Comme une fin de conversation au volant entre Tony et Many, véritables icônes des quartiers, Le Monde Chico est devenu l’objectif de deux gars postés dans un bloc des Tarterets. Tony et Many ne s’en sortiront pas, mais les quartiers resteront hantés par cette idée violente de la réussite. Ces deux frères, qui ressemblent plus à Alessandro Nesta qu’à Phillipe Fragione, ont cristallisé les esprits autour d’une collaboration musicale novatrice, après quelques freestyle dans l’anonymat du game.
Que La Famille (QLF, trois lettres, encore), le titre de leur premier album, a été la première secousse du buzz du rap français en 2015. Un format mixtape à l’américaine qui sort sans véritable attente et qui déconcerte les puristes tout comme la street, qui se reconnaît dans des thèmes presque caricaturaux, PNL joue des clichés de la banlieue avec équilibre, ironie, musicalité et intelligence artistique.
Pour saisir l’univers de ce groupe, il faut comprendre cette nouvelle génération, au vécu hybride de la fin des années Sarko aux années Valls, entre le hardcore et la célébration involontaire du mal. C’est la symphonie de la hass que les deux gars du 91 chantent, avec des gimmicks et des rimes difficiles à palper au premier abords, mais qui se subliment avec le temps, même sans maîtrise de rythmique. C’est l’instinct musical des deux gus qui crée la magie même si comme Ademo le dit : « Je ne suis pas un rappeur, sans vocodeur, je suis claqué ».
httpv://www.youtube.com/watch?v=SWEYLpG70AI
Le Monde Chico est sorti vendredi 30 octobre, avec des retours dithyrambiques qui étaient programmés d’avance.
« Président, dans le hall j’ai vu l’yencli (client) voter blanc »
La véritable onde de choc pour le grand publique a été le clip Le Monde ou Rien, tourné dans le quartier de la Sciampa, banlieue de Naples, une des zones les plus défavorisées d’Europe, connue grâce au roman Gommora. Dans un nouveau théâtre de jeu, le groupe nous raconte l’enclavement, le besoin de réussite, la perte de repères. Le clip Oh la la tourné en Islande sort aussi des canons traditionnels des clips de rap. Les perspectives lunaires de cette Islande sauvage donnent de la lourdeur à l’œuvre, les belles bagnoles et les fumée légères de chichas autour de compagnies féminines botoxées deviennent obsolètes.
Des dégaines et des gestuelles désorganisées, minimalistes mais visuellement captivante, des cris de guerre instinctifs « Ouga wawa », des codes sombres de verrues du système qui se mêlent à un cadre de références, telles que Disney ou Dragon Ball Z , pour ne pas oublier que derrière un rappeur hardcore, il y a un enfant qui squattait devant le club Dorothée.
Que la miff, l’oseille, la street, la hass, le temps, l’obscurité, la vie, la foi, PNL a tout pris en compte pour construire un univers unique qui sort du lot stéréotypé des canons trapp redondants de 2015.
httpv://www.youtube.com/watch?v=umF1kfVujhM
Parler de la vente de drogues pour un rappeur, c’est discuter du chômage au Pole emploi, mais l’angle de PNL est différent : on palpe tout sans cautionner, on sent le froid, le risque, le client Hervé, les remords, les comptes qu’on fait au matin, la nuit, la mort dans l’âme, une réalité française qu’Ademo et NOS chantonnent avec une once de désespoir.
« Faut pas t’en faire Chico lève la tête la misère m’emmène en balade »
PNL est ce groupe qui a réussi ce tour de force : parler du trafic de drogue avec l’humanisme et le recul d’une association d’aide aux familles de détenues.
La piste 8, Porte de Mesrine, est criante, pleurante de réalité une sorte de Génération désenchantée des halls :
« Le sommeil d’une plume
Le bruit des portières qui claquent sur le parking
Six heures moins une dans l’escalier
J’entends les pas des Starsky »


Le rap a changé… Qui aurait cru voir un public de plus en plus large être hypnotisé par des voix autotunées de mecs des Tarterets qui posent sur des samples d’euro dance et des instru ego dépressives ?
Le Monde Chico est un classique car il ramène le rap à sa fonction première : créer une ambiance autour d’un message. Le message de PNL est complexe malgré les « oh la la » et les « ounga ounga » ou les « khey khey hey ». Paix et argent sont célébrés dans une atmosphère planante, à côté des créneaux habituels des morceaux egotrips des rappeurs qui alors deviennent fades. Un produit inclassable en France.
Le mystère reste toujours la recette gagnante dans la musique française, de Daft Punk à Mylène Farmer. PNL le cultive avec un sans faute rare pour un groupe sans véritable expérience. Le premier groupe de rap en France qui utilise la voix autotunée comme une instru, s’inscrit dans ce courant musical avec des références totalement françaises, avec des codes actualisés, dans un CD, c’est déjà intemporel.
PNL, avec cet album, lance sans le vouloir avec fracas un thermomètre du niveau de déprime de notre jeunesse en 2015.
Saïd HARBOUI

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