Le Bondy Blog : Vous êtes vous-même la fille d’immigrés turcs venus en France en tant que “travailleurs invités”. Comment vous êtes-vous lancée en politique?

Serap Güler : Mes racines sont ailleurs : mes parents sont des immigrés venus de Turquie pendant les années soixante. Je suis aussi une Allemande née en Allemagne et y vivant depuis 38 ans. Mon histoire fait que je peux bien parler de l’intégration et voir ce qui s’est amélioré au fil des années. Je me suis intéressée à la politique quand j’étais à l’université. J’ai fait des études de communication, et nous échangions beaucoup sur des sujets politiques. A l’époque, un sujet important était les assassinats d’honneur et les mariages forcés. Au début des années 2000, quand je disais à mes amis que j’allais en Turquie, ils me disaient de faire attention à ce qu’on ne me marie pas de force… Au début, je croyais que c’était une blague ! Puis je me suis fâchée et leur ai dit : ‘vous me connaissez depuis des années, pourtant. Comment pouvez-vous me dire une chose pareille?’ Cela m’a motivée à travailler sur ces questions de politique d’intégration. J’ai écrit mon mémoire sur le sujet, puis ai décidé d’adhérer à ce parti. Et en 2012, j’ai été élue au Parlement de Rhénanie du Nord – Westphalie.

Le Bondy Blog : Votre famille a-t-elle encouragé vos ambitions politiques?

Serap Güler : Je viens d’une famille qui ne s’est pas engagée en politique allemande, ils n’étaient engagés que dans la politique turque. Dire qui était le chef de notre gouvernement de Lander était difficile. Ils savaient qui était le chancelier, personne d’autre. Ma famille m’a encouragée avec des mots, mais ne m’a pas vraiment accompagnée dans mon travail. Mon mari, lui, m’a aidée, en distribuant des tracts par exemple. Mais le meilleur soutien qu’une famille puisse apporter, ce n’est pas de dire ‘tu vas y arriver,’ mais d’être prêt à renoncer au temps qu’on aurait pu passer avec eux. Je n’ai pas vu mes parents depuis six mois, alors qu’ils ne vivent qu’à 100 kilomètres. C’est long pour eux et pour moi.

Il a fallu cinquante ans pour que nous ayons une politique de l’intégration

Le Bondy Blog : Quel regard avez-vous sur l’évolution de la politique d’intégration en Allemagne?

Serap Güler : Jusqu’en 2005, il n’y avait pas de politique d’intégration. L’Allemagne a accueilli des travailleurs turcs en 1961, puis marocains en 1963, puis des travailleurs d’ex-Yougoslavie. Avant cela, en 1955, l’Allemagne avait un contrat avec l’Italie. Il a fallu cinquante ans pour que nous ayons une politique de l’intégration. Certains enfants Turcs n’étaient scolarisés qu’avec d’autres Turcs, avaient un professeur turc… Tout le monde pensait que les travailleurs invités finiraient par rentrer chez eux. Mais comme dit le proverbe, l’homme fait des projets et le bon Dieu rit. En 2005, Angela Merkel a transformé le délégué aux étrangers en ministère à l’intégration attaché à la chancellerie. L’année suivante a lieu la première conférence sur l’islam, qui a commencé à faire voir l’islam comme faisant partie de l’Allemagne. Puis en 2015, avec l’arrivée des réfugiés, la politique de l’intégration a encore plus été mise à l’épreuve.

Le Bondy Blog : En quoi consistent les politiques d’intégration actuelles et sont-elles efficaces?

