Le Bondy Blog : Quelle a été la principale motivation pour soutenir la mobilisation des gilets jaunes ?

Youcef Brakni : Même si le mouvement proteste contre la hausse des taxes, il s’agit en réalité d’une grogne générale issue de la France dite « rurale », à l’abandon et qui subit de plein fouet les politiques libérales. De façon spontanée, elle a décidé d’exprimer son ras-le-bol en sortant dans la rue comme nous l’avons fait lors de la mort d’Adama Traoré, le jour de son anniversaire. Il y a des similitudes dans la mise en forme de ces mouvements : comme nous, ils viennent de la base, de personnes qui ne sont pas forcément dans des partis politiques ou syndicats. L’autre point : les mêmes problématiques sociales sont partagées par les gilets jaunes et les quartiers populaires. En effet, les quartiers sont aussi enclavés, quand bien même ils seraient à proximité des grands centres urbains, à l’image des quartiers nord de Marseille par exemple. Ils rencontrent aussi des problèmes de transport, de mobilité. Nous connaissons aussi le temps important qu’il faut pour se rendre à son lieu de travail, pour effectuer les tâches les plus ingrates du capitalisme, pour un salaire de misère qui partira principalement dans l’essence.

Globalement, les gilets jaunes sont descendus dans la rue pour vivre dignement, pas pour chasser de l’Arabe ou du Noir.

Le Bondy Blog : Devant l’urgence de la mobilisation, n’avez-vous pas peur de faire des alliances politiques avec un mouvement certes disaparate mais comprenant des individus évoluant à l’extrême droite ?

Youcef Brakni : Je ne considère pas que ce soit l’extrême droite qui soit à la tête de ce mouvement, quand bien même, par opportunisme, elle essaie de récupérer cette contestation. Je connais des gilets jaunes qui, soutiens du comité Adama Traoré, guident certaines mobilisations. On a des gilets jaunes complètement divers ; on a parfois eu des réactions racistes qui ont tout de suite été dénoncées au niveau national. La majorité de ces personnes est écrasée par le système, laissée à l’abandon. Quand ça fait vingt ans que la droite et la gauche servent de courroie de transmission au discours du Front national, il est normal que la classe populaire y soit sensible. Globalement, les gilets jaunes sont descendus dans la rue pour vivre dignement, pas pour chasser de l’Arabe ou du Noir. Lors des discussions concrètes avec les gilets jaunes, ils savent que nous ne sommes pas leurs ennemis ; il ne s’agit pas d’un racisme élaboré comme on peut le voir dans les élites qui, par opportunisme politique, veulent surfer sur les peurs pour éviter la question sociale. Il ne faut pas jeter la pierre aux gilets jaunes, je suis persuadé qu’avec du dialogue, leur racisme s’écroule.

Le Bondy Blog : Comment voyez-vous cette alliance entre certains mouvements de quartiers populaires et les gilets jaunes ?

Youcef Brakni : En fait, ce type de démarche, ce n’est pas nouveau. Le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), par le biais de Tarek Kawtari, avait déjà mis en place des tentatives d’alliance avec le monde rural, avec la critique de ces deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit de se déplacer facilement vers le Larzac mais qu’il est, en même temps, difficile de traverser le périphérique pour soutenir les quartiers populaires. C’est tout le défi du Comité Adama de déplacer le centre de gravité politique pour l’amener dans les quartiers politiques. Sinon, il sert à rien de se réclamer de la gauche, du progressisme ou encore d’affirmer lutter pour l’égalité et la justice.

Aujourd’hui, il s’agit de faire prendre conscience aux couches sociales les plus défavorisées ayant subi la désindustrialisation, que leur situation n’est pas due à l’immigration mais au libéralisme

Le Bondy Blog : Ces tentatives de convergence des luttes n’ont pas duré. Pourquoi ? Quelles différences y a-t-il avec les gilets jaunes ?

Youcef Brakni : Jusqu’ici, ça [la convergence des luttes, ndlr] a échoué parce que nous nous inscrivons dans un héritage des luttes des années 70-80 qui étaient dans les usines. Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’espace de socialisation où l’on puisse créer des mouvements de masse. Il faut savoir que le Mouvement des Travailleurs Arabes à Marseille a fait une grève de 24h suivie par 20 000 ouvriers contre les ratonnades, les crimes racistes. L’enjeu est maintenant de reconstruire des espaces et à travers le comité Adama, nous pouvons créer un socle fort pour les quartiers populaires. Avec des bases solides, nous pourrons aller discuter avec les mouvements sociaux, le monde rural en leur faisant une proposition claire afin de nouer des causes communes : par exemple, les violences policières qui touchent les mouvements écologistes comme à Bure, la mobilisation contre la Loi Travail, ou encore, actuellement, avec les gilets jaunes, des personnes âgées se faisant gazer alors qu’elles ne présentaient aucune menace. Aujourd’hui, il s’agit de faire prendre conscience aux couches sociales les plus défavorisées ayant subi la désindustrialisation, que leur situation n’est pas due à l’immigration mais au libéralisme, qui veut toujours en avoir plus et délocalise. Néanmoins, pour faire cause commune, il faut qu’ils entendent que le racisme s’ajoute à cette lutte, et qu’il a des conséquences destructrices sur nos vies.

Le Bondy Blog : Quel est l’équilibre à respecter dans cette alliance politique avec le mouvement des gilets jaunes ?

Youcef Brakni : Ce n’est pas une alliance au prix d’un renoncement politique. Nous ne faisons pas des alliances avec des personnes qui sont ouvertement racistes. Je suis convaincu que c’est par l’expérience de la lutte en commun qu’on arrivera à changer les mentalités, à faire bouger les lignes. Cela ne se fera pas dans des textes théoriques de 50 pages ni sur les réseaux sociaux, mais bel est un bien par une démonstration acharnée contre ce traitement raciste qui est fait aux quartiers populaires.

Le Bondy Blog : Dans votre communiqué, vous évoquez le mouvement des gilets jaunes de la Réunion. En quoi sont-ils un exemple pour vous ?

Youcef Brakni : Nous partageons avec la Réunion un traitement commun ; ce sont des populations noires pour la plupart, et qui subissent un racisme. Nous sommes solidaires d’eux et estimons qu’ils montrent la voie car ils ont obtenu le gel des taxes pour une durée de trois ans ; cela témoigne du rapport de force mais aussi du niveau d’organisation. Cela montre aussi la fébrilité de l’État devant une population mobilisée malgré sa relégation et le racisme qu’elle subit.

Propos recueillis par Yassine BNOU MARZOUK

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