C’était un soir de décembre, lorsque des coups de ciseaux ont fait apparaître, presque malgré eux, cette touffe. Ces cheveux que j’attendais depuis des lustres, ces cheveux que je voyais après plusieurs mois d’attente. « Enfin ! » C’est la première pensée qui m’était venue à l’esprit. Ces derniers étaient accompagnés d’une odeur de mangue. Elle venait du shampoing que m’a appliqué ma coiffeuse en guise de soin pour mes cheveux, dans le but de préparer le lissage demandé par ma mère. Il n’a finalement pas marché.

Le début d’une nouvelle vie. 

C’est pourquoi, quand le regard de la coiffeuse a croisé celui de ma mère, elle était presque gênée. Elle n’a pas su faire ce qu’elle avait demandé. En revanche, sans le savoir, elle avait accompli avec brio une chose : marquer le début de ma nouvelle vie. Une vie dans laquelle je m’engageais à m’aimer telle que je suis parce que oui c’est de ça dont il est question.

Dès mes 12 ans, j’étais déjà très complexée par mon corps. Ça allait de mes simples bourrelets à mon être tout entier. Ainsi, lorsque j’ai décidé d’accepter mon corps tel qu’il était, je me suis dit pourquoi ne pas faire la même chose avec mes cheveux. Cela me permettra d’être totalement moi. Ce retour au naturel me permettra aussi d’arrêter de me référer à des standards capillaires qui ne me correspondent pas. Une comparaison qui engendrait chez moi une sorte de frustration. Je voulais donc être heureuse avec mes cheveux naturels. Je voulais être une « Nappy » (contraction de Natural et Happy, naturelle et heureuse en français). 

A l’instant où les invités arrivaient à la maison, je savais que mes cheveux allaient être le centre de la discussion. 

Cette décision résultait aussi d’une prise de conscience. Par le biais de discussions avec ma sœur mais aussi de vidéos regardées sur Youtube, je suis rendue compte que le cheveu afro était dénigré non pas pour sa nature même mais pour les stéréotypes qu’on véhiculait à son encontre :  Un cheveu sale, indiscipliné mais surtout « moche »

Afin d’y arriver, je suis passé par une étape de slow chop* qui aura duré plusieurs mois. (transition capillaire qui consiste à arrêter de se défriser les cheveux pendant un certain temps afin de laisser apparaître des repousses qui sont en l’occurrence les cheveux naturels de l’individu). C’était donc comme ça que je me suis retrouvée sur cette chaise, ce soir de décembre.

Des débuts mouvementés 

Quand je repense à ces années, et plus particulièrement à la première, les premiers mots qui me viennent en tête sont « frustration » voire « combat ».  C’était la castagne ! A l’instant où les invités arrivaient à la maison, je savais que mes cheveux allaient être le centre de la discussion. J’étais frustrée de devoir supporter les remarques désobligeantes de mon entourage notamment lorsque je portais mon afro.

Mon entourage ne comprenait vraiment pas ce choix. Cela devait être dû à mon changement capillaire brutal : je suis passée du mi-long au court. Une chose inconcevable pour une fille. A leurs yeux, le cheveu long, lisse représentait une part de féminité. Une féminité que j’ai donc brisée par mon acte.

Oui, mes cheveux m’ont en quelque sorte éduquée.

Outre la frustration ou le combat, je pense aussi au mot « découverte ». Pas une minute sans passer mon temps à regarder des vidéos traitant du cheveu crépu. Cela pouvait s’agir d’un simple tuto coiffure, une routine de soins à des vidéos plus pédagogiques (tels que les vidéos de Naturi Ebene ou de  Naya la Ringard par exemple).


Quelques unes des vidéos que Mara a pu consulté depuis qu’elle laisse ses cheveux au naturel. 

C’est aussi de cette manière que j’ai commencé à m’intéresser aux discriminations raciales et sexistes. S’ils l’ont pouvaient allier les deux : intersectionnalité. En bref, j’ai vécu une sorte de renaissance, ma « Renaissance ».  Je (re)-découvrais mes cheveux et pas à pas toute l’histoire qui les entoure. Je me (re)-découvrais moi aussi, je me trouvais plus belle et plus cultivée. J’ai su déconstruire des stéréotypes étranges inculqués aux femmes : non, ce n’est pas parce que tu es grosse que tu es moche. Non, tu n’as pas besoin de souffrir pour être belle. Les cheveux longs et lisses ne te rendent pas plus séduisante.  Oui, mes cheveux m’ont en quelque sorte éduquée.

Une pensée qui a évolué au fur et à mesure en faveur du choix des femmes 

Peu à peu, au fil du temps, mes idées ont évolué. Après ces 5 ans, je me définirais comme étant « moins radicale ».  Dans mon élan de passion pour mes cheveux, je me retrouvais certaines fois à inciter mes copines se défrisant encore les cheveux à retourner au naturel. Sans le savoir, je m’inscrivais dans une logique paternaliste. En effet, dans ma tête, si ces dernières ne sautaient pas le pas, c’était parce qu’elles étaient encore « endoctrinées ». Il était donc de mon devoir de leur faire prendre conscience que leur dépréciation du cheveu afro résultait de stéréotypes coloniaux.

‘Toi au moins tu es naturelle, tu assumes tes cheveux pas comme les autres’. J’ai toujours détesté ce genre de compliment.

