« Le vendredi matin, jour de sa mort, elle avait appelé plusieurs personnes de la famille. Elle nous disait : ‘il va me tuer’. Comme si elle savait que ça allait arriver ». Ces mots sont ceux de sa tante, Nene Aye Bayo. Mariama Kallo, 32 ans, mère d’une enfant de deux ans et demi, se sentait en danger et ce depuis plusieurs mois déjà. Son mari la battait. En novembre, elle avait déjà déposé une main courante au commissariat. La jeune femme avait été hospitalisée avec des plaies au nez et au front mais avait refusé de porter plainte.

Plus d’un mois plus tard, dans la nuit du vendredi 29 au samedi 30 décembre, elle est défenestrée par son mari du haut du quatrième étage de l’immeuble où ils habitaient, à la cité de l’Amitié, dans le quartier Branly-Boissière de Montreuil après avoir reçu 23 coups de couteaux. Des voisins rapportent que c’est bien lui qui l’a poussée. Il a été écroué mardi 2 janvier et mis en examen pour meurtre par conjoint.

« Mariama, c’était l’espoir de la famille« 

La petite Oumou ne reverra jamais plus sa mère. Mariama Kallo était arrivée en France il y a seulement un an et demi, sans son enfant, l’ambassade de France à Conakry ne lui ayant pas accordé de visa. Mariama était l’aînée d’une grande fratrie de huit enfants, trois frères et cinq sœurs. Le cadet de la famille est encore en bas âge. « Mariama, c’était l’espoir de la famille. C’était une battante« , nous raconte, sous le choc, Nene Aye Kallo, sa petite sœur de 20 ans qui vit en Guinée. « Elle nous envoyait des choses par colis, un ordinateur, un téléphone et des habits pour sa fille », précise-t-elle, les larmes dans la voix. Des présents qui lui ont valu des coups supplémentaires de la part de son mari, selon sa tante maternelle, chez qui elle a vécu pendant deux ans en Guinée.

Issue d’une famille peu aisée, Mariama Kallo travaillait à Conakry dans des salons de coiffure et avait fait du babysitting dans une famille libanaise. Elle n’avait pas eu la chance de poursuivre des études et veillait sur ses petits frères et sœurs depuis le décès de leur père en 2006, puis de leur mère en 2009, dans un accident de la circulation.

« Elle devait donner l’argent qu’elle gagnait à son mari »

En France, c’est dans des hôtels qu’elle travaillait du matin au soir, elle y faisait le ménage. « Elle devait donner l’argent qu’elle gagnait à son mari, rapporte sa tante. C’était un mariage arrangé ». Mariama avait épousé un cousin du côté paternel, de 18 ans son aîné. Âgé de 50 ans, il avait pu venir en France bien avant elle. Ils avaient vécu éloignés l’un de l’autre pendant des années. « Quand Mariama l’a rejoint, elle se plaignait qu’il la faisait souffrir, qu’elle faisait tout à sa place. Le problème chez nous, c’est que la coutume dit qu’une femme doit toujours se soumettre« , regrette Nene Aye Bayo.

La famille décrit Mariama comme une personne joviale, très gentille, une femme sans prétention, qui aimait faire rire les enfants. Ses proches la surnommaient « Mimi ». Ils voyaient en elle une fille courageuse et dévouée. « Quand elle vivait chez moi, elle nettoyait très tôt la maison le matin, avant que je sois levée, sans rien demander. Et elle faisait le marché le weekend », se souvient sa tante. Mariama était aussi quelqu’un de spontanée et très pieuse. Musulmane, elle faisait la prière cinq fois par jour et n’avait pas manqué de rattraper son jeûne du Ramadan après sa grossesse.

« Un jour, toi, tu vas tuer ta femme« 

À la cité de l’Amitié, on la connaissait mal. Elle était là depuis trop peu de temps. « Elle travaillait beaucoup et faisait tout pour s’en sortir« , confie Marianne, une voisine à l’origine du « Collectif Mariama » créé pour rendre hommage à la défunte. En revanche, les voisins connaissaient trop bien ses cris, ceux qu’elle poussait sous les coups de son mari. Les jeunes du quartier racontent l’avoir déjà prévenu : « Un jour, toi tu vas tuer ta femme« . Ils étaient déjà montés au quatrième au moins une fois pour dire au mari d’arrêter de frapper Mariama.

Le soir du drame, ils n’ont rien pu faire. Les fenêtres fermées du local mis à la disposition des jeunes à l’entrée de la cité ont, semble-t-il, étouffé les bruits. Aucun voisin n’a bougé, n’a osé s’interposer, mais plusieurs ont appelé les forces de l’ordre. « La police a mis 45 minutes à arriver alors qu’ils ne sont qu’à cinq minutes en voiture« , déplore Rachida, une voisine de l’immeuble en face. Les habitants de la cité sont en colère, une colère qu’ils ont laissé éclater, samedi soir, face aux élus de la mairie venus au repas organisé par les riverains, à la mémoire de Mariama. « On a vécu ce drame seuls. Qu’est-ce que vous avez fait ? Qu’est-ce que vous faites là maintenant, vous êtes venus manger nos gâteaux ? » a tempêté un jeune du quartier.

Marche en hommage à Mariama 

Il faut dire que le corps sans vie de Mariama est resté pendant neuf heures au pied de l’immeuble. Pour qu’il ne demeure pas à la vue de tous, un voisin aurait jeté un drap dessus. Au-delà de leur exaspération, les habitants de la cité ont le sentiment d’êtres laissés pour compte. « Les pompes funèbres ont été appelées sept fois dans la nuit. Elles avaient moins de personnel pendant la période des fêtes et ont été débordées », tente d’expliquer Belaïde Bedreddine, adjoint au maire de Montreuil et vice-président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. Patrice Bessac, le maire de la ville, a depuis saisi le préfet de Seine-Saint-Denis, Pierre-André Durand, pour exiger une « enquête au plus vite » afin que « toute la lumière soit faite » sur les conditions de levée du corps de Mariama. En réponse, la préfecture a indiqué qu’une procédure judiciaire est en cours et précise que le service funéraire intervient sur réquisition d’un officier de police judiciaire.

Mercredi, les voisins de Mariama et les membres de sa famille présents en France participeront au cortège silencieux pour lui rendre hommage. Elle n’est pas la première victime d’un homme violent à Montreuil. « C’est la troisième marche organisée depuis mars 2014 pour des féminicides dans le cadre de violences conjugales« , indique l’adjointe au maire Riva Gherchanoc. En France, en 2016, selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes, 123 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint.

Thomas CHENEL

Crédits photo : Nick PAULSEN

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