Afin d’évoquer sa trajectoire, Lamine nous propose de le rejoindre dans ce lieu symbolique, où il a couru pour la première fois il y a un an et demi : le parc interdépartemental des Sports de Choisy Paris-Val-de-Marne à la croisée de Choisy-le-Roi, Créteil et Villeneuve-Saint-Georges. Le chemin fut long, RER E et D oblige ! Toutefois, le voyage est vite oublié une fois face au lac éclairé par le soleil et aux oies marchant sur des milliers de petites pâquerettes.
Lamine est né à Montfermeil et a grandi à Vitry-sur-Seine. Diplômé en master Achat et Supply Chain, il pratique quelques sports dans l’enfance sans grande conviction. À 12 ans, il pratique le judo, allant même jusqu’à décrocher la ceinture marron. « Mes parents voulaient que j’en fasse, mais je ne sais pas si j’aimais forcément le judo. » Au collège, il s’inscrit à l’AS Rugby, un sport qu’il préfère davantage.
Or, au lycée, il ne pratique plus aucun sport. Celui qui, aujourd’hui, dévale les 4 km autour du lac de Choisy sans difficulté, se confie. « Je détestais courir au collège. Au lycée, on avait des menus avec trois sports durant le trimestre. Dans tous les menus, il y avait l’athlétisme, le 3 x 500 ou relais. J’essayais de voir comment je pouvais esquiver la course à pied », rit-il.
Lamine évoque un rapport complexe à la course dans les quartiers populaires. « La course à pied, c’est un sport de gens expérimentés, un sport qu’on connaît mal dans nos quartiers. Je le remarque quand je me rends sur certains événements, je suis un des seuls issus de banlieue, Noir, à ces événements-là. On ne nous a pas mis le pied à l’étrier mais ça commence à se démocratiser », constate Lamine. Mais alors comment est-il devenu le coureur que l’on connaît aujourd’hui ?
« J’irai mieux. Je me suis fait cette promesse-là »
Lamine revient sur ce soir du Nouvel An 2024. Sur les quais de Seine, il prend une résolution qui va changer sa vie : perdre du poids. « Il y a deux ans de ça, je faisais 160 kg. » Une situation qui l’affecte physiquement et mentalement. « J’étais mal dans ma peau. Je suis aussi très grand, je me sentais imposant. J’ai subi des critiques, je passais outre, mais au fond, ça m’atteignait quand même », retrace Lamine.
Il commence à courir petit à petit sous le regard de Rayane, ami et camarade de classe préparatoire. Devenu coach sportif durant leurs années d’études, il le prend sous son aile. « J’ai continué mon rythme sportif au sein même de notre classe prépa. Il m’a toujours dit qu’il trouvait ça cool et motivant et voulait se mettre à la course à pied. Ça s’est fait naturellement. On a travaillé ensemble, moi en tant que coach et lui en tant qu’athlète », se souvient-il.
Sa grande sœur Sira parle d’un petit frère travailleur. « Il sait où il va. Il a obtenu son bac +5. En plus des entraînements, il allait quand même à l’école et était en alternance. On l’a vu grandir, tout le monde est fier de lui », révèle l’aide-soignante.
Au fil du temps, Rayane voit en Lamine de grandes qualités telles que la générosité, la persévérance mais surtout l’ambition. « Progressivement, on a incorporé de la course à pied. Il me parlait de courir 10 km, mais je pense qu’il voyait plus loin. »
Marathon de Paris 2025 : le casse-pipe devenu son plus beau souvenir
À ses qualités s’ajoute la régularité. « Rayane me dit, “ça te dit de courir le marathon de Paris. Je te prépare”. Je me suis dit, quand même, là, tu m’envoies au casse-pipe », rit-il. Et pour cause, un marathon équivaut à 42 km. C’est alors qu’il parcourt 10, 12, 15, 21 km. « Et de là, je suis tombé littéralement dans la course à pied », conclut Lamine avec le sourire.
En 2024, il s’inscrit au marathon de Paris 2025. « Le projet en un an, c’était de l’accompagner jusqu’à son premier marathon avec déjà comme objectif de perdre du poids, parce que ça devient dangereux de courir un certain volume », explique Rayane.
Le résultat est sans appel, Lamine réussit le double pari et effectue un temps record pour un premier marathon. « Il a fait 3h59 et 56 secondes très exactement. La barrière des 4 heures, c’est une barrière symbolique », rappelle Rayane.
Lamine garde un souvenir inoubliable. « C’était incroyable. On était 50 000. Tout Paris s’arrête pour cet événement. » Il découvre un domaine vecteur de liens sociaux. « On croise des vieux, des jeunes, des personnes de tout horizon, de tout milieu social et c’est magnifique à voir. On est tous là sur la même ligne de départ, tous différents mais avec le même objectif. On va traverser les mêmes souffrances, on va tous passer ce fameux 30ᵉ km, ce fameux mur », se remémore l’athlète avec émotion.