Alors qu’il s’agit d’autre chose : elles n’ont tout simplement pas envie de porter ce cheveu. Et c’est un choix. Il en est de même pour celles portant des perruques, tissages ou braids. Elles ne sont ni moins complexes, ni moins naturelles que les autres. Être naturel signifie être soi-même, une chose oubliée par de nombreux personnes souvent de la gente masculine. « C’est bien ! Toi au moins tu es naturelle, tu assumes tes cheveux pas comme les autres ». J’ai toujours détesté ce genre de compliment. A la fois misogyne et hypocrite, ce compliment est une insulte. Mes cheveux deviennent soudainement meilleurs lorsque l’on parle des autres femmes noires ? Pourquoi toujours vouloir dénigrer les femmes noires ?

Ensuite, je ne suis plus autant obsédée par la santé de mes cheveux. Savoir si je n’ai pas de fourche, s’ils sont bien hydratés, la longueur de ces derniers…etc. Ce point me permet d’aborder une autre question à savoir le texturisme. Le texturisme est un dérivé du colorisme. Il désigne une discrimination engendrée par le type, la texture, la nature de cheveux que l’on possède. Ainsi, tout comme le teint, plus le cheveu se rapproche des standards européens (cheveux relativement lisse, caucasien) plus il sera considéré comme beau.

Est-ce que mes cheveux sont dorénavant mieux acceptés parce qu’on s’est habitué à eux ou parce qu’ils correspondent aujourd’hui à l’ensemble de ces critères ?

Ce texturisme se caractérise par une surreprésentation des cheveux bouclés, frisé soit 4A et 4B (classification des types de cheveux). Ainsi, cela tend à faire croire que le cheveux est uniquement sain et hydraté lorsque possède énormément de boucles. Lorsqu’il est en afro, il doit être dense, épais et long. Des caractéristiques qui se rapprochent de mes cheveux. « Non mais moi, je n’ai pas les cheveux comme toi », je me souviendrai toujours de cette phrase prononcée par mon amie de l’époque. Est-ce que mes cheveux sont dorénavant mieux acceptés parce qu’on s’est habitué à eux ou parce qu’ils correspondent aujourd’hui à l’ensemble de ces critères ?

Enfin, je n’apprécie plus tellement d’être comparée à des activistes tel que Angela Davis notamment lorsque je porte mon afro. Je sais. Dit comme cela c’est un peu contradictoire étant donné que le mouvement Nappy est en lui-même un mouvement militant. Toutefois, à l’origine le cheveu afro était juste un cheveu. Poursuivons dans cette lancée alors !

L’Enfer, c’est les autres ! 

C’est une phrase prononcée par Garcin, l’un des personnages principaux de ma pièce de théâtre préférée : Huis-clos, écrite par Jean-Paul Sartre. Elle raconte l’histoire de Joseph Garcin, un ancien militaire qui à cause de ses mauvais agissements atterrit en enfer. Cet enfer est déjà habité par deux femmes : Inès et Estelle.  Au fil de la pièce, ce dernier commence à se rapprocher d’Estelle. Mais lorsque ce dernier veut l’embrasser, il s’expose au jugement d’Inès. Ce qui l’amène à dire ce propos :

« Tous ces regards, qui me mangent… Ha ! vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses.  Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril…Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres. »

Au départ, je ne comprenais pas où voulait en venir Sartre. Je ne m’arrête qu’à la première interprétation de cette phrase. Oui, il a raison ce Sartre :  le regard des autres, le jugement qu’ils portent sur nous, nous impacte. Il nous impacte sur notre manière de nous habiller, nous exprimer, nous tenir…etc. On ne peut donc être totalement nous-mêmes. Ainsi, afin de s’extirper de cette frustration, certains décident d’ignorer totalement le regard des autres.

De mon expérience un coup ‘autrui’ aime mes cheveux et les valorise et un coup, il les déteste.

Mais Sartre n’encourage pas tout à fait à ne pas prendre en considération les autres. Au contraire, les autres sont importants pour notre connaissance de soi. Tel un miroir, ils nous permettent de voir le reflet de notre âme :  notre apparence, nos qualités ou défauts par exemple. Toutefois, il estime qu’autrui devient l’enfer à partir du moment où nos rapports avec lui deviennent viciés. En d’autres termes, l’enfer c’est les autres seulement si nous n’arrivons pas à nous détacher d’un jugement qui nous blesse, qui nous dévalorise. Si nous dépendons de son regard. Tout est donc une question d’estime de soi :

« Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui », expliquait Sartre.

Après tout, je n’ai qu’à tourner le regard et trouver d’autres yeux qui m’apprécieront à ma juste valeur.

Il est vrai que ce propos est à nuancer notamment dans la sphère professionnelle. Le cheveu afro encore stigmatisé.  Mais pourquoi ne pas essayer ? D’autant plus qu’autrui ne sait pas ce qu’il veut. En effet, de mon expérience un coup « autrui » aime mes cheveux et les valorise et un coup, il les déteste. Un coup, autrui supporte le naturel et un coup il me demande de me tresser. A force d’y prêter attention, on s’y perd.

Pour le coup, moi, je fais partie du camp adverse : celui portant trop attention au regard d’autrui. Après tout, je n’ai qu’à tourner le regard et trouver d’autres yeux qui m’apprécieront à ma juste valeur. Et en faire de même lorsque ce regard finit par me déplaire.

Naomi Ln 

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