Le parcours d’Ulysse de deux rappeurs, cinéastes et écrivains dans une France des années post-soixante-huitard. C’est ce que raconte Il y a toujours un lendemain, signé par Hamé et Ekoué, fondateurs d’un des plus grands groupes de rap français, La Rumeur. Un livre qui retrace la structuration d’un certain hip-hop français au travers de la vie de ces compères.

Étrangement, ce n’est pas par la musique que j’ai connu nos deux protagonistes, mais devant ma télé. Leurs prises de position suite aux révoltes urbaines qui sont secoué nos quartiers populaires en 2005, c’est ce qui m’a marqué. Ekoué, c’est le débat, autour d’une table ronde, avec Joey Starr et Disiz La Peste, il ne mâche pas ses mots. Enfin un des nôtres qui n’évoque pas la banlieue et ses problèmes pour se donner de la street crédibilité. Le discours est structuré et pourtant me dérange car trop jeune à l’époque pour comprendre les enjeux. Interrogé par Michel Denisot sur Canal +, Hamé, lui, met les points sur les I et critique les totems de l’antiracisme, le PS et SOS Racisme, avec une grande liberté. La parole singulière de ceux qui n’ont habituellement pas voix au chapitre.

Nom, prénom, identité

Pour ceux qui les écoutent et les suivent depuis le début, Il y a toujours un lendemain peut se voir comme un prolongement de l’œuvre de La Rumeur et des trajectoires d’Hamé et d’Ekoué. À ceux qui les voient comme des radicaux, les réduisent à l’étiquette de banlieusards, de Français issus de l’immigration, voire de « non-souchiens », à un discours de rupture plutôt que de réconciliation, le livre est l’occasion de donner une explication à leur colère. Les tontons flingueurs du rap prennent la plume à tour de rôle et interrogent la société française dans ce qu’elle a de plus trouble : passé colonial, immigration, Françafrique, quartiers populaires, violences policières. Leur colère devient plus lisible et plus accessible car présenté sous la forme de confidences.

La plume est sensible, poétique, sans concession, acerbe, parfois nostalgique. Au fil des pages, les rappeurs dévoilent tout un pan de leur vie : leur enfance, l’histoire familiale, la naissance du rap parisien, les passions artistiques qui ont forgé leur groupe, la France des années 1990-2000… Pour finir par l’histoire qui aurait pu les anéantir : le procès qui les a opposés à Nicolas Sarkozy. Un combat de David contre Goliath. En 2002, le ministre de l’Intérieur porte plainte contre Hamé, coupable à ses yeux d’avoir diffamé la police dans un billet d’humeur. Cinq procès plus tard, la Cour de cassation relaxe définitivement le rappeur. Huit années de procédure… pour rien.

Le cuir usé d’une valise

Ekoué et Hamé sont avant tout des artistes touche-à-tout, diplômé de Sciences Po pour l’un, de sociologie des médias pour l’autre afin de « s’emparer des codes de l’élite ». Des destins intimement liés à leur histoire familiale respective. Dans Il y a toujours un lendemain, la famille est sacralisée, plus particulièrement les figures paternelles qui sont ici réhabilitées, pont entre un passé colonial et un présent électrisé par les questionnements de ce passé. Ils décrivent l’arrivée en France de leurs parents venus d’Algérie (Hamé) et du Togo (Ekoué) dans les années 1950 et 60, et cet héritage qui donnera naissance à leur « rap de fils d’immigrés ».

Les artistes rapportent le parcours du combattant de leurs anciens, humiliés et réduits à raser les murs, un quotidien dans lequel il faut survivre et trouver sa place dans une société qui les parque dans des HLM. La France perçue comme un eldorado s’évapore dans l’esprit des deux pères pour laisser place aux réalités âpres du racisme et de la discrimination. Leur citoyenneté est reléguée au second plan, comme s’il n’avait qu’un rôle à jouer, celui de paria dans un pays qui ne veut pas d’eux. Au traitement qui leur est accordé, à ce qu’on refuse de leur donner, Hamé et Ekoué leur rend le respect et la dignité de vivre. Les pères représentent l’unique lien qui relie les deux rappeurs à leurs racines. C’est comme si les artistes protégeaient ces récits de vie comme des trésors de guerre pour que ces mémoires ne tombent pas dans l’oubli.

Tout brûle déjà

Ces deux-là rappent depuis vingt ans avec leur propre label. Un autre film et un cinquième album sont en préparation. « La Rumeur c’est pas seulement du rap. C’est un projet culturel. Une masse critique », écrit Hamé dans Il y a toujours un lendemain. C’est un univers, un propos politique construit et audible pour tout à chacun. Dernière instance critique, rien n’échappe à leur diatribe, à commencer par l’industrie du disque, responsable de la léthargie du hip-hop en France selon eux.

Fidèles à l’esprit premier du rap, les deux bonhommes sacralisent le hip-hop américain. Ekoué se revendique directement du gangsta rap politique, celui qui dérange. C’était mieux avant ? Sans l’ombre d’un doute, répondent en cœur les artistes. Ils expliquent et assument : le rap français a perdu son coté revendicatif et subversif, le commercial a pris le pas sur le reste. Le rap appartient à la rue, aux pauvres, « à ceux qui n’ont pas la parole » selon Hamé. Le rap comme réappropriation de la parole dans l’espace public d’une classe réduite au silence, celle des quartiers populaires de France.

Jimmy SAINT-LOUIS

Il y a toujours un lendemain (Éditions de l’Observatoire)

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