Ce mardi 27 novembre, il est 12h15 et la foule arrive peu à peu au point de rendez-vous devant la maison des étudiants de l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. D’ici un quart d’heure débutera le rassemblement contre la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers, organisé par les étudiants de l’université. Etudiants français, étrangers, personnels administratifs sont nombreux à avoir répondu présent pour cette assemblée générale en plein air. Tous sont venus exprimer leur mécontentement face à cette mesure jugée discriminante voire xénophobe. Successivement, sur le parvis de la maison des étudiants, se relaient des étudiants « extra-européens » venus témoigner de leurs difficiles conditions d’accès à l’enseignement supérieur et des dégradations que cette nouvelle mesure engendrerait.

Le gouvernement Macron veut expulser les plus précaires de l’enseignement supérieur et ça on ne peut l’accepter !

« Honte au gouvernement, la République est bafouée ! » entend-on dans le rassemblement. « Avec toutes ces lois discriminatoires qui nous sont tombées dessus en si peu de temps, et notamment la loi asile et immigration qui a causé beaucoup de tort, il est logique, par solidarité avec les étrangers – qui sont, je dois le rappeler, des êtres humains – de se mobiliser avec eux, » explique Nathan, 19 ans, en première année de licence en sciences politiques à l’université Paris 8. Il poursuit : « Aujourd’hui, les étudiants étrangers sont les principaux touchés, mais demain ce sera nous, les étudiants français. Le gouvernement Macron veut expulser les plus précaires de l’enseignement supérieur et ça on ne peut l’accepter ! »

Lundi 19 novembre, le Premier ministre Edouard Philippe a indiqué que, pour augmenter « l’attractivité » des études en France, les frais d’inscription à l’université pour les étudiants non-européens allaient être multipliés par 15 ou 16, passant ainsi de 170 euros actuels à l’entrée en licence à 2770 euros dès la rentrée 2019. Concernant le master et le doctorat, les frais d’inscriptions s’élèveraient à 3770 euros contre respectivement 243 euros et 380 euros aujourd’hui. Selon une fuite d’un rapport de la Cour des comptes intitulé « Les droits d’inscriptions dans l’enseignement supérieur public » parue dans le journal Le Monde mercredi 21 novembre, la Cour préconiserait une hausse globale des frais d’inscription à l’université pour « tous les étudiants ». Si dans un premier temps, la licence n’est pas censée être affectée, le coût d’une année de master devrait grimper de 297%, passant de 243 à 965 euros. Même chose pour le doctorat, qui doit passer de 380 à 781 euros, soit une augmentation de 105%. 

Des coûts énormes pour certaines familles

« Le coût des études en France était l’un des facteurs déterminants concernant mon choix de venir étudier ici » raconte Angela, libanaise de 18 ans, elle aussi en première année de licence en sciences politiques. « Le coût exorbitant des universités au Liban me semblait absurde mais était surtout inaccessible. Je savais qu’en France, je recevrai une meilleure éducation, à un prix 100 fois moins coûteux ». Néanmoins, elle fait partie d’une frange d’étudiants de Paris 8 qui pourront continuer à financer leurs études en France dès la mise en place de la mesure gouvernementale à la rentrée 2019 : « J’ai énormément de chance de pouvoir débourser les sommes nécessaires qui nous seront bientôt demandées. Cependant, cela représente un énorme coût pour moi et ma famille. Je m’oppose de toute mes forces à cette réforme ! »

Cette politique est révélatrice d’une conception néo-libérale selon laquelle la valeur est déduite du prix

Une réforme qui, en plus d’être inutile sur le plan économique, s’avère aussi discriminatoire sur le plan social, selon le sociologue Éric Fassin. En compagnie du philosophe Guillaume Bertrand, les deux enseignants de l’université Paris 8 ont publié une tribune mercredi dernier dans le journal Le Monde intitulée : « Etudiants étrangers : attirer les plus riches et, en même temps, écarter les plus pauvres ». « Cette mesure a tout d’abord une dimension géographique, puisque les étudiants africains sont explicitement visés. Par ailleurs, un système de classe est établi, en excluant pour des raisons d’argent un certain nombre de personnes. De surcroît, cela s’aligne dans cette fascination française pour le classement de Shanghai, c’est-à-dire souhaitant une concurrence rude entre les établissements. Enfin, cette annonce vise avant tout à préparer implicitement et logiquement une extension possible aux étudiants français, » estime le sociologue.

Le principal inconvénient de cette mesure reste son principal argument, à savoir que si l’on veut être « prestigieux » il faut payer cher. Ce à quoi Éric Fassin répond : « Cette politique est révélatrice d’une conception néo-libérale selon laquelle la valeur est déduite du prix. De ce fait, l’argent devient la réelle mesure de la valeur et non pas son reflet. Si l’on entre dans cette logique, elle peut aussi s’appliquer aux salaires des enseignants et d’une manière générale à chaque personne. »

La crainte de ne pas pouvoir continuer ses études en France

Il est maintenant 13h30, soit 2h après le début du rassemblement, qui change d’allure et s’organise en assemblée générale dans un amphithéâtre à proximité de la maison des étudiants. Devant une salle comble d’étudiants tous départements confondus, Carla Garcia prend la parole. Cette étudiante de 26 ans en deuxième année de master de chant à l’université Paris 8, fait partie de ces étudiants étrangers dont l’avenir dans l’hexagone ces prochaines années s’avère incertain. « Nous ne nous laisserons pas faire ! » entonne-t-elle, avant d’être suivi par une salle en feu.

Originaire de Buenos Aires en Argentine, elle est arrivée en France en Septembre 2015 : « J’ai débuté ma scolarité en France avec une troisième année de licence en danse, avant de commencer un master en chant, » explique-t-elle. « J’ai appris par le biais d’amis étrangers qui étudient eux aussi en France cette annonce d’Edouard Philippe. Nous avons tous peur que ça se concrétise ! Si ça elle devait l’être, Je ne me considérais plus comme ayant la possibilité de poursuivre avec un doctorat. » Elle appréhende la suite : « Si je ne suis pas inscrite à l’université la rentrée prochaine, je perdrai mon titre de séjour. Je n’ai pas encore totalement réfléchi à la situation mais il va probablement falloir que je rentre en Argentine. »

Amine HABERT

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