« Cet incendie c’est un choc. Nous sommes attristés pour nos enfants et leurs animateurs et animatrices qui avaient créé de beaux souvenirs à l’intérieur. C’est une valeur affective », commence Séverine, maman d’un petit garçon en moyenne section de maternelle, qui fréquentait tous les jours le centre de loisirs, pendant l’année scolaire et les vacances. « En rentrant de l’école c’est lui même qui a pris un livre sur les pompiers pour me le montrer », continue cette maman, qui vit à Saint-Denis depuis 2014. Elle a dû improviser pour expliquer les circonstances encore flou de cet incendie.

A Saint-Denis, dans la nuit du 3 au 4 mai dernier, le centre de loisirs en préfabriqué situé dans la cour de récréation de l’école des Gueldres, s’est envolé en fumée. Contactée par le BB, la préfecture de Police de Paris, s’est refusée à tout commentaire, et indiqué qu’une enquête était en cours pour déterminer les causes de l’incendie.

L’école maternelle et le centre de loisirs sont au cœur du square Pierre de Geyter à Saint-Denis. Un endroit où se côtoient chaque jour enfants qui jouent dans l’aire de jeux sous le regard de leurs mamans, jeunes qui jouent dans un petit stade de basket à proximité, des hommes  qui refont le monde bière à la main, et des petits trafics…

Est-ce qu’il y  a eu des passages de la police municipale dans l’école ? Oui, clairement.

Selon un communiqué de la ville de Saint-Denis la piste criminelle est privilégiée. Ils y affirment que ce serait une « conséquence du travail de harcèlement que la police municipale et la police nationale mènent ces dernières semaines sur un point de deal du quartier, à proximité de l’école. » Un rapport de force assumé par le mairie qui place l’école dans une situation de dommage collatéral. Malgré nos sollicitations, la communication de la mairie de Saint Denis, et l’édile de la ville, Mathieu Hanotin, a refusé de répondre sur la nature et la récurrence des opérations policières qui ont eu lieu au sein de l’école. Le BB a été renvoyés vers un communiqué adressé aux parents d’élèves à la date du 17 mai.

Les débris de l’incendie ont été retirés en quelques jours et séparés par un mur de la cour de récréation de l’école maternelle des Gueldres.

Depuis l’incendie, de l’autre côté du parc, le long du canal, des murs en taule ont été montés dans la cour de récréation de la maternelle. Côté récréation, les murs portent un drap noir, déjà recouverts par des dessins d’enfants. De l’autre côté, il ne reste que des débris du préfabriqué qui servait de centre de loisirs depuis des années.

Les enfants ont été accueillis dans d’autres structures dès le lendemain de l’incendie avec leur équipe éducative habituelle. Aujourd’hui, l’école a aménagé deux salles pour recevoir les enfants de l’accueil de loisirs dans de bonnes conditions. Malgré nos sollicitations, le personnel de l’école maternelle a refusé de communiquer sur cette affaire.

Les parents d’élèves alertent la mairie, la police municipale est envoyée dans l’établissement

Le 24 janvier 2021, un groupe de parents d’élèves a interpellé la mairie dans une lettre à propos d’un point de vente de stupéfiants qui se trouverait a proximité de l’école maternelle où sont scolarisés leurs enfants, selon leurs témoignages. Les vendeurs « cachaient occasionnellement leurs produits dans les bandes de végétation ceinturant la cour de l’école », peut-on lire dans la lettre à laquelle nous avons eu accès. Les parents concluent leur courrier par une demande de rendez-vous à la mairie « afin de recevoir [leurs] témoignages et [leurs] idées d’actions ».

Une lettre qui n’a pas fait l’unanimité parmi les parents. Certain·e·s ont refusé de la signer, par crainte que l’action de la mairie soit répressive. Une politique portée ouvertement par le maire PS, Mathieu Hannotin, qui a décidé d’armer la police municipale quelques mois après son investiture en septembre 2020. Une décision vivement contestée par l’opposition à Saint-Denis. « Je me doutais qu’une action policière pouvait arriver donc je n’ai pas voulu signer », explique Tiago, papa et enseignant au lycée professionnel Bartoldi à Saint-Denis.

L’aire de jeux pour enfants dans le square Pierre de Geyter, voisin de l’école maternelle des Gueldres.

Suite à l’incendie, un groupe de parents à été reçu le 9 mai dernier, jour de la rentrée scolaire, par le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, l’adjointe à l’éducation, Leyla Temel, l’élu de quartier, Laurent Monnet, et le chef adjoint de la police municipale.

« Est-ce qu’il y  a eu des passages de la police municipale dans l’école ? Oui, clairement. La police a le droit, à des fins de surveillance du bâtiment et du périmètre. C’est une présence de sécurisation. On veut cranter et afficher la présence des forces républicaines », affirme clairement le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, le 9 mai dernier, face aux inquiétudes des parents sur la présence policière au sein de l’école. Des propos auquel nous avons pu avoir accès via l’enregistrement d’un parent présent à la réunion. Lors de la rencontre, Mathieu Hanotin certifie aussi le fait que l’école ne représente pas une « planque » pour les agents de police, face au trafic de stupéfiants, qui n’interviendraient pas en présence des enfants dans l’établissement : « il n’y a pas eu de recherches de drogue qui ont été faits en présence des enfants ». 