Serap Güler : Je suis toujours étonnée quand je rencontre des réfugiés arrivés en 2015 et qui ont réussi en si peu de temps. Mon père, arrivé en 1963, ne parle pas aussi bien l’Allemand qu’eux ! C’est que les Syriens ont eu une offre qui leur a été faite : beaucoup d’immigrés venus dans le cadre du regroupement familial une obligation de suivre des cours d’intégration de 600 heures ; mon père, lui, était un travailleur “invité” – il n’y a vraiment que les Allemands qui fassent travailler leurs invités ! – on ne lui a pas offert de cours de langue ni expliqué qu’il y avait des jardins d’enfant en Allemagne… Maintenant, nous le disons aux immigrés : ‘si tu veux avoir une chance de réussir, il faut apprendre la langue’. Nous leur faisons une offre très concrète pour qu’ils s’intègrent. Les autres Länder ont suivi l’exemple de la Rhénanie du Nord-Westphalie. La politique de l’intégration est désormais un département indépendant, autonome, qui se focalise non seulement sur le social mais aussi sur le marché du travail et l’éducation.

Je suis convaincue que la décision d’Angela Merkel [d’accueillir les réfugiés, ndr] en 2015 était une bonne décision, et que ce n’était pas trop pour l’Allemagne

Le Bondy Blog : Qu’est-ce qui explique la montée de la xénophobie en Allemagne?

Je suis convaincue que la décision d’Angela Merkel [d’accueillir les réfugiés, ndr] en 2015 était une bonne décision, et que ce n’était pas trop pour l’Allemagne. Cela présente des défis, quand par exemple nous avions des enfants qui ne pouvaient pas aller à l’école faute de places. Mais je pense que nous allons y arriver. Les réfugiés ne vivent plus dans des gymnases, nous sommes beaucoup plus structurés qu’il y a deux ans. Mais l’ambiance sociale s’est aggravée depuis 2015. L’AFD est arrivé au Parlement, et met au premier plan le débat [sur l’immigration, ndr], attise les haines, fait augmenter les peurs. On ne parle plus de vrais faits, mais d’une immigration massive qui ferait que dans dix ans on ne serait ‘plus chez nous’ en Allemagne. Ce n’est pas du tout vrai, mais c’est très difficile de lutter contre ça. La retraite par exemple devrait être un des sujets les plus importants, mais avec ce type de sujet, les médias ne feraient pas autant de bruit. Et l’AFD sait très bien comment profiter des sujets pour attiser les peurs.

Le Bondy Blog : Quels sont les principaux défis auxquelles l’intégration est confrontée aujourd’hui en Allemagne?

Serap Güler : En Allemagne actuellement, nous discutons de la loi sur l’immigration. Il s’agit d’attirer des personnes pour qu’elles viennent travailler chez nous. Mais il y a des personnes qui travaillent déjà ici depuis plusieurs années, pourquoi faudrait-il les renvoyer chez eux? Nous discutons maintenant d’un changement d’idée : peut-être que des réfugiés pourraient devenir des personnels qualifiés. C’est logique, pourquoi aller chercher dans un pays extérieur alors que nous avons quelqu’un qui est déjà là ? Par ailleurs, Cologne est l’une des villes d’Allemagne à avoir le plus grand nombre de sociétés parallèles. Vous pouvez vous y débrouiller sans parler un mot d’allemand. En tant qu’être humain, je trouve ça super, mais en politique on appelle ça une société parallèle. Il faut un bon projet de développement urbain pour s’assurer qu’il n’y a pas de quartier homogène du point de vue culturel. Et pendant longtemps, on a négligé ça.

Le Bondy Blog : Quelle est la place faite à l’islam en Allemagne?

Serap Güler : A partir de la conférence de 2006, l’islam a trouvé une place en Allemagne, des cours de religion musulmane pouvant être enseignés à l’école, suivant la même logique que les cours de religion chrétienne. L’islam n’est pas reconnu comme religion officielle. Mais si de jeunes musulmans se posent des questions sur leur religion, s’ils sont désorientés, chez nous ils peuvent aller dans une mosquée et en parler à un imam. Le problème est qu’ils viennent de l’étranger et que la plupart ne parlent pas allemand, n’ont pas eu de socialisation en Allemagne. D’ailleurs, à la conférence sur l’islam [organisée cette semaine, ndr], j’ai dit que le seul courant organisé de l’islam était le salafisme. Ca peut sembler choquant, mais les salafistes en général regroupent beaucoup de jeunes, la plupart socialisés en Allemagne. Ils parlent l’allemand parfaitement, c’est souvent leur langue maternelle; ils connaissent les jeunes. C’est pourquoi les salafistes ont tant de succès : ils parlent la même langue, portent les mêmes vêtements. L’imam modéré venu de l’étranger ne connaît pas tout ça. D’un point de vue politique, il est important que l’islam qui avait lieu dans les arrière-cours soit porté dans les écoles. Parce que si les jeunes ont des questions, on leur donne la possibilité de s’adresser à leurs propres professeurs, qui peuvent leur donner un point d’ancrage. Nous avons aussi des centres islamiques qui proposent des études de théologie en allemand.

Il y a des gens qui disent que l’islam ne peut jamais faire partie de l’Allemagne : je souligne que si, l’islam peut très bien faire partie de l’Allemagne

Le Bondy Blog : En France, la question de l’islam de France soulève beaucoup de débats. Avez-vous l’idée de travailler à construire un islam d’Allemagne ?

Serap Güler : Avant, je me disais qu’une religion n’avait pas de nationalité. Aujourd’hui, ma position est différente, avec cette question de l’instrumentalisation de l’islam par quelques individus. Nous devons mener ce débat sur un islam allemand pour intégrer l’islam dans notre société. Il y a des gens qui disent que l’islam ne peut jamais faire partie de l’Allemagne : je souligne que si, l’islam peut très bien faire partie de l’Allemagne. Nous devons réussir sur le plan politique aujourd’hui à ouvrir le chemin pour un islam ancré dans les institutions de l’Allemagne, ça pour moi, c’est un islam allemand. Surtout, il faut une qualification des imams en Allemagne et une indépendance financière des associations islamiques. Un impôt des mosquées comme l’impôt des églises assurerait l’indépendance des musulmans des communautés étrangères. Le plus grand groupe musulman avant, c’était les Turcs. Maintenant, il y a beaucoup de groupes différents, il faut trouver un langage commun, qui doit être l’allemand. Pas pour les prêches : je ne pense pas qu’il soit adéquat d’exiger des prêches en langue allemande, mais le prêtre doit être capable de parler aux jeunes du pays. La plus grande association islamique, le DITIB, gère 900 mosquées en Allemagne. C’est une association qui relève de la présidence turque : c’est donc le président turc qui décide qui va en être président, ce que l’imam va raconter. Qu’est-ce qu’un président étranger a à faire dans une mosquée allemande ? Les imams devraient être formés en Allemagne.

Je pense que la laïcité est la bonne chose à faire

Le Bondy Blog : Quel regard portez-vous sur la laïcité à la française, et sur les débats actuels autour de la loi de 1905 pour la construction d’un “islam de France”?

Serap Güler : Je ne veux pas parler à la place des Français. Je peux dire que j’aimerais que les débats soient menés de manière neutre, pragmatique, qu’on clarifie la loi de 1905, pour que ce ne soit plus aussi chaud sur le plan émotionnel. En France, on entend un discours qui n’est pas positif sur l’islam, il y a des controverses, on parle de terrorisme. Mais je suis vraiment francophile, je pense que la laïcité est la bonne chose à faire. En Allemagne, c’est plus difficile, par exemple quand on trouve une croix dans une école catholique alors que l’enseignante n’a pas le droit de porter le voile. Moi-même, j’ai été scolarisée dans une école où il y avait une croix sur le mur. Le modèle français peut aider à résoudre ces problèmes. En Allemagne, nous avons toujours des discussions, mais c’est comme un château de cartes qui peut s’effondrer facilement.

Le Bondy Blog : Qu’espérez-vous pour l’avenir?

Serap Güler : J’espère qu’il n’y aura pas de grand changement de cap. Angela Merkel a donné beaucoup d’importance à ces questions, j’ai l’impression qu’il y a un grand intérêt à améliorer les choses sur le plan structurel. Je suis convaincue que nous pouvons beaucoup apprendre les uns des autres.

Propos recueillis par Audrey Pronesti, Amine Habert, Mohamed Errami, Félix Mubenga, Soraya Boubaya, Sarah Smaïl

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