Caro, c’est un petit bout de femme, une petite brindille. Un mètre cinquante-neuf, pointure trente-six, une tête châtain clair, une peau de rousse et le front expressif. C’est un frêle gabarit qui s’attable à la terrasse du Café de l’église, sa lèvre supérieure plissée par une colère passagère. Elle a failli se faire renverser par un adolescent en trottinette électrique « ah non, mais il mériterait une béquille lui, d’où tu te crois le roi du bitume perché sur ce truc ?! Le fléau ! » Elle sort de la boxe, vidée, rincée. Elle lève le bras et commande une pinte avec une douceur retrouvée.

Caro, c’est un petit poids plume, que des muscles et des nerfs. Si la ridicule idée de faire face à une fragile demoiselle pointe dans votre esprit, elle sera rapidement écrasée par la semelle épaisse de ses Timberland. Caro vous racontera sans défaillir la fois où elle est montée sur les épaules d’un gars de la sécurité pour perfuser un homme qui s’était défénestré et embroché, vivant, sur les grilles d’un local à poubelles trois mètres plus bas. Votre boisson vous sortira par le nez quand elle précisera « et le mec m’a quand même dit ‘Attention de pas me faire mal quand vous me piquez’. Comment te dire… Il était empalé. Au milieu du bide. Et le mec me dit de faire attention de NE PAS LUI FAIRE MAL AU BRAS avec une aiguille ? Je l’ai regardé, j’avais envie de lui dire ‘Michel, va falloir relativiser un peu la piqûre, si tu vois ce que je veux dire’ ».

Elle rit franchement. Détendue, enfin. Il est 20h37. Elle a hâte de partir, elle n’a pas eu un week-end entier depuis quelques temps déjà. « Je vais rentrer chez mes parents ».

Caro a grandi en Normandie, en pleine campagne, entre les vaches ruminant dans les champs verdoyants et les pommiers aux fruits jaunes, sur le dos des chevaux de son père, moniteur d’équitation. Sa mère est assistante sociale et a bataillé dur pour ses quatre enfants. « On s’aime tous très fort, on a de la chance. » Caro, c’est la dernière, après deux sœurs et un frère. Elle passera un bac « ST2S : Sciences et Technologies de la santé et du social… Oui, ça existe ! » 

Etre infirmière, ça te réveille, tu sens chacun de tes nerfs s’électriser

Caro est infirmière. C’est-à-dire, selon le petit Larousse, qu’elle est une personne habilitée à assurer la surveillance des malades et à les soigner sur prescription médicale. Voilà pour la théorie. Se bousculent ensuite les images d’Epinal, les poncifs admiratifs ou condescendants. Elle anticipe et claque « on se calme Jacqueline, je suis pas Gandhi. Et si tu me demandes si c’est une vocation, je t’éclate. Je déteste ce mot. »

Demandez-lui tout de même pourquoi. D’abord parce qu’elle ne mord pas si fort et ensuite, parce qu’elle va argumenter : « C’est pas une entrée dans les ordres. Je suis pas bonne sœur. Je suis pas née pour être infirmière, j’ai pas eu de révélation. Je l’ai choisi, c’est un métier. Personne n’a soufflé à mon oreille qu’il me fallait faire ça pour sauver le monde. La vocation, je la comprends comme un don dans lequel tu t’oublies. Et moi je ne veux pas m’oublier, m’endormir. Au contraire, être infirmière ça te réveille, tu sens chacun de tes nerfs s’électriser. Si tu te donnes corps et âme, c’est fini pour toi. Tu vis plus. Tu feras mal ton travail. Tu rends service à personne quand t’as le complexe du sauveur. Alors oui, tu arrives vite sur le terrain en sortant de l’école et tu veux sauver le monde. Tout le monde. Et puis tu te stoppes tout de suite, tu redescends. T’es un rouage beaucoup plus simple et efficace que ça dans le processus de soin et de guérison, en fait. »

Caro reprend une gorgée du breuvage doré. Ses yeux ont changé de couleur. La nuit est tombée et la flamme du luminion rouge crépite dans sa pupille. Elle se remémore son arrivée à Paris, il y a huit ans. Sa prise de poste dans un hôpital non loin de la gare du Nord. La plongée dans le grand bain, sans gilet de sauvetage. C’était une eau froide, sombre. « L’océan Atlantique nord sans DiCaprio » elle précise, pour filer la métaphore. « Ou plutôt : moi j’étais Leonardo, mes espérances et mes illusions c’étaient Kate Winslet et son sifflet sur la planche ».

Le dégoût ne vient pas du gore, il vient du quotidien

 Elle raconte le commencement de façon ramassée, le récit condensé de quelqu’un qui a désormais du recul sur la question. La peur, voilà le mot. Sa peur. Peur d’oublier, de faire « une grosse connerie. » Peur d’affronter les familles, peur de la mauvaise nouvelle à annoncer, de la bascule finale. Peur de casser. Casser autrui, casser les patients. Peur de se casser. Peur de ses supérieurs, de ses collègues. « Je pleurais souvent le soir avec ma mère, au téléphone. Je me demandais si j’allais encaisser tout ça. Les douze heures par jour, la fatigue, l’angoisse, la misère, la douleur, la souffrance que tu engranges malgré toi. Et puis maintenant, regarde, quand je raconte ma journée, je ne sais même plus ce qui relève de l’ordinaire ou pas. On s’habitue. On travaille. Mais je me souviens limpidement de ça. Que je craignais l’erreur. D’oublier un soin à faire. De me planter. »

