À la gloire de nos mères. À Sevran, le terme Chibani (personnes âgées issues de l’immigration) se prononce au féminim. Le mois dernier, dans le cadre de la Micro-Folie de la ville, une journée s’est tenue en hommage à ces femmes. Les invisibles de l’immigration post-coloniale.

Devant un parterre de spectateurs – et surtout de spectatrices – la productrice Salima Rezkellah a présenté son film documentaire : « Chibanias 2022 : histoires et mémoires de femmes ». Pour le moment, ce documentaire n’a pas vocation à être diffusé plus largement.

Un documentaire personnel. Trois femmes algériennes y racontent leur vie en Algérie, la guerre d’indépendance, leur arrivée en France. La mère de la productrice, Taklit, s’y livre. Elle est née en 1946, en Kabylie, et a connu cette guerre qui a conduit à l’indépendance de l’Algérie. Un récit trop rare. Elle y raconte la première fois où les bombes sont tombées près de chez elle, un bombardement qui a fait 400 morts dans son village.

« Avec 5 enfants, on avait besoin d’argent »

Malgré cela, la vie continue. Elle se marie le jour du cessez-le-feu, le 19 mars 1962, « sans faire de fête », précise Taklit dans le documentaire. Après l’indépendance, elle part pour la France avec son mari. Taklit apprend le français sur le tas. Son mari décroche un travail de soudeur tandis qu’elle fait des ménages. « Avec 5 enfants, on avait besoin d’argent », explique-t-elle. Et de préciser que, si elle avait eu le choix, elle aurait fait des études pour devenir sage-femme.

Deux autres chibanis témoignent dans le documentaire : Zineb et Zouina. Zineb retrace le mariage forcé qu’elle a réussi à fuir, à 13 ans, en pleine guerre d’indépendance. Il y avait des bombardements incessants, « nous restions cachés dans des tranchées. Nous sommes restés neuf mois sous la terre ». 

Elle raconte aussi la déchirure de quitter l’Algérie, la peur de l’inconnu : « Sur le port d’Alger, j’ai beaucoup pleuré ». Arrivée à Creil, elle y a trouvé la solidarité, les fêtes mais aussi les conflits entre femmes. Zineb a dû attendre 23 ans pour revoir son Algérie natale. « On n’avait pas d’argent pour y aller. J’en ai souffert. »

Un documentaire porté par la force de ces témoignages

Ce documentaire a été réalisé avec les moyens du bord. La force du sujet fait écran sur les quelques imperfections techniques. « Il ne faudra pas s’attendre à du Yamina Benguigui », nous a prévenu Salima Rezkellah Une équipe amatrice et bénévole a donné vie au projet. La fille de la réalisatrice, Sara, a réalisé le film. Développeuse informatique au civil, Sara s’est formée pour les besoins du projet. « Les chibanias nous ont donné notre liberté », affirme Sara qui a découvert son histoire pendant le tournage.

Souvent, elles ont passé leur temps chez elles. Elles ont porté des familles entières

Phaudel Khebchi, le directeur de la Micro-Folie de Sevran, a été un soutien indispensable. Il regrette de ne pas avoir fait ce travail avec les siens et souligne l’urgence de donner la parole à cette génération de femmes. « Souvent, elles ont passé leur temps chez elles, à s’occuper de leurs enfants. Elles ont porté des familles entières », insiste-t-il.

La cousine de Salima, Inès Anane, a, elle, joué les photographes de tournage. Depuis plusieurs années déjà, la comédienne de formation prend des clichés de Chibanias. « On ne rentre pas facilement dans l’intimité des Chibanias. Pour certains portraits, j’ai dû y retourner deux fois, il faut créer un vrai lien avec elles », expose Inès Anane. Dans la salle où est diffusé le documentaire, ces portraits sont exposés.

J’espère que mon témoignage pourra servir à d’autres femmes

À la fin de la projection, Zouina, 82 ans, est soulagée « d’avoir raconté [son] histoire ». Un récit qu’elle avait peu partagé. « Par pudeur, je ne pouvais pas m’exprimer avant. J’espère que mon témoignage pourra servir à d’autres femmes », nous dit-elle.

Dans le documentaire, Zouina revient sur son arrivée à Paris en 1950, « j’avais 10 ans et je ne savais ni lire, ni écrire ».  Elle aimait tellement étudier, à tel point qu’elle allait chez les Sœurs après l’école pour progresser. Mais elle a dû arrêter à l’école à 14 ans. Soutenue par son grand-père, elle a évité un mariage arrangé et pu choisir l’homme de sa vie. « C’était un mariage d’amour, mon mari c’était le top du top », sourit Zounia.

Les chibanias, des figures d’émancipation

Pour produire son documentaire, Salima Rezkhellah a fait appel à ses proches et à des associations locales, comme Networkin’ Sevran ou Espoir de Femmes. Des associations présentes à la projection où la réception est enthousiaste. « Ma grand-mère m’a toujours dit que sa vie était insignifiante. Merci de démontrer le contraire ! », réagit Camélia, 26 ans.

La projection a été suivie de prestations artistiques : une jeune slameuse de 15 ans, des danseuses et une chanteuse. Après avoir interprété « Ssendou » d’Idir, l’artiste a fait danser une partie du public, et même Zouina et Taklit, sur « Manich Mana, Je ne suis pas d’ici ». D’ici et de là-bas, ces chibanias nous ont montré, par la force de leur vécu, le chemin vers l’indépendance, celle des femmes.

Samira Goual 

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