En France, on compte plus de 5,4 millions de personnes atteintes de déficiences auditives, dont près de 670 000 ont moins de 25 ans, selon une étude publiée par la DREES en 2014. La surdité toucherait un enfant sur 800 naissances, indique le réseau Ramses, Réseau d’action médico-psychologique et sociale pour enfants sourds, qui précise toutefois qu’il n’existe pas en France de statistique fiable sur la question. En Île-de-France, on peut estimer à environ 2 000 le nombre d’enfants sourds.

Au cours des deux dernières décennies, des progrès ont été faits pour favoriser les chances de réussite des sourds et leur accès à la citoyenneté. La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées garantit notamment le droit de choisir d’intégrer la langue des signes française (LSF) dans l’éducation de ses enfants et la reconnaissance de la LSF comme langue à part entière. La mise en œuvre de cette loi n’est cependant pas toujours chose facile, notamment pour des raisons de formation, de moyens financiers et humains. Et l’intégration de la LSF dans les centres de loisirs reste une question de volonté politique.

Nous essayons de sensibiliser les centres de loisirs à la langue des signes, mais le périscolaire dépend du bon vouloir de la municipalité

Plusieurs mairies franciliennes contactées expliquent être sensibles à la question de l’accueil et de l’intégration des enfants en situation de handicap dans les centres de loisirs. Mais si certaines villes comme Montreuil ou Bondy incluent à leur dispositif des animateurs formés à la LSF, la démarche, d’exception, n’a pas cours partout. D’autres villes, comme Drancy et Saint-Denis, proposent des dispositifs d’accueil personnalisé en centres de loisirs au cas par cas, avec la possibilité pour chaque enfant en situation de handicap d’avoir un animateur dédié quand cela est jugé nécessaire.

Si l’idée d’avoir un animateur parlant la LSF semble ne pas rebuter les municipalités contactées, la mise en place de cet accompagnement particulier n’est pas facilement envisagée. Les raisons : un manque de ressources humaines et financières, mais aussi une absence de besoin selon plusieurs mairies contactées. Faut-il en conclure qu’il n’y a pas d’enfants sourds dans la ville ? « Les parents ne demandent pas toujours de place en centre de loisirs. Beaucoup ont peur que la prise en charge de leur enfant se passe mal« , explique Catherine Vella, présidente de l’Association Nationale de Parents d’Enfants Sourds 93 et maman d’un jeune garçon sourd. « Nous essayons de sensibiliser les centres de loisirs à la langue des signes, mais le périscolaire dépend du bon vouloir de la municipalité. À Montreuil, où j’habite, cela fait neuf ans que nous menons le combat. Les mairies disent souvent qu’il est difficile de trouver un animateur qui parle la LSF. Bien sûr, il n’est pas évident d’en trouver via les réseaux classiques. Mais à travers les réseaux de sourds, j’ai toujours pu en trouver ».

Pour le fils de Catherine Vella, scolarisé dans la Seine-et-Marne, le combat a porté ses fruits puisqu’il part désormais en colonie de vacances avec la mairie de Montreuil. « C’est parce que je ne lâche pas l’affaire, insiste la maman. Je veux que mon fils soit citoyen de sa ville. Et la municipalité est plus ouverte aujourd’hui. Mais je sais que dès que j’enlève le pied de la porte, elle se referme. Alors je me demande, quels sont les droits des enfants sourds en termes de loisirs et d’école, si les parents ne sont pas derrière pour pousser fort ? »

Un effort financier considérable

Le manque d’accompagnement adapté vient aussi d’une méconnaissance de la surdité. « À la différence d’un enfant autiste, qui va mal et qu’on aide, un enfant sourd n’est pas nécessairement atteint d’un handicap cognitif – il peut tout à fait aller très bien ! Face à lui, ce sont les animateurs qui peuvent se sentir handicapés, avoir du mal à le gérer ou à lui poser des limites », ajoute la présidente de l’ANPES 93.

À Montreuil, un dispositif a été mis en place pour prendre en charge les enfants à besoins éducatifs particuliers, avec l’affectation d’un animateur individuel pour les enfants qui en ont besoin. « C’est un effort financier considérable », précise le service enfance de la mairie. Et ici, un accent particulier est mis sur l’accueil des enfants sourds. « Nous avons été sensibilisés par des animateurs et directeurs de centres de loisirs, qui nous ont alertés sur le fait qu’ils n’avaient pas les ressources ni les compétences pour accueillir ces enfants. Alors nous avons mené une réflexion », avance notre interlocuteur. Décision a été prise de recruter non seulement des animateurs généralistes, mais aussi des animateurs parlant la langue des signes.

Je veux que ma fille soit citoyenne à part entière

Pour Sabrina Courteilles, maman d’une petite fille sourde de 9 ans, la difficulté du recrutement d’animateurs reflète une crainte de créer un précédent, qui contraindrait à poursuivre ensuite cet effort particulier. « Certains considèrent que recruter un animateur qui parle la LSF, même s’il s’occupe aussi des autres enfants, c’est faire un passe-droit aux enfants sourds, souligne-t-elle. On m’a donné comme argument le fait qu’on ne pouvait pas aussi embaucher d’animateur parlant chinois pour tous les enfants qui ne parlent que chinois. La différence, c’est qu’un enfant chinois peut apprendre à parler français ! Je veux que ma fille soit citoyenne à part entière. Je pense qu’un animateur qui parle la LSF est indispensable, ne serait-ce que pour s’assurer que les consignes de sécurité sont comprises ».