L’avènement d’un créateur de contenu populaire
L’avantage de la course à pied, c’est les paysages qu’elle permet de découvrir. Durant son entraînement pour le marathon de Paris, Lamine s’entraîne au parc mais se lasse vite de l’environnement, ce qui l’intéresse, c’est « courir et découvrir », dit-il.
Il décide de documenter son parcours. « Mon contenu sur les réseaux, c’était ma façon de voir la course à pied. Comment je courais, de Vitry aux Champs-Élysées, comment je reliais la banlieue à Paris. »
Le coureur finit par faire le tour de Paris mais il est vite à court d’idées. C’est alors que lui vient un nouvel objectif. « Les RER, mais c’était 130 km, 150 km, ça ne rentrait pas dans le cadre de ma prépa. J’ai vu que les métros faisaient exactement les mêmes distances que ce que j’avais à courir les week-ends. De là, je cours mon premier métro, la ligne 9. Elle faisait 20 km, et moi, j’avais 20 km à courir un dimanche », explique Lamine.
L’athlète commence alors son premier vlog, qu’il ne postera qu’un mois plus tard. « La majorité du temps, je ne me filme pas en courant. C’est vraiment sur mes sorties longues, les week-ends. Je cours d’abord, la priorité, ce n’est pas le contenu. »
Monter dans le train Lamine Diarra
Le jeune homme de 23 ans observe un engouement autour de son contenu : « On me disait, ‘cours la 5, la 6, la 7’. Je me suis dit, ok !”. Il devient de plus en plus suivi et ce littéralement ! “Les gens veulent participer. Je me dis, il y a peut-être quelque chose à construire autour de ça. Je commence à organiser quelques run clubs autour des lignes de métro. »
L’organisateur de run clubs se réserve la plus grande ligne de métro pour la fin. « La fameuse ligne 14, les gens pensaient que j’étais en train de l’esquiver », dit-il en riant avant de poursuivre : « J’étais en train de la préparer. Je voulais faire un truc, un gros truc autour de la ligne 14. Je pense que c’était la plus longue. Une fois qu’on a fini toutes les lignes de métro, on a couru la 14. Entretemps, Nike nous a rejoints sur le projet ».
Le problème des transports en commun
Avant d’être athlète, Lamine est usager des transports en commun et son contenu pose une question intéressante sur l’état des transports : pouvons-nous être plus rapides que le métro ou le RER ?
« On peut aller plus vite en courant qu’en prenant les transports en commun, ça dépend lequel. Un jour, on a eu une opération commerciale avec la RATP. On devait tourner une vidéo sur le semi-marathon de la RATP. Eux devaient prendre le RER et le métro et me rejoindre à certains points. Ils étaient censés arriver avant moi. J’arrivais à chaque fois avant eux et c’est moi qui les attendais », raconte Lamine.
La préparation pour le marathon de Copenhague grâce au RER E
Après avoir couru tous les métros et tram d’Île-de-France, à l’exception du T14 pour des raisons de lenteur évidente, sa communauté et son ami Rayane, qui vit à Pantin sur la ligne E, lui proposent un nouveau défi : courir un RER.
Poussé par les encouragements, il se lance à la recherche d’une performance qui lui permettra de se préparer pour le marathon de Copenhague le 10 mai, mais aussi de réunir du monde autour d’un événement sportif. « Le 19 avril, on court la branche la plus courte du RER E. De Chelles-Gournay à Nanterre-la-Folie. »
Une précision apportée par les organisateurs de Paris La Défense Arena (PLDA) qui lui proposent de collaborer. « Le RER E qui fait Nanterre-la-Folie est à deux minutes du stade. Je propose un Run Club avec des candidats présélectionnés en veillant à respecter la parité. Puis je sais que PLDA héberge le club du Racing 92, je vois qu’un derby les oppose au Stade français le 19 avril. Le timing était parfait », retrace Lamine. L’événement réunira la PLDA, Nike et le Racing 92.
« Je n’essaie pas de montrer de la performance »
Lamine est conscient des limites liées à la course à pied. Un domaine qui a pris de l’ampleur notamment depuis le Covid, mais qui est critiqué sous certains aspects, notamment celui de la performance. En évoquant la popularité de réseaux sociaux comme Strava, il constate que peu de gens courent pour leur propre plaisir. Celui-ci tient à clarifier une chose sur son contenu. « Je partage ma vision de la course à pied de façon authentique. Je n’essaie pas de montrer de la performance. Je ne me donne pas un rôle. Je sais d’où je suis parti. C’est ce message-là que je veux transmettre. Peu importe où l’on part, on peut accomplir de grandes choses », conclut-il.
Farah Rhimi
Photo : Christiane Oyewo