Une guerre ouverte dans un contexte politique de défiance envers la police municipale et de lutte contre la gentrification à Saint-Denis

« Est-ce qu’il y a eu des avertissements ? Oui, il y a eu des tags [vitres du centre de loisirs bombées en noir]. Oui, il y a eu des personnels qui ont été menacés. Est ce qu’il y a eu des menaces direct d’incendie, non. Le bombage sur les vitres a été nettoyé dans la journée où ça a été fait », continue Mathieu Hanotin durant cette réunion, qui reconnait un climat de tension autour de l’établissement.

Ce n’est pas normal que l’école soit au milieu des représailles d’un camp à l’autre.

David, parent d’élève de 34 ans, vit à Saint Denis depuis un an. Il a grandi à Épinay-sur-Seine, la ville voisine. Après un passage dans le 6e arrondissement de Paris, où sa fille était à la crèche, il a choisi Saint-Denis « pour la diversité » dit-il, « là-bas on était les parents les plus pauvres. Il y a une part d’engagement de revenir dans le 93 ».

Absent lors de la rencontre avec le maire, David se dit choqué du compte rendu des échanges entre parents en apprenant les menaces qui ont précédées l’incendie : « dans la guerre que le maire mène contre les dealers, on a déjà perdu un bâtiment, déplore-t-il, l’école ce n’est pas un bâtiment municipal comme les autres. Elle doit être sanctuarisée », dit-il. « On a vraiment peur de l’escalade de la violence. Avec un maire qui aura voulu jouer les gros bras, et des dealers en face qui se disent « Nous aussi on ne cède pas » ». Un sentiment partagé pas plusieurs parents lors de la réunion, dont certains pensent même à retirer leurs enfants de l’école.

Mardi 17 mai 2022, plusieurs parents se sont réunis contre la présence policière dans l’école de leurs enfants.

Ces parents ont aussi en tête l’intervention violente du 6 février dernier, de la police municipale à Saint-Denis le soir de la victoire de la CAN, mise en lumière le 14 mai dernier dans les pages du Monde. « Ce qui est dit dans l’article du Monde ce n’est pas un fait isolé. Je ne me sens pas du tout en insécurité dans la ville. Les dealers ne nous posent pas de problème s’ils se repoussent un peu de l’école. Mais en ce moment je suis préoccupée quand je vois la police municipale », déclare une maman qui se demande si elle a bien fait de signer la lettre adressée à la mairie.

Il y a la volonté d’effacer du paysage les signes que la ville est pauvre.

Pour beaucoup, le rapport de force engagé par la police municipale ces derniers mois cache mal une volonté politique de modifier le paysage de la ville de Saint-Denis, sans pour autant s’attaquer aux problèmes de fond, comme la précarité liée aux trafics de stupéfiants. Rachel, jeune mère célibataire de deux enfants, fait le tour du parc pour endormir sa deuxième fille de quelques mois. Elle s’est opposée à l’envoi de cette lettre : « C’est un cas d’école de gentrification. On en voit les conséquences pratiques. Ça commence par le développement culturel, le changement de types de magasins etc. Et la dernière étape c’est la sécurisation ». Dans ce sens, elle mentionne aussi la mobilisation des commerçants, le 26 avril dernier, qui s’opposent au déplacement du mythique marché de Saint-Denis, qui devrait être remplacé par un parc urbain.

« Il y a la volonté d’effacer du paysage les signes que la ville est pauvre. C’est un argument d’autorité « la drogue c’est mal » mais sinon je ne vois pas en quoi la présence de ces deux jeunes là posait un problème en soi. On prétend que l’urgence c’est que ça se passe à côté des enfants. Mais quels enfants sont protégés ? Si ces jeunes, qui ne semblent même pas être majeur, avaient été interpellés, est-ce qu’on se serait mobilisé ? », se demande la mère de famille au RSA, qui a mis en pause ses études pour se consacrer à ses enfants.

Au matin du 17 mai, les parents ont découvert ce tag en face de l’école des Gueldres. Des écritures effacées en quelques heures.

Depuis plusieurs années, la gentrification cristallise des conflits à Saint-Denis. C’est un tag mystérieux apparu aux yeux des parents le matin du 17 mai, sur le mur qui fait face à l’école, qui a relancé le débat. « Hanotin = Zemmour, tous pour les bobos blancs… », pouvait-on lire sur le graffiti effacé en quelques heures.

Un tag à priori futile qui a pourtant marqué les esprits. « On a l’impression que ce tag est lié à l’affaire, comme si on reprochait aux parents d’avoir alerté la police. Je suis noir et je dénonce aussi. On n’a pas envie d’être au milieu d’une guerre. Ce n’est pas normal que l’école soit au milieu des représailles d’un camp à l’autre », regrette un papa.

La trentaine de parents qui s’est réunie le 17 mai dernier à l’école maternelle des Gueldres s’est finalement entendue sur un point. « La question ce n’est pas la sécurisation du parc et du point de deal. C’est la mise en danger de nos enfants. Le consensus c’est que l’on ne veut pas de policiers dans l’école », relate Alain, 40 ans, à la sortie de la réunion, toujours un œil sur ses enfants qui jouent au parc. Dans un contexte de mobilisations tendu à Saint-Denis, ces parents d’élèves prévoient un rassemblement devant la mairie le 8 juin prochain.

Anissa Rami

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