À quelques jours des élections municipales, il fallait aller à Paris à la rencontre de migrants sans domicile fixe, résidant sous les ponts, dans les recoins des rues ou des stations de métro, seuls ou regroupés pour une nuit ou deux. Cela afin de connaître leur point de vue sur les élections municipales à eux qui ne comptent pas et dont on ne comptera pas les bulletins dans les urnes.

Ont-ils seulement un point de vue sur le candidat ou la candidate qui pourra améliorer leurs conditions de vie ? S’ils pouvaient voter, leur choix aurait-il porté sur la maire sortante, la socialiste Anne Hidalgo, Agnès Buzyn, candidate officielle de La République en marche, Rachid Dati, candidate de la droite, Cédric Villani, LREM dissident, ou David Belliard (EELV) ?

Nous sommes dimanche, il est 10 heures, le ciel gris et le vent froid rendent les choses plus difficile encore, sous le pont du périphérique, près de la porte de Villette, au nord-est de la capitale. C’est là que se trouve le campement du Millénaire, où les migrants hommes, femmes et enfants s’entassent dans des conditions déplorables. Le sol humide est jonché de couvertures et de vêtements sales jetés à la hâte, des vélos et des trottinettes électriques abandonnées ou de plastiques. Nous trouvons là quatre petites tentes igloos montées sur des palettes.

Bakary Koné, vient de se réveiller, cigarette entre les doigts, regard oblique, casquette à l’envers, visage fermé. Ce jeune ivoirien de 27 ans suit de près l’actualité politique : « Ah si, c’est important ! », lâche-t-il. Arrivé en France en mars 2019, Bakary Koné espère toujours avoir une vie meilleure ici que dans son pays d’origine, la Côte d’Ivoire.

On évoque les cinq candidats les plus visibles pour les élections municipales. Un silence s’installe, puis il martèle les mots avec force : « C’est difficile maintenant de croire aux politiques. Je veux dire, ils sont tous pareils même ceux qui sont chez nous en Afrique. On les voit pendant les campagnes, mais une fois élu on les revoit plus jamais et rares sont ceux tiennent leurs promesses », dit-il sous un ton décourageant. En lui tendant l’affiche qui dévoile les visages des cinq candidats, il prend celui de la maire sortante, et pointe du doigt et trace une ligne pour la séparée des autres. 

« Elle, je pense que c’est mieux. Je l’ai entendu parler de nous dans le bon sens ». C’est-à-dire ? « Il me semble que c’est une personne en qui on peut avoir de l’espoir. Déjà elle est maire, et elle connaît notre situation. Je pense. En tout cas, elle ou l’autre candidate du gouvernement (sourire), [Agnès Buzyn], mais je favorise quand même, elle, Anne Hidalgo. Si je pouvais voter ça serait pour elle ».

On est au coeur du débat

Place de la Chapelle, square Louise de Marillac dans le XVIIIe arrondissement, on retrouve Charbel, 30 ans, diplômé en pharmacie dans son pays, la Syrie. À l’heure du déjeuner il partage des croissants avec deux amis Bila et Farid. Arrivé il y a trois ans il espère une réponse positive à sa demande d’asile politique. « J’ai du mal à me retrouver dans l’offre politique de ces candidats. Mais je trouve que le scrutin des municipales est fondamental. Je ne les connais pas tous. Mais certains sont venus ici. C’est normal parce qu’on est au cœur du débat. Vu notre situation forcément on est un sujet important. Et c’est l’occasion pour les candidats de gagner certains électorats en proposant aux habitants des solutions définitive pour ce problème », explique-t-il dans un mélange d’anglais et de français.

« Une élection c’est un moment où l’on remet tout sur la table. Et je pense que notre situation actuelle, nous immigrés, sommes une question difficile. On était bien chez nous. Je travaillais comme pharmacien. J’ai mon diplôme. Jamais je n’ai pensé me retrouver dans cette situation ». Si Charbel ne se prononce pas sur ses préférences pour tel ou tel candidat, faute d’avoir accès à leurs programmes, il voudrait que le candidat élu par les Parisiens « valorise la dignité humaine comme le font les bénévoles qui nous aident et nous accompagnent. On souhaite vraiment qu’il nous donne la possibilité d’avoir des logements au moins, après on pourra faire les démarches pour nous intégrer. Nous souhaitons vivre ici, à Paris. On n’a pas quitté nos pays par plaisir, on y a été contraints par la guerre».

