« Dans mon cas, je n’avais pas trop le choix. C’était la ferme, l’amende, le bracelet électronique ou la prison. C’était inconcevable que j’aille en prison, je n’avais pas l’argent pour régler l’amende et je ne pouvais porter un bracelet à cause de mon travail. La ferme était la meilleure solution. » Et c’est ainsi que Michaël, 29 ans, se retrouve ce matin-là à la ferme pédagogique de Montmagny pour accomplir quelques-unes des 140 heures de TIG (pour « travail d’intérêt général ») auxquelles il a été condamné.

Ils sont plusieurs dans ce cas, ici, comme Saïd, 47 ans, qui a 240 heures à y consacrer. « Mon agent de probation m’a expliqué que je devais obligatoirement aller à la ferme sous peine d’aller en prison dans les jours qui suivaient, raconte-t-il. Vous vous doutez bien que mon choix s’est fait très vite. Mais on se sent utile, ici, beaucoup plus qu’en prison. J’ai appris énormément de choses à la ferme. »

Pour ces hommes souvent issus de quartiers populaires, le cadre est certes un peu  dépaysant. « En dehors du bled, je n’avais aucun contact avec des poules, sourit Saïd. Maintenant, je les nourris et les soigne. Il n’empêche que d’ici la fin de mon séjour sur place, je compte bien en ramener une ou deux à la maison pour les manger (rires). »

La ferme est devenue pour moi une seconde famille

Pour d’autres encore, l’expérience à la ferme représente une réelle occasion de réinsertion dans le monde du travail et un point d’ancrage pour repartir de zéro. Après avoir été « tigiste » à Montmagny, Cédric y est désormais en service civique. « Ici, personne ne nous juge, salue le jeune homme de 22 ans. Nous avons la chance de pouvoir faire quelque chose d’utile pour nous, les autres et de s’en rendre vraiment compte. La ferme est devenue pour moi une seconde famille. J’y passe la plupart de mon temps et j’essaie à travers mon vécu d’inciter les jeunes générations qui viennent sur place à s’éloigner le plus possible des ennuis pour se concentrer sur les fondamentaux de la vie. » Une forme de leçon de vie dont il est un exemple parlant. « Pour ma part, j’ai bientôt 23 ans et aucun diplôme, assène-t-il. Avec l’aide de la ferme, je suis parti me renseigner auprès d’une conseillère d’orientation pour reprendre mes études. Surtout, je ne voudrais pas que d’autres puissent faire les mêmes erreurs que moi. »

Eloïse est la directrice de la ferme de « La Butte Pinson » depuis plus d’un an. « J’ai vu des jeunes changer du tout au tout dès leur arrivée sur les lieux, raconte-t-elle. La finalité est de parvenir à avoir des pratiques plus vertueuses dans le monde agricole tout en impliquant des jeunes condamnés. »

Concrètement, qu’est-ce que ça donne ?

Concernant le fonctionnement de la ferme, la journée type d’un « fermier » se caractérise par une inspection fine des enclos, suivi d’un entretien des animaux mêlé à l’accueil du public. « Notre ressemblance avec les autres fermiers se ressent dès à présent, avec le début de la période de printemps et les quantités monstres de travaux à effectuer » explique Eloïse. Dans le cadre de l’inspection des enclos, il s’agit de vérifier que les animaux sont en bonne santé ou que rien de dangereux ou d’inapproprié ne traîne dans leur cage. Et puis, on trait les vaches, on nourrit les lapins, on soigne les chèvres… La vie de fermier, quoi !

Un vecteur de mixité sociale

« La ferme est avant tout un vecteur de cohésion puisqu’elle rassemble en son sein plusieurs acteurs issus de milieux différents », ajoute-t-elle. En effet, sur l’ensemble des trois fermes se démarquent cinq types de profils : les bénévoles, les salariés, les services civiques, les stagiaires et les tigistes. « Le plus gros de nos contingents sont les personnes issues du service civique, mais les tigistes sont également nombreux sur nos différents sites, explique Eloïse. Pour la plupart, il s’agit ainsi de jeunes habitants de quartiers populaires ».

Un mélange des genres qui n’est pas sans plaire à Juliette, en service civique depuis octobre 2018, qui voit d’un bon œil cette politique de réinsertion : « Je trouve cette initiative formidable ! L’ambiance est à la rigolade et tout le monde s’entend bien ». Outre cette entente joviale, la cohabitation avec les tigistes lui a aussi permis d’en découvrir davantage sur une France qu’elle ne percevait pas jusqu’alors : « Je viens de Normandie et j’ai toujours pensé vivre dans un milieu hétérogène, côtoyant des individus issus de tous milieux et origines. Ce n’est que lorsque je suis arrivé ici que j’ai compris que j’avais faux depuis le début. Echanger avec des personnes différentes est l’une des expériences les plus bénéfiques que le ferme ait pu m’apporter ».

En partant, ils se considèrent comme des fermiers accomplis !

Geoffrey, salarié depuis un an auprès de l’association, est spécifiquement chargé du suivi des tigistes : « Notre fonction consiste, suivant le profil de la personne en période de TIG, à adapter l’aide et la charge de travail en sa direction ». Une tâche qu’on peut penser périlleuse ou complexe… mais qui ne l’est pas toujours : « D’un côté, on trouve des jeunes en difficulté, notamment ceux qui n’ont jamais travaillé ou ceux qui ont des grosses craintes envers les animaux. Je me rappelle par exemple d’un jeune qui avait une peur bleue des moutons et qui paniquait à chaque fois qu’on allait les voir. De l’autre côté, on retrouve néanmoins énormément de travailleurs rigoureux. » Et quelques semaines de travail font souvent du bien : « l’une des raisons pour lesquelles j’aime travailler aux côtés des tigistes, c’est l’évolution de leur mentalité au cours de ce séjour. Ils sont réticents, parfois, en arrivant. Et puis, en partant, ils se considèrent comme des fermiers accomplis ! »

Au-delà de la connaissance du métier, la ferme pédagogique vise aussi à éveiller chez les hommes et les femmes concernés une conscience écologique. Car c’est là l’objectif de cette structure, comme l’explique sa directrice : « Nous croyons profondément en une transition agro-écologique et souhaitons à notre échelle et via notre ferme à faire évoluer les mentalités. » Les publics, justement, sont variés et vont « de la classe de primaire au séminaire d’entreprise en passant par des groupes de personnes âgées ». Un vrai projet… d’intérêt général.

Amine HABERT

Crédit photo : Gabrielle CEZARD

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