« Ça a été d’une violence inouïe. On est encore tous très choqués. On a peur pour nos élèves. Ce n’est pas normal de se faire agresser sur le chemin de l’école« . Cinq jours après les faits, le désarroi est toujours prégnant dans la voix des élèves et des professeurs du lycée Maurice-Utrillo de Stains. Lundi 12 mars, vers 10 heures, alors qu’il se trouvait sur le parvis de l’établissement, un élève de 1ère STMG se fait encercler par un groupe de cinq ou six adolescents venus de l’extérieur. Ils le frappent et le déséquilibrent avant que l’un d’entre eux ne lui assène plusieurs coups de marteau à la tête. « L’agression s’est déroulée pendant la récréation. Certains lycéens étaient sortis fumer, d’autres rentraient chez eux ou arrivaient pour aller en cours. On a entendu des cris. On a vu des élèves courir vers la grille, raconte un assistant d’éducation (AED). Les agresseurs se sont enfuis quand mes collègues se sont précipités vers eux pour aider le lycéen. L’attaque était ciblée. Les jeunes sont repartis une fois ‘le travail accompli’« .

Samy*, l’élève agressé, est au sol, en sang. Les surveillants l’emmène dans les toilettes et appellent les secours. « Les marques sur son visage étaient impressionnantes. Il y avait du sang partout, sur le sol, dans les couloirs. J’ai failli vomir« , confie un autre lycéen. Samy était toujours hospitalisé jeudi soir mais « ses jours ne sont pas en danger« , selon les informations de plusieurs enseignants et membres de la vie scolaire.

Règlement de comptes entre bandes rivales

Lundi, les choses n’en sont pas restées là au lycée Maurice-Utrillo. « On était tous aux aguets. Pendant la journée, des bruits de couloirs ont circulé comme quoi les agresseurs allaient revenir, indique un surveillant, présent lors de l’agression. Et c’est ce qu’il s’est passé« . 17h30 sonne la fin des cours. Alors que les lycéens quittent l’enceinte de l’établissement pour rentrer chez eux, certains se retrouvent face à un groupe d’une vingtaine d’individus agressifs. « Il y a eu un mouvement de panique. On a entendu trois coups de feu, tirés en l’air. On s’est précipité vers les élèves pour les mettre à l’abri à l’intérieur du lycée. En nous interposant, on s’est fait gazer« , relate l’assistant d’éducation d’une trentaine d’années. Et de poursuivre : « Un autre groupe est arrivé de l’autre côté du lycée. Les deux clans se faisaient face. Ils étaient munis de gazeuses, de machettes, d’un couteau de cuisine, de barres à mine, de tournevis, d’un pistolet à plomb… Ils voulaient clairement en découdre« . Prévenue, la police débarque une dizaine de minutes plus tard mais les bandes se sont déjà dispersées. Les surveillants interrogés précisent être restés tard lundi soir au lycée Utrillo, pour s’assurer qu’aucun jeune ne rentrerait chez lui seul.

Pourquoi ces violences ? « Il s’agirait d’un règlement de comptes entre deux bandes rivales de deux cités de Pierrefitte, explique un conseiller principal d’éducation (CPE). Ça se répond sans arrêt. (…) Un éducateur-prévention nous a confié que le climat était tendu en ce moment, que les jeunes de ces cités ne se déplacent plus qu’en groupe et qu’ils ne traînent plus trop dans les rues« . « Ce sont de vieilles tensions nées on ne sait pas quand ni pourquoi et qui se poursuivent de génération en génération« , abonde l’assistant d’éducation.

À 15-16 ans, ils sont étonnement habitués à ces violences

« Par le passé, on a déjà vu des affrontements avec des barres de fer et des battes de baseball. C’est la première fois qu’on voit des machettes et des attaques aussi près du lycée« , soulignent plusieurs membres de la vie scolaire. « Là, les armes ne sont pas utilisées pour faire peur, le gamin a été visé à la tête« , ajoute Adrien Viallet-Barthélémy, professeur de français affilié au syndicat SUD.

Les jours qui ont suivi, quelques attroupements ont été observés devant le lycée mais sans grabuge. Des équipes mobiles de sécurité (EMS) envoyées par le rectorat de Créteil ont été dépêchées sur l’établissement scolaire de Stains pour prêter main forte aux surveillants. Certaines voitures de police patrouillent et d’autres sont postées aux abords du lycée.

Mercredi, une cellule d’écoute a été mise en place à l’attention des élèves et du personnel de l’établissement, mais de l’aveu de certains professeurs et lycéens, très peu d’adolescents ont souhaité se confier. Une soixantaine selon le Rectorat, dans ce lycée qui en accueille 1 200. « Les élèves sont touchés mais ne veulent pas vraiment en parler en classe. À 15-16 ans, ils sont étonnement habitués à ces violences« , juge une professeure. « On ne se sent pas à l’aise d’en parler avec des adultes, on discute de ce qui s’est passé juste entre nous. On se demande comment c’est possible de faire ça à quelqu’un d’autre« , révèle Amanda*, en Terminale.

Fatalisme

Le personnel du lycée Maurice-Utrillo, se sentant « abandonné« , a adressé un courrier au rectorat de Créteil pour réclamer plus de moyens comme « la pérennisation d’un poste d’assistant éducation obtenu en janvier » après une semaine de grève, « un poste de médiateur pour prévenir les situations de crise » et « plus d’adultes dans le lycée« .

Contacté par téléphone ce vendredi, le rectorat de Créteil a indiqué « examiner les demandes« , être « préoccupé par la situation » et comprendre « l’émotion de la communauté éducative » face à cette situation « gravissime et inadmissible« , tout en expliquant que ces faits de violences, « dans une logique de bandes« , s’inscrivaient dans « des problématiques liées au territoire » et étaient « extrêmement complexes« . Deux raisons principales à cela : l’agression s’est déroulée à l’extérieur de l’établissement et « le fait que les victimes ne portent pas plainte donne un sentiment d’impunité aux agresseurs, même si on comprend la peur des victimes à parler« .

Les élèves, eux, ne s’attardent plus trop devant le lycée. « On rentre à plusieurs, on fait des détours pour éviter certaines routes avant de rentrer chez nous, confie l’un d’entre eux. On savait qu’ils avaient des armes, maintenant on sait qu’ils n’hésiteront pas à les utiliser« . Le jeune garçon, en Terminale ES, dit vouloir se concentrer sur l’examen du bac. Les professeurs interrogés n’ont, pour l’heure, pas indiqué souhaiter faire valoir leur droit de retrait ou se mettre en grève « pour ne pas pénaliser les élèves ».

Kozi PASTAKIA

*Prénom modifié à la demande de l’interlocuteur

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