« Nous sommes très fiers ! C’est une telle joie, je ne sais pas comment vous le dire. Nous sommes soulagés d’un énorme poids, » se réjouit entre deux rires Bijoux, employée de la sous-traitance, femme de chambre au Hyatt depuis une dizaine d’années. « Ma famille était tellement heureuse, mes enfants, ma mère, mon père resté en Afrique » raconte-t-elle. 

Après 87 jours de grève, à la veille des fêtes de fin d’année, les 41 grévistes du Park Hyatt Vendôme ont mis fin à leur mobilisation ce vendredi 21 décembre suite à un accord avec le palace et la société STN, son sous-traitant en charge du nettoyage. Un « beau cadeau de Noël », affirme Tiziri Kandi, animatrice syndicale CGT-HPE, aux côtés des grévistes depuis le début de la mobilisation fin septembre. 

Vendredi soir, je n’arrivais pas à dormir, je me suis réveillée et n’arrivais pas à croire que c’était enfin vrai !

Ravie de reprendre le travail, Nora, gouvernante employée de la sous-traitance et déléguée du personnel, attendait ce lundi avec impatience : « Le matin dans les transports, je voyais les gens aller au travail bien habillés, maquillés, alors que moi j’étais en grosses bottes et polaire pour affronter le froid. Je me demandais : ‘Mais quand est-ce que moi aussi je pourrai travailler de nouveau ?’ Maintenant, on a gagné. Vendredi soir, je n’arrivais pas à dormir, je me suis réveillée et n’arrivais pas à croire que c’était enfin vrai ! C’est incroyable. » Elle aussi a partagé la nouvelle avec sa mère en Algérie : « Quand elle m’appelait, je n’avais plus de voix à cause du mégaphone. D’habitude, je suis malade une fois par an, et là j’ai eu angine sur angine. Mais même fiévreuse, je me forçais à me lever et à aller au piquet de grève. »

Depuis le 25 septembre, plusieurs dizaines de salariés travaillant au Park Hyatt Vendôme ont tenu un piquet tous les jours devant le palace. Ce sont surtout des salariés de la société STN, pour beaucoup femmes de chambre, travaillant au palace depuis de nombreuses années, certains même depuis son ouverture en 2003. Les revendications principales : une amélioration de leurs salaires et conditions de travail, une représentation syndicale des salariés de la sous-traitance et l’embauche directe de ces salariés par le palace. 

Un statut amélioré et sécurisé, une représentation syndicale assurée

L’accord conclu vendredi est une « victoire », qui garantit aux salariés de la sous-traitance un statut collectif « largement supérieur aux minima conventionnels de l’hôtellerie et de la propreté », indique le communiqué de presse de la CGT HPE (Hôtels de Prestige et Economiques) et de l’Union syndicale (US) CGT de Paris. Surtout, ce statut sera conservé en cas de changement de prestataire, un changement qui se produit tous les trois ou quatre ans au gré des appels d’offre, indiquent les grévistes. C’est une « sécurisation de leur statut, » explique Tiziri Kandi. « On est rassurés », confie Bijoux. Sa collègue Nora confirme : « Nous avons signé pas mal d’accords depuis 2013 [année de mobilisation des femmes de chambre, ndr], et à chaque fois qu’une société reprend le contrat, nous devons nous battre pour qu’elle les reprenne. Maintenant ce sera contractuellement dans nos avenants, donc il n’y aura plus de souci. »

Quant aux salariés de l’hôtel, leur rémunération sera désormais alignée sur les « salaires les plus élevés du groupe. »  Jusqu’à présent, ils déploraient une rémunération inférieure à celle de leurs collègues de l’hôtel Hyatt Etoile, pourtant d’un standing moindre que celui du palace, où la chambre peut coûter 1 200 euros par nuit et où la suite impériale tourne autour de 15 000 euros. 

Du côté de la représentation syndicale, les salariés de la sous-traitance auront désormais treize délégués de proximité qui seront désignés parmi ces salariés par le CSE (Comité social et économique) du palace, et qui « garantiront la représentation de leurs intérêts, » se réjouit Tiziri Kandi. Un « véritable pied de nez aux ordonnances Macron », selon le communiqué de presse de la CGT.

Le métier de femme de chambre est pénible, il y aura des séquelles sur notre santé. Nous ne demandons pas à être riches, mais juste à nous en sortir

En revanche, pas d’intégration des salariés de la sous-traitance : « La direction ne voulait absolument rien savoir sur cette question, depuis le début, » explique Tiziri Kandi. « L’idée était de négocier autre chose. » Le résultat n’en est pas moins satisfaisant, affirme Nora : « Nous voulions l’intégration pour être protégés. Avec la représentation syndicale et la garantie du maintien des acquis en cas de changement de société, nous n’avons plus de crainte. »

Des grévistes déterminés malgré les difficultés

Une grève qui n’aura « pas été facile », se souvient Tiziri Kandi, compte tenu de sa durée, de la pluie, du froid, et de la « répression policière » subie par les grévistes : dès le mois d’octobre, la police était intervenue devant le Hyatt, contraignant les grévistes à se placer à l’écart du palace. Deux grévistes avaient également atterri à l’hôpital après une « bousculade » avec des agents de sécurité de l’hôtel.  

Rien de tout cela n’aura dissuadé les grévistes : « Nous étions prêts à continuer », assure Nora. « Même avec les meilleures conditions, le métier de femme de chambre sera pénible, il y aura des séquelles sur notre santé, » rappelle-t-elle. « Nous ne demandons pas à être riches, mais juste à nous en sortir. »

L’image de la très chic et touristique rue de la Paix en aura pris un coup, et les grévistes ne seront pas passés inaperçus : tous les jours de 10h à 15h devant l’hôtel, tam tams, chants et slogans au mégaphone, papiers éparpillés au sol devant le palace et les boutiques de luxe… Le comité Vendôme, groupe de magasins du quartier, a saisi le juge des référés, qui a estimé début décembre ne pas être compétent, raconte Didier Del Rey, secrétaire adjoint de l’US CGT de Paris. Les grévistes rapportent aussi l’entrée des gilets jaunes dans le palace début décembre, en soutien à la mobilisation.

C’est une belle leçon d’espoir : on dit toujours qu’il ne faut jamais désespérer. On a tenu bon, et en fin de compte on a réussi

Sur le plan financier, maintenir la grève n’a pas non plus été chose facile : tout au long de la mobilisation, les grévistes ont pu tenir grâce à la caisse de grève de la CGT et par une caisse de grève en ligne, qui a récolté environ 24 000 euros au total. La rémunération touchée est restée nettement inférieure aux salaires habituels, indiquent les salariés interrogés. Une quinzaine d’entre eux a ainsi dû reprendre le travail pour raisons financières. Mais c’est surtout la solidarité que retient Bijoux, qui élève seule ses deux enfants de 18 et 6 ans : « Je ne m’attendais pas à tout ce soutien ! Certaines personnes venaient nous voir tous les jours. C’est une expérience énorme, on voit qu’en France il y a des gens généreux, qui sont là pour aider. » A l’issue de la grève, l’hôtel payera aux grévistes leur 13ème mois entier, et les congés payés resteront intacts, affirme Tiziri Kandi. 

Bijoux elle aussi est enthousiaste, et reprendra le travail mardi, le lundi étant son jour de congé. « On s’est solidarisés entre collègues, c’est une belle histoire », estime-t-elle. « C’est une belle leçon d’espoir : on dit toujours qu’il ne faut jamais désespérer. On a tenu bon, et en fin de compte on a réussi. »

Sarah SMAIL

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