La route de l’immigration, une épreuve terrible. Un enfer, une route semée d’embûches, jusqu’à atteindre la destination rêvée pour espérer une vie meilleure, avoir plus de libertés, être en sécurité. C’est ce qu’est venu chercher Issam, 30 ans, afghan arrivé en France septembre 2019 avec sa femme et son fils : « On n’a pas un accueil humanitaire digne, heureusement il y a des bénévoles qui nous aident. Ma femme et mon fils sont hébergés par une bénévole. On a fait les démarches, mais pas de réponse jusqu’à maintenant. On n’a plus accès à l’eau, à la nourriture et des sanitaires. On nous laisse à l’abandon. Je n’ai pas confiance en les  politiques. Je ne connais pas les candidats. Et ça ne change rien. Ils ne feront rien pour nous. C’est dommage ! Je ne pense pas à ce qu’on va devenir », dit-il avec désespoir.

L’engagement des candidats sur la question de l’immigration semble rester trop timide jusqu’à présent. C’est quand sont évoqués les sujets de la propreté et de la sécurité que la question migratoire est présente.

Les associations d’aide attentent toujours des vraies solutions

Julie Lavayssière, 27 ans, coordinatrice de l’antenne Paris pour l’association Utopia 56, ne se prononce pas encore. « J’attends une réelle prise de position de la part des candidats et une fois élu, une politique, plutôt que le perpétuel renvoi de balle entre la préfecture et la Mairie de ces dernières années. Une réelle politique d’accueil est nécessaire de la part de l’État. Les exilés paient le prix de son absence et de la politique de criminalisation et d’invisibilisation, mais il est possible d’agir au niveau municipal, notamment à Paris. Prenez les mineurs, ils sont des centaines, âgés de 16 à 18 ans à vivre sous des tentes dans le Nord de Paris ou hébergés chez des soutiens solidaires. C’est à la mairie d’apporter des solutions. Cette problématique nécessite un positionnement clair de chacun des candidats en lice ».

Pour Sarah, bénévole du collectif la Chapelle Debout, il faudra penser à ceux qui n’ont pas le droit de vote en se rendant aux urnes dimanche. « Nous avons une responsabilité collective dans ses élections. Au-delà des étiquettes politiques, nous devons prendre conscience que nous portons aussi l’espoir de ceux qui n’ont aucun droit de vote. Nous souhaitons encore voir un Paris plus ouvert et plus accueillant que l’on ait un portefeuille bien rempli ou complètement vide, que nous soyons riche ou pauvre ».

La question migratoire est un enjeu central de la campagne des élections municipales à Paris. Depuis quelques années, on constate un bras de fer entre la maire sortante de Paris et le gouvernement, la première accusant le second de ne pas assumer sa responsabilité de mise à l’abri des migrants qui errent dans les rues de la capitale. Tandis que le second critique le manque de volonté et la faillite de la municipalité qui devait prendre en charge cette question. La candidate LR, Rachida Dati emboîte le pas en critiquant sévèrement la maire socialiste qui selon elle crée « ghetto » et « insécurité » dans la ville. Tout le monde se renvoie la balle sans proposition concrète. Seul le candidat EELV, David Belliard propose la création d’un nouveau camp humanitaire géré par des associations. Il souhaite également que la ville propose un pacte d’accueil avec l’État pour un hébergement pérenne à Paris et dans la métropole.

Paris, cette ville qui accueille les touristes du monde entier, ne devrait pas laisser les plus démunis, d’où qu’ils viennent, à la rue. La ville qui a élu une enfant d’immigré à sa tête doit, peut-être plus que toute autre, se préoccuper de ceux qui viennent d’ailleurs.

Kab NIANG

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