Caro encaisse, monte sa garde, se fait les dents. « Apprendre à lâcher la prise, faire retomber l’adrénaline, c’est important. » Elle enchaîne les emplois du temps serrés, les nuits chaudes, les dures pertes en solitaire et les belles victoires en équipe. Au final, ce qu’elle oubliera le plus souvent, c’est de prendre sa pause du midi ou d’aller aux toilettes. Et la confiance, elle arrive quand ? « Disons qu’elle toque timidement à ta porte le jour où le médecin s’adresse directement à toi. »

Le dégoût ne vient pas du gore. Il vient du quotidien à l’hôpital. Ses joues se creusent et la réponse fouette l’air : « J’ai pas choisi ce métier pour voir qu’un patient, super VIP, a sa bassine dans les 10 minutes alors qu’un autre patient lambda doit attendre une heure pour pouvoir pisser. J’ai pas fait ce métier pour constater qu’on est en sous-effectif tous les mois, toute l’année, qu’on peut pas faire grève car on est tous réquisitionnés d’office. J’ai pas fait ce métier pour voir des collègues hiérarchiser les patients. Pour te dire que non, ils ne s’occuperont pas du toxico parce que lui, il mérite sa condition de malade. Personne ne le mérite. »

Caro s’allume une cigarette, fait une pause et étend ses jambes courbaturées par les petites foulées précédemment exécutées. « Ce que j’essaye d’expliquer, c’est que tu ne fais pas ce métier pour attendre des mercis, regonfler ton ego. Moi je l’ai pas fait pour ça en tout cas. Parce que ça serait vain. Je l’ai fait pour l’égalité, je crois. Parce que c’est ça, la seule loi : tu peux mourir et tu vas mourir, un jour. Donc, d’ici là, traite les autres comme tu voudrais qu’on te traite. Je traite les patients comme je voudrais qu’on me traite si c’était moi, à leur place, dans ce lit blanc. »

La poésie ne vient pas du miracle. Elle vient du quotidien à l’hôpital. Et ça, elle le narre avec un sourire lumineux. « On a réveillé les gosses sur les musiques de Fianso la dernière fois. Franchement, ça passe tout seul » ou encore « Il y a un pitchoun il voulait que je lui chante une berceuse. Je lui ai dit – Ok, Jean-Claude, tu as 5 minutes, tu veux quoi ? Au clair de la lune ? Dodo, l’enfant do ? Et bah figure toi, le Jean-Claude, il me demande quoi du haut de ses cinq piges ? – Non tu sais, celle qui fait « Pouloulou ». Je me suis retrouvée à le bercer, tranquillement, en lui chantonnant « Réseaux » de Niska sur l’air de la Reine des Neiges. Il avait l’air content ».

That’s her people

Elle réajuste son bonnet floqué NTM. Le groupe de sa vie, la bande originale de ses trajets en bus. Elle les a vus trois fois en concert. La rage, ça lui parle, depuis longtemps. Avant elle, avant sa propre venue au monde. Caro sous les bombes. « J’aime mon métier. Il est mal payé, c’est rempli de jeunes, cassés mais volontaires, d’anciens, blasés mais debout. Mais notre investissement est concret. Notre cohésion est réelle. C’est palpable. Parce qu’on a tous le même sentiment : aucun élu ou responsable n’est jamais vraiment passé par un hôpital pour savoir ce que c’est ou bien… non ? Moi, tu me fous devant l’Assemblée nationale, je leur dis une seule chose. Ce sont vos enfants qui sont dans les chambres, dans les blocs opératoires, dans les salles de réveil, aux urgences. Vos mères, vos pères, vos maris, vos femmes. Vos frères et vos sœurs. Vos meilleurs amis. Votre ennemi peut-être. Ça peut être vous. Vous êtes sûrs de toujours vouloir supprimer des postes maintenant ? Alors arrêtez de voir ces endroits au rabais. Les accidents comme la fatalité ne font pas de soldes. Tu les prends plein pot. »

Elle finit son verre. Elle fait tourner le récipient vide entre ses paumes, fixe le fond, soupire et confesse « j’ai appris que je ne pouvais pas réparer tout le monde. Mon pire patient, ça a été mon ex petit ami, d’ailleurs… Je ne pouvais pas le sauver. L’amour c’est un travail d’équipe et le syndrome de l’infirmière, c’est une sacrée déformation professionnelle. »  Elle sourit timidement.

Caro a vingt-neuf ans. Elle materne, écoute, soulage, surveille. Elle veille. « Y a pas que le langage. A la fin de l’école, j’ai fait un mémoire sur la communication non-verbale. Le toucher, le regard. Je suis partie d’une situation durant un stage. C’était une patiente à domicile. On devait lui faire sa toilette. Elle était atteinte d’une sclérose en plaques. Elle parlait plus. Ma cheffe de stage lui causait comme à un objet, en la manipulant, sans faire particulièrement attention, attention à la pression de ses mains de soignante sur son corps malade. Et la patiente, elle entendait tout, mais elle ne bougeait plus. On s’occupait de son corps nu, mais sans être attentives aux signaux qu’il pouvait nous envoyer. La dame était devenue un simple « soin à faire », une routine journalière. Et nous on était impatientes. Marrant ça. Etre im-patient face à un patient ».

Silence.

« Ça m’a rendue malade ».

Silence.

« Mauvais jeu de mot. Mais c’est pour ça. Que j’ai fait ce choix. De mémoire. De métier. Et que je ne changerai pas de voie. Parce que y a pas que le langage. Y a les gestes, aussi. »

Eugénie COSTA

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