Pour avoir le temps d’accompagner sa fille à ses nombreux rendez-vous médicaux, cette maman a quitté son poste de juriste pour devenir coach à temps partiel. Elle avoue être dans le combat à contre-cœur. « J’ai souvent dû monter au créneau. Je n’aime pas ça, mais je suis obligée de sortir cette carte pour défendre les droits de ma fille. »

Il faut avoir envie de découvrir les gens à côté de nous, sinon, ils cessent d’exister pour nous

« Il existe une culture sourde, un rapport unique au monde, et un besoin vital de communication visuelle, défend le Docteur Alexis Karacostas, psychiatre coordinateur de la première Unité d’informations et de soins des adultes sourds de la Pitié Salpêtrière à Paris. Refuser la langue des signes à un sourd qui n’a par la force des choses qu’elle pour communiquer, alors qu’il ne peut pas entendre, c’est un défaut de solidarité. Et considérer qu’un enfant sourd pourra s’adapter, sans que les accompagnants ne fassent d’effort de communication spécifique, cela revient à une négation de ses droits fondamentaux ».

Si la société progresse vers l’inclusion des personnes porteuses de handicap, il reste des efforts à faire pour étendre ces progrès. « Ces dernières années, des ponts ont été créés et la LSF a connu un formidable développement dans les médias, les musées, etc. Mais il reste du chemin à faire. Il faut avoir envie de découvrir les gens à côté de nous, sinon, ils cessent d’exister pour nous ».

Mettre un petit sourd, ou un petit autiste, ou un petit aveugle parmi les autres enfants sans déblocage d’argent, c’est voué à l’échec

Le Dr Jacques Laborit, psychiatre à la retraite, soulève une autre problématique : le besoin de débloquer des fonds pour accompagner les enfants porteurs de handicap. Sa fille, l’actrice Emmanuelle Laborit, a été la première personne sourde à recevoir un Molière, et dirige à présent l’IVT, théâtre visuel international à Paris, espace de rencontre pour les sourds et les entendants. « Bien sûr qu’il est important, et même fondamental, d’avoir un animateur formé », affirme le Dr Laborit, « c’est-à-dire qu’il ait appris la LSF, ou qu’il soit lui-même sourd. Mettre un petit sourd, ou un petit autiste, ou un petit aveugle parmi les autres enfants sans déblocage d’argent, c’est voué à l’échec. Après, chacun se débrouille comme il peut ».

Le système D, certains connaissent. Comme Kate Cavalle, maman d’un petit garçon sourd de 9 ans. Cette habitante de Fontenay-sous-Bois est passée à un travail à mi-temps et a embauché une baby-sitter. « Il faut se battre pour avoir de la reconnaissance, parce que c’est un handicap qui ne se voit pas, sinon dans les prises en charge », déplore-t-elle. Souhaiterait-elle mettre son fils en centre de loisirs ? « Pourquoi pas, si l’accompagnement est adapté ».

Les centres de loisirs ne sont ni plus ni moins qu’un reflet de la société française

« Il n’y a pas besoin d’être totalement formé en la matière pour accueillir des enfants en situation de handicap, estime Sandra Petiteau, responsable du pôle ressources handicap à la Fédération Loisirs Pluriel. Bien sûr, si l’enfant ne communique que par la langue des signes, il faut maîtriser les signes essentiels. Mais on peut aussi communiquer par le regard, le jeu, les pictogrammes, ou l’écriture quand l’enfant a appris à écrire ». Paris reste mieux loti que la banlieue parisienne en matière d’accueil des enfants sourds, et plus généralement pour les enfants en situation de handicap. « Notre centre parisien croule sous les demandes de personnes vivant de l’autre côté du périphérique. Mais comme nous sommes financés par la ville, nous ne pouvons malheureusement y inscrire que des Parisiens ».

Pour évaluer et promouvoir les conditions d’accès des enfants en situation de handicap aux accueils de loisirs, une mission nationale Accueils de Loisirs et Handicap a été lancée en octobre 2017 par la Secrétaire d’État chargées des personnes handicapées et par le Défenseur des droits. Laurent Thomas, délégué général de la mission et ancien directeur du réseau Loisirs Pluriel, évoque les premiers résultats de cette étude. « On ressent les difficultés des familles. L’idéal est d’avoir des animateurs qui parlent la LSF. Le reste n’est qu’alternative. Mais il faudrait éviter de se retrancher derrière l’attente d’animateurs formés à 100% pour accueillir un handicap. Il ne faudrait pas non plus croire qu’il n’y a pas besoin de formation pour accueillir ces enfants, et que la bonne volonté peut suffire : les organisateurs doivent anticiper les situations et former les équipes au moins aux rudiments de la LSF quand c’est nécessaire ».

« Les centres de loisirs ne sont ni plus ni moins qu’un reflet de la société française », conclut Laurent Thomas. Il y a toujours eu de la discrimination envers les personnes handicapées. Ce sera sans doute toujours un combat ».

Sarah SMAÏL

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