« Le niveau d’intensité sonore d’un train a-t-il une incidence sur l’humain ? « . Vous avez cinq minutes pour apporter une réponse. Khaireddine, un élève de terminale convoqué au collège-lycée Jean-Renoir à Bondy, a préparé cette question pour le grand oral, la nouvelle épreuve du baccalauréat. Les sujets choisis par les bacheliers sont étonnants et parfois pointus. Ils devaient en préparer deux pour l’examen, en rapport avec leurs enseignements de spécialité.

Le jour J, le jury, composé d’un professeur d’une des disciplines du candidat et d’un second enseignant, sélectionne l’une des questions et accorde vingt minutes de préparation à l’élève avant son passage. Après l’exposé de cinq minutes et un échange de dix minutes avec les jurés, la discussion se poursuit encore cinq minutes de plus autour du projet de poursuite d’études. Composante centrale de la réforme du baccalauréat rentrée en vigueur cette année et conduite par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, ce grand oral veut faire travailler les élèves sur la prise de parole en public et les faire argumenter à propos de leur projet professionnel.

Nous et les enseignants, pensions que l’épreuve n’aurait finalement pas lieu à cause du coronavirus. 

Khaireddine avait pour spécialités la physique et les maths, l’épreuve s’est bien déroulée pour lui: « Ils étaient un peu surpris par mon sujet, ils m’ont posé beaucoup de questions. » L’adolescent de 17 ans assure avoir affiné son choix d’orientation grâce à la préparation de ce travail, il aimerait étudier l’ingénierie ferroviaire. « Je savais déjà que je voulais faire quelque chose dans l’ingénierie mais je n’avais pas d’idée précise sur le domaine, cet examen a été un peu une aide,  partage-t-il. J’aime prendre le train depuis que je suis tout petit, c’est le moyen de transport que j’utilise le plus. »

Devant l’établissement bondynois, les élèves sortent au compte goutte. Avec excitation, une terminale raconte au téléphone son passage devant le jury: « J’ai bien répondu en vrai et après il m’a dit, est-ce que vous pensez que l’image de Amazon est importante au vu de ses performances ? ». On repère les candidats du grand oral à la vue de leur pochette plastique qu’ils ont en mains. Lina, 18 ans, marche à grand pas vers la sortie, elle a toujours avec elle son brouillon rose. Elle aussi est tombée sur sa question préférée: « La recherche du bien être, qu’est-ce qu’elle apporte à la performance ? ».

Beaucoup de candidats avaient misé sur l’un de leur sujet, en faisant parfois l’impasse sur l’autre. « Ça s’est archi bien passé franchement. Ils m’ont vraiment mis à l’aise, alors que de base l’oral ce n’est pas mon truc », confie la jeune fille inscrite en classe technologique avec option ressources humaines. Elle reconnaît avoir tout appris