Ils ont une responsabilité majeure. On pointe du doigt la parole politique, mais cette parole doit bien être diffusée et mise en perspective quelque part. Et ce support, ce sont les médias, notamment les chaînes d’information en continu.
Il y a aussi tout ce qui n’est pas dit, tout ce qui contribue à cette atmosphère. Les crimes et agressions racistes ne sont pas couverts à la hauteur de leur gravité. L’attentat de Trappes avait déjà disparu du journal de TF1 au bout de quatre jours.
Cette absence n’a pas participé directement à l’attentat, mais elle contribue à un climat qui favorise et minimise la parole et les actes racistes.
Les médias ont-ils renoncé à leur rôle de contre-pouvoir face à l’extrême droite ?
L’exemple le plus criant, c’est Éric Zemmour. Il n’a aucun mandat, n’est pas élu, et il est invité pour dérouler une parole raciste. On ne connaît presque rien du programme de Reconquête sur l’écologie ou sur d’autres questions que celle de l’immigration, qui revient en réalité à parler des Noirs et des Arabes.
Cela fait vingt ans que ça dure. Quand on invite Louis Sarkozy à commenter ce qui s’est passé à Trappes, quel est l’intérêt ?
C’est la même chose avec Matthieu Valet, du Rassemblement national, ou Sarah Knafo. On sait que leurs interventions vont contribuer à salir davantage Trappes et, malheureusement, la mémoire des victimes.
Ces médias ne jouent pas leur rôle de décryptage. S’ils invitaient ces personnalités pour vérifier leurs affirmations et les confronter aux faits, ce serait différent. Mais on les laisse faire.
France Inter a, par exemple, invité Sébastien Chenu cette semaine. Et l’extrait retenu pour les réseaux sociaux est précisément celui où il répète que Trappes est un « repaire de djihadistes ». Les médias utilisent donc ces propos jusque dans la promotion de leurs émissions. Ils jouent à un jeu dangereux.
CNews a-t-elle contaminé le reste du paysage audiovisuel ?
Je suis à la fois d’accord et pas d’accord. CNews a eu une influence, notamment sur la place prise par l’opinion au détriment de l’information. Je ne considère pas cette chaîne comme une chaîne d’information, mais comme une chaîne d’opinion : on y diffuse des opinions sur des informations. François Jost, sémiologue et professeur en sciences de l’information, l’avait très bien analysé pour Reporters sans frontières.
Mais les autres chaînes d’information en continu sont plus contrastées. Sur Franceinfo, on peut observer de grosses erreurs journalistiques, comme la focalisation sur les dégâts matériels des manifestations, mais aussi des émissions proposant un véritable travail d’information.
BFMTV peut accueillir des personnalités d’extrême droite, mais aussi donner la parole à Philippe Poutou ou Olivier Besancenot. Il existe donc des espaces de pluralité, même s’ils sont très déséquilibrés.
CNews peut influencer certains aspects du traitement médiatique, mais pas nécessairement l’ensemble des pratiques. Sur cette chaîne, en revanche, du matin au soir, on assiste à un déroulement presque ininterrompu de paroles racistes.
Comment faire évoluer les pratiques journalistiques vers un traitement plus juste des violences racistes ?
J’ai toujours l’espoir que quelque chose change. Après le meurtre raciste d’Hichem Miraoui, dans le Var, certaines émissions avaient commencé à interroger le racisme en France et la libération de la parole raciste. Mais cela n’a duré que deux mois.
Le monde médiatique éprouve énormément de difficultés à se remettre en question. Les journalistes interrogent volontiers la société, mais beaucoup moins leurs propres pratiques. Je ne suis pas certaine qu’ils mesurent réellement le pouvoir qu’ils exercent.
Il y a aussi un piège dans lequel nous pouvons tomber : celui de nos bulles informationnelles. On a parfois l’impression qu’un sujet occupe une place importante parce qu’il circule dans nos réseaux, mais lorsqu’on regarde la télévision ou qu’on écoute la radio, on constate qu’il est presque absent.
J’oscille entre espoir et désespoir. Je pense que le salut peut venir des médias indépendants présents sur les réseaux sociaux. Il faudrait qu’ils parviennent à influencer la télévision et la presse écrite.
Car la télévision reste un enjeu majeur : 89 % des foyers français en possèdent une. Comment faire évoluer ce média ? Il faut trouver les clés, et cela prendra du temps.
La pétition réclamant la fermeture de CNews peut-elle constituer un premier levier ?
Complètement. C’est déjà un premier pas. Il faut faire ce qui est possible pour que cette chaîne cesse d’émettre.
J’avais lu dans Society que certaines personnes s’équipaient de télécommandes pour changer de chaîne lorsque CNews était diffusée dans des cafés ou des bars. Je trouve que ce sont aussi de petites batailles qui peuvent compter.
Pendant longtemps, j’avais choisi d’ignorer CNews, de faire comme si cette chaîne n’existait pas dans le paysage de l’information. D’autres préfèrent analyser systématiquement ses contenus, et c’est une stratégie tout aussi légitime.
Mais aujourd’hui, je pense qu’il faut agir plus frontalement, entrer en résistance contre cette chaîne et sa diffusion.
Pour autant, les téléspectateurs ne pourront pas, seuls, transformer le paysage audiovisuel. Il faut aussi une véritable volonté de changement de l’intérieur des rédactions.
Propos recueillis par Ramdan Bezine