« Quand j’ai dit que je voulais ouvrir une librairie à Saint-Denis, on m’a répondu que personne ne lisait de livres ici », se souvient Luc Pinto Barreto. Pourtant, sur son stand du parvis de la gare, il en vend une douzaine par jour. L’homme de 33 ans engage toujours le dialogue avec les passants interpellés par la banderole « dealer de livres » de son étal. Depuis le 6 juillet, il s’installe ici trois fois par semaine, du mercredi au samedi, de 14 heures à 19 heures.

Comme les RER qui s’arrêtent derrière lui, le chemin a été long depuis Paris, avant que le jeune papa ne pose ses valises dans cette ville de Seine-Saint-Denis. Il y a eu plusieurs changements de direction entre son Bac STI génie mécanique, obtenu en 2005, et sa licence professionnelle de responsable technique hôtelier, dix ans après. Il est alors devenu technicien de maintenance, « l’homme à tout faire » dit-il, de plusieurs grands hôtels parisiens. Lui qui est né dans le XIIIe arrondissement de la capitale, d’un père cap-verdien travailleur du BTP et d’une mère martiniquaise aide-soignante, a arpenté les couloirs fastueux du Peninsula et du Shangri-La.

L’ombre des débats identitaires de 2005

Un quotidien entouré de luxe que Luc a abandonné en février dernier en démissionnant du Pullman de la Défense : « L’envie de faire autre chose avant qu’il ne soit trop tard », explique-t-il. Soutenu par ses proches, notamment sa femme, il décida d’investir toutes ses économies dans son rêve de librairie. Le premier livre qu’il a lu « en entier » en 2005 l’a marqué. La prose de Malcolm X dans Le pouvoir noir résonnait avec sa quête identitaire. À l’époque, la France se déchirait sur la loi du 23 février qui osait affirmer les « bienfaits de la colonisation ». L’année s’est terminée, en octobre, par l’embrasement des quartiers populaires suite à la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur EDF de Clichy-sous-Bois, alors qu’ils étaient poursuivis par la police.

Encore plus près de l’adolescent, des immeubles insalubres du boulevard Vincent-Auriol sont partis en fumée la nuit du 25 août, tuant 17 personnes. Luc, qui était alors animateur, s’est retrouvé face à des familles endeuillées dont il connaissait quelques-uns des 11 enfants morts. Dans sa tête, une question s’est imposée : « Qu’est-ce que cela veut dire, être Noir ? ». La lecture lui a apporté des réponses. Et plus il lit, plus il apprend, plus il a envie de partager. Il s’est d’abord lancé sur Youtube, sous le pseudo d’Annibal Lecteur, poussé par son ami militant Arlindo. Mais le passionné s’est vite rendu compte qu’il avait besoin de contacts humains.

Une sélection féministe et panafricaine

Au milieu des vendeurs à la sauvette et des prêcheurs évangélistes de cette grande gare de banlieue, sa collection a fini par s’imposer. Le livre de jeunesse Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou, le plus vendu du stand, côtoie les essais féministes d’Angela Davis et de Mona Chollet, ainsi que des biographies comme celle de Nina Simone. « Enfin des livres sur notre histoire, sur l’esclavage et sur l’Afrique. Une histoire que l’on n’apprend pas à l’école », se réjouit Sandrine, hôtesse d’accueil de 43 ans venue spécialement après avoir découvert l’initiative sur les réseaux sociaux. Sa copine Oumy, âgée de 35 ans, ajoute : « C’est comme si la librairie venait à nous, puisqu’entre le travail et les enfants, on n’a plus le temps d’y aller ».

D’autant qu’il n’y qu’une seule libraire permanente pour les 100 000 habitants de Saint-Denis : celle de Sylvie Labas, « Folies d’Encre », implantée depuis 1998. C’est dans ses rayons que l’apprenti libraire a appris les bases du métier en juin dernier grâce une formation de vendeur rémunérée par Pôle emploi. Luc lui a tout de suite parlé de son projet de s’installer en extérieur et la gérante l’a soutenu sans hésiter : « Il est très curieux et il apprend vite, salue sa tutrice de 53 ans. J’ai été agréablement surprise par son culot et par toutes ses bonnes idées. » Il faut dire qu’elle-même autorise les jeunes footballeurs en herbe, qui jouent devant son commerce, à venir se reposer entre les lignes d’un bouquin quand ils le souhaitent.

Pour que le projet de son apprenti démarre dans de bonnes conditions, Sylvie gère ses commandes et ne lui facture que les exemplaires écoulés. « Sans elle, je n’y serais pas arrivé », affirme Luc. Sans la mairie non plus. Nicolas Laurent, chargé du centre-ville, tenait à sauver la réputation de la gare redoutée pour les agressions. Le « dealer de livres », avec son tee-shirt « Don’t agonize. Organize », sont tombés à pic. Il peut s’installer ici jusqu’à mi-novembre. Le temps de trouver un moyen de pérenniser son stand. Le jeune homme vient de recevoir un devis pour un conteneur aménagé qui permettrait à son idée de traverser les saisons.

Nesrine SLAOUI

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