« BFM, CNews, assassins ! » Depuis l’attentat raciste de Trappes, le slogan résonne dans les rassemblements en hommage à Pengo Bossio Wangi, tué le 23 octobre. Dans la ville des Yvelines, la colère vise aussi les médias. Au lendemain de l’attaque, des journalistes de BFMTV et CNews ont été chassés d’un rassemblement par des participants qui les accusaient d’avoir « du sang sur les mains ». Une hostilité qui dépasse les seules chaînes d’information en continu et interroge la responsabilité des médias.
Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, le procureur national antiterroriste Olivier Christen a révélé que Kévin Tessier, suspecté d’avoir commis l’attentat raciste, négrophobe et islamophobe, avait reconnu avoir ciblé des personnes « de type musulman ou africain, nord-africain ». Le suspect a également expliqué avoir choisi Trappes parce qu’il considérait la ville comme un « repaire d’islamistes ».
Une représentation qui fait écho aux discours tenus depuis des années par des responsables politiques d’extrême droite. Sur X, Jordan Bardella avait qualifié Trappes de « petite République islamique en miniature » et de « capitale européenne du djihad ». Des propos réitérés et défendus, trois jours après l’attentat, par des responsables du Rassemblement national, comme Sébastien Chenu et Edwige Diaz.
Pour de nombreux habitants, cette stigmatisation répétée n’est pas sans conséquences. Elle nourrit un climat dans lequel les populations des quartiers populaires, les musulmans et les personnes racisées sont constamment désignés comme des menaces.
« BFM, CNews, assassins ! »
Présente à l’hommage aux victimes organisé le 26 octobre à la Bourse du travail de Paris, Jo, cadre parisienne de 45 ans, n’est pas surprise par l’hostilité exprimée envers les journalistes.
« Les chaînes d’information en continu ont contribué à ce qui s’est passé », affirme-t-elle. « Les rares fois où je suis tombée sur leurs émissions, il y a quand même un festival de personnes qui disent des choses qui devraient être punies par la loi, et qui ne le sont pas. »
Ces chaînes, elle les fuit désormais « comme la peste ». Et sa défiance s’étend à une grande partie du paysage audiovisuel. « Même Franceinfo, j’ai vu les gens qu’ils ont recrutés récemment, j’ai vu qui ils invitent. Je regarde La Chaîne parlementaire, mais là aussi je filtre. »
Au-delà des programmes, Jo dénonce un système médiatique qui contribue, selon elle, à légitimer les discours racistes. « Leurs idées n’existent pas juste en l’air. C’est une ambiance qui est validée. » Elle pointe également la concentration des médias et les liens entre leurs propriétaires et le pouvoir politique.
Océane, 27 ans, partage cette colère. Trappiste de mère en fille depuis plusieurs générations, elle a grandi avec les représentations médiatiques dévalorisantes de sa ville. Les déclarations de Jordan Bardella l’avaient déjà profondément choquée.
Ils ont tous la même soupe à déverser, les mêmes clichés sur nous, les jeunes de banlieue
« Je pense que c’est bien que les journalistes aient été virés. La majorité des prises de paroles racistes et décomplexées ont lieu sur leurs plateaux. Donc ils n’avaient pas leur place dans un événement qui dénonce un acte qui ne serait peut-être pas arrivé sans eux. »
Pour elle, la responsabilité dépasse largement BFM TV et CNews. « Cela fait dix ans, les deux quinquennats de Macron, que les médias nous ont déversé comme jamais la parole de l’extrême droite. Ils sont tous responsables. Toute la sphère Bolloré, mais aussi LCI, TF1, M6, tous les médias mainstream, ils ont tous la même soupe à déverser, les mêmes clichés sur nous, les jeunes de banlieue, la jeunesse issue de l’immigration. »
Dans les rassemblements, la responsabilité des médias dans ce « racisme d’ambiance » n’est plus une question, mais une conviction largement partagée.
Du racisme au nom du pluralisme
Cette interrogation traverse également la profession. Manon Mella, journaliste vidéo à France Inter, fait partie de celles qui appellent les rédactions à une remise en question.
Quelques jours après l’attentat, elle publie sur Instagram un texte qui commence par ces mots : « En ce moment j’ai honte d’être journaliste. »
Elle y dénonce la place accordée aux discours racistes dans les médias, mais aussi la manière dont certaines rédactions invoquent le pluralisme pour justifier leurs choix éditoriaux.
Son texte accompagne un extrait d’une émission de Franceinfo dans laquelle le maire de Trappes, Ali Rabeh, appelle les journalistes à « cesser de laisser la parole libre (…) à des gens qui expliquent que les Arabo-musulmans sont responsables des casses du week-end dernier ». Face à lui, une journaliste répond que « ça s’appelle le pluralisme » et que la chaîne donne « la parole à tout le monde ».
« J’entends trop de journalistes utiliser l’argument du “pluralisme” pour se défendre de donner la parole à des racistes », écrit Manon Mella. « J’entends trop de journalistes sous-entendre que la lutte contre le racisme serait une prise de position politique ou un manque de neutralité. »
Pour elle, la répétition des discours stigmatisants, rarement contredits ou confrontés à la réalité du terrain, participe à leur banalisation.
« À force d’inviter des gens qui répètent en boucle que le problème de la France, ce sont les musulmans, les jeunes de quartiers et les immigrés, sans jamais les contredire et surtout sans jamais proposer de reportage-terrain et sans jamais inviter les intéressés en plateau, on en arrive là. »
La journaliste pointe aussi la responsabilité de formats télévisuels sensationnalistes consacrés aux banlieues, citant notamment l’émission Zone interdite.
« Des journalistes spécialisés dans le cyclisme mais personne sur les discriminations »
Pour Manon Mella, cette situation résulte aussi de choix structurels opérés au sein des rédactions. « L’image qu’on se fait du réel est façonnée en partie par les médias », rappelle-t-elle. « Au fil des années, ceux-ci ont abandonné ces territoires. Il y a un gros manquement dans les médias d’info en continu, en particulier la télé. Les quartiers sont mal racontés. »
Lorsqu’ils font l’objet d’une couverture médiatique, les quartiers populaires sont trop souvent abordés sous le seul prisme policier ou judiciaire. Une représentation partielle qui laisse peu de place à la vie quotidienne, aux initiatives locales ou aux discriminations subies par leurs habitants.
« On en vient à ne diffuser que l’image des banlieues véhiculée par celles et ceux qui en parlent, les politiques, et il se trouve que c’est surtout l’extrême droite qui matraque sur ces territoires. Cela contribue à banaliser les effets des discours de haine sur la vie des gens. »
Dans sa publication, Manon Mella s’indigne de voir « des journalistes spécialisés dans le cyclisme mais personne sur les discriminations ».
Un constat qu’elle développe auprès du Bondy Blog : « En plus de dix ans de journalisme, je n’ai jamais eu de collègue spécialiste des discriminations. À la radio, il existait des postes permanents en banlieue à une époque. »
Ces journalistes étaient installés dans les territoires qu’ils couvraient avec la possibilité de les raconter sur le temps long. Des postes progressivement supprimés, notamment pour des raisons économiques.
« Pourquoi, quand il faut faire des économies, nous faisons le choix de sacrifier les territoires qui ont le plus besoin des journalistes ? », interroge-t-elle. Mais au-delà des représentations construites avant l’attentat, c’est aussi la couverture médiatique du drame lui-même qui pose question.
Plus de temps consacré aux vitrines qu’aux victimes
Combien de temps les grandes chaînes de télévision ont-elles réellement consacré à l’attentat raciste de Trappes ? Et quelle place ont-elles accordée aux victimes ?
La doctorante en sociologie des médias Célia Chirol s’est penchée sur ces questions dans une étude publiée le 30 octobre, intitulée « L’attentat raciste négrophobe et islamophobe de Trappes à la télévision : le strict minimum ».
Elle y analyse la couverture de l’attaque dans les journaux télévisés de TF1 et France 2 ainsi que sur les chaînes d’information en continu, au cours de la semaine qui a suivi le drame. Les résultats sont révélateurs.
En une semaine, les journaux de 20 heures de TF1 et France 2 ont consacré au total 39 minutes et 41 secondes à l’attentat de Trappes.
À titre de comparaison, les éditions des 17 et 18 octobre du seul journal de 20 heures de France 2 avaient accordé 43 minutes et 14 sujets aux dégâts matériels des manifestations.
Autrement dit, en deux soirées, les vitrines brisées et les dégradations avaient occupé davantage de temps d’antenne que l’attentat raciste dans les deux principaux journaux télévisés pendant une semaine.
Le récit télévisuel ne transforme pas l’attentat de Trappes en drame collectif
Pour Célia Chirol, cette différence de traitement révèle une hiérarchie de l’information qui interroge. « La chose essentielle que j’ai déduite de cette étude, c’est que le récit télévisuel ne transforme pas l’attentat de Trappes en drame collectif. C’est-à-dire qu’on est dans un traitement en fait divers. »
L’analyse montre également le peu de place accordée aux victimes. Sur la période étudiée, sept sujets ont été consacrés au suspect, contre seulement deux à Pengo Bossio Wangi.
« On ne retrace pas bien quelle était sa vie à ce jeune homme », regrette la chercheuse.
Elle cite notamment le traitement du témoignage de la mère de Ramatou, lors d’un rassemblement à La Verrière : « Le discours de la maman de Ramatou fait mercredi à La Verrière est balancé un peu comme ça, sans contexte, mélangé à des témoignages pris dans la foule. Les victimes n’occupent pas du tout une place centrale dans le récit, alors que la télévision est justement dans l’incarnation. Là, il n’y en a que très peu. »
Pour la doctorante, cette absence d’incarnation contribue à empêcher l’attentat de devenir un événement collectif majeur, susceptible de provoquer une réflexion nationale sur le racisme.
Une remise en question qui se fait attendre
Sur les chaînes d’information en continu, le constat n’est guère plus encourageant. « Il y a eu un début, parce qu’ils se sont mis en édition spéciale dès le vendredi, mais ça s’est rapidement arrêté », observe Célia Chirol.
La couverture du drame s’est rapidement essoufflée, tandis que les représentants de l’extrême droite continuaient d’occuper les plateaux.
« Rien qu’en six jours, sur Franceinfo et BFM TV, nous avons comptabilisé près d’une vingtaine de représentants du RN, de Reconquête et des personnes affiliées à l’idéologie d’extrême droite », relève son étude.
Mais la responsabilité des médias ne tient pas uniquement à la parole qu’ils diffusent. Elle réside aussi, selon la chercheuse, dans les événements qu’ils choisissent de ne pas couvrir.
« C’est aussi tout ce qui n’est pas dit, et qui contribue aussi à cette atmosphère. Les crimes et agressions racistes qui ne sont pas couverts à la hauteur de ce qu’ils méritent. »
Elle souligne ainsi que l’attentat de Trappes avait déjà disparu du journal télévisé de TF1 quatre jours après les faits. « Cette absence-là n’a pas participé à l’attentat, mais elle contribue à une ambiance qui favorise et minimise la parole et les actes racistes. »
Il faut qu’il y ait aussi volonté de changement de l’intérieur
Face à ces constats, une question demeure : les rédactions sont-elles prêtes à interroger leurs propres pratiques ?
« Les journalistes en soi ont énormément de difficultés à se remettre en question. C’est-à-dire qu’ils vont poser la question de la remise en question de la société, mais pas d’eux-mêmes. Je pense qu’ils ne sont pas forcément conscients du pouvoir qu’ils ont en réalité », analyse Célia Chirol.
Une pétition demandant l’interdiction de diffusion de CNews circule sur le site de l’Assemblée nationale. Mais pour la chercheuse, la mobilisation des téléspectateurs ne suffira pas à transformer les pratiques.
« Les spectateurs seuls ne peuvent pas forcément changer les choses facilement. Il faut qu’il y ait aussi volonté de changement de l’intérieur. »
Ramdan Bezine
Photo : Dario Nadal