Nous nous dirigeons vers l’atelier de Tassiana aux Beaux-Arts dans le 6ᵉ arrondissement de Paris, « station Saint-Germain-des-Prés za3ma », précise-t-elle avec humour. L’artiste nous accueille à l’entrée d’un lieu impressionnant, désormais partie intégrante de son quotidien.
Celle qui « ne voit pas l’impossible »
Les mots ne manquent pas pour qualifier Tassiana, mais sa mère n’hésite pas : « C’est une battante. Elle pousse tous les obstacles. Elle croit en ce qu’elle fait. Elle ne baisse pas les bras. Elle ne voit pas l’impossible ».
Sa détermination se lit dans son ouvrage, lorsqu’elle raconte son entrée fracassante à Kourtrajmé, l’école de cinéma fondée par Ladj Ly. Un épisode marquant pour Farida Cagnard, directrice de l’école, qui, avec l’artiste JR, a lutté pour son entrée dans l’établissement. Elle raconte comment la candidate venue de Metz a retourné ciel et terre pour intégrer l’école en taguant “TASSIANA À KOURTRAJME” sur les murs de l’établissement et en expliquant que si elle n’était pas prise, elle n’irait nulle part. « La meilleure façon de réagir, c’était de changer d’avis », raconte Farida.
L’artiste contemporaine est polyvalente. « Elle n’a jamais eu peur d’essayer des choses qu’elle n’avait jamais essayées : de la peinture, de la sculpture… Elle a confirmé cette ouverture d’esprit aux Beaux-Arts », abonde la directrice. Tassiana ne doute pas de son talent. Elle peut intégrer l’institution. Son ami et camarade à Kourtrajmé, Djiby Kebe cofondateur de la plateforme culturelle Air Afrique, intègre l’école d’art et lui confirme : « Cet endroit est fait pour toi », se souvient Tassiana.
Santé mentale : s’étudier aux Beaux-Arts
Maintenant aux Beaux-Arts depuis trois ans, elle revient sur ses débuts fragiles, où elle fait face aux autres et à elle-même. « La première année était compliquée. C’était la dépression. Là, j’ai compris tous mes traumas, mon rapport aux autres. Déjà tu reprends l’école, mais avec des gens qui ont des traumatismes comme toi. C’est des artistes », ironise-t-elle. « Il y a beaucoup de non-dits, des embrouilles, de la sensibilité, des peurs, des privilégiés. C’est complexe », avoue Tassiana.
Sa rencontre avec Nassim Sarni, camarade d’atelier et psychiatre, est déterminante. « Il m’observe, ne me parle pas. Un jour, il me dit : “Toi, t’as un TDAH (trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité), mais d’un niveau” », raconte-t-elle. Il lui recommande un confrère qui analysera ses bulletins scolaires depuis la 6ᵉ. « Il m’a dit “dans ma carrière, c’est la première fois que je lis autant le mot concentration et comportement dans les appréciations.” Il faut avoir une dizaine de symptômes. Je les avais tous, c’est un niveau particulier », explique la jeune femme.
Il s’ensuit une prise en charge sérieuse : thérapie EMDR, Ritaline et séances de psy régulières. « Ça a changé ma vie, ma perception d’un tas de choses. Je me demande où j’en serais aujourd’hui si je n’avais pas réglé ces soucis de santé mentale. Ce n’est pas encore fini », admet Tassiana.
Un diagnostic qui agit comme un déclic
Son parcours prend un autre sens. « Je n’étais pas adaptée au monde du travail classique à cause du TDAH. On est hypersensible. Si un collègue te fait une remarque, tu vas le prendre personnellement. Tu vas être dans une intensité continuelle. Je suis très intense, ça a été très dur socialement », retrace-t-elle.
En 2018, Tassiana quitte la fac de Nancy, où elle étudie l’histoire de l’art. Elle découvre la photographie à Paris au détour d’un voyage organisé par le Centre social culturel de Metz. « Une éducatrice souhaitait lier son ancien quartier de Metz à La Goutte d’Or à travers un projet. On a commencé à faire des photos. Là, je trouve un sens à ma vie », évoque Tassiana.
La photo ne suffit pas, alors elle enchaîne les petits boulots jusqu’à ce que son cousin, venu chez elle d’Algérie pour étudier à Metz, lui parle de son métier : livreur Uber Eats. Il attise sa curiosité malgré une appréhension : « Dans ma tête, étant donné que je ne voyais aucune meuf, l’équation c’était Uber = mec. Tu ne peux pas postuler si t’es une meuf ». Une idée vite déconstruite par son cousin. « Le lendemain, j’étais déjà en train de remplir un Kbis », rit-elle.
« Uber c’est le miroir des oppressions, des dysfonctionnements sociétaux »
« C’était agréable au début, j’étais seule dans ma voiture, j’écoutais la musique que je voulais, je faisais les horaires que je voulais. Je n’avais aucun patron pour me faire des commentaires », s’enthousiasme-t-elle dans un premier temps. Avant de déchanter : « Puis, tu comprends que l’algorithme et les clients sont tes patrons. Finalement, tu te retrouves piégée. Et ça impacte mentalement. Tu ne peux pas parler d’ubérisation sans parler de santé mentale », confie l’ancienne livreuse.
Elle témoigne d’un milieu reflet des rapports de force dans notre société, marqué par le racisme et le classisme, notamment durant le Covid. « Toutes ces micro-agressions subies au quotidien. La suspicion permanente d’être une voleuse, c’est fatiguant. Les clients ou les restaurateurs te parlent mal. T’as toute cette espèce d’apartheid social, où ils ont besoin des rebeus, des renois, mais s’ils pouvaient ne pas les voir, ça les arrangerait. Uber c’est le miroir qui montre les oppressions, les dysfonctionnements sociétaux », dénonce Tassiana.
Son travail résonne avec une récente enquête menée par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques (INED), en partenariat avec de nombreux acteurs associatifs dont des collectifs de livreurs et Médecins du monde. Cette étude révèle de cette façon inédite la faible rémunération des livreurs : 1 480 euros brut par mois pour soixante-trois heures de travail par semaine en moyenne.
Uber Life ou l’art de « parler des réalités sans tomber dans un pathos total »
Au départ, Tassiana ne souhaite pas évoquer son parcours, mais c’est à Kourtrajmé que tout change. L’école est une plateforme. « L’équipe pédagogique m’a encouragée. J’ai fait une première vidéo et les gens étaient intéressés par le sujet. C’est un privilège d’avoir une voix dans cette société, autant l’utiliser pour parler et faire évoluer les choses », soutient l’artiste.
Toutefois, la jeune femme est formelle. « En parlant de mon quotidien et de ce que je peux vivre, je ne suis pas la représentante des livreurs, mais j’estime qu’après cinq ans dans ce métier, j’ai un avis crédible », clarifie la Messine.
De plus, elle refuse de tomber dans le misérabilisme. « Il existe une pluralité de livreurs aux profils différents. Ce qui m’agace, c’est le fait d’essentialiser des gens qui font des métiers précaires alors qu’ils ont des histoires et des manières de travailler différentes. Tu peux très bien parler des réalités sans tomber dans un pathos total », explique l’artiste.
L’ouvrage démontre les différentes réalités et façons de travailler des livreurs autant à travers la forme que le fond. Il met la lumière sur une communauté, sa culture et ses langages. « Un tartin, c’est un livreur sur le terrain à 8h, 9h, 4h du matin, qui fait un gros shift. Il est présent tous les jours, ce n’est pas un travail à temps partiel. En fonction des villes et des quartiers d’Île-de-France, il va y avoir des langages différents. »
Bien qu’ils soient trop pudiques pour l’admettre, Tassiana, la benjamine de sa fratrie, est devenue la grande sœur des livreurs. Elle est assistante administrative, confidente, coéquipière durant les matchs de foot Deliveroo – Uber Eats, mais aussi photographe officielle. « Des fois, ils me voyaient prendre des photos et me demandaient ce que j’allais en faire alors que moi-même je ne savais pas. Puis je voyais qu’ils commençaient à venir de plus en plus sapés pour que je les prenne en photo. Ensuite c’est devenu des shootings, on me demande mes disponibilités. Ça fait plaisir de recevoir la validation des collègues », raconte Tassiana avec fierté.
« Comprendre, réparer, transmettre »
Désormais, sa mission tient en trois mots. Elle se consacre aux traumatismes transgénérationnels. « Je veux pouvoir parler à un maximum d’adolescents en quête identitaire, dans une souffrance liée au passé, comprendre d’où viennent nos blessures. On ne souffre pas parce qu’on a fait, mais c’est parce qu’on est. Malheureusement, on nous renvoie à des représentations erronées. » L’art est politique, le sien participe au travail de mémoire et de réparation.
Ce travail se prolongera à la Gaîté Lyrique le 14 avril 2026, où se tiendra une conférence entre Tassiana Aït-Tahar, le chef de file du syndicat des livreurs accompagné de livreurs, les sociologues, Sarah Abdelnour et Fabien Lemozy, le président du collectif CIEL, Bilal Diakhate, ainsi que, Féris Barkat et Gérémy Desgranges.
Farah Rhimi
Photo : Hamama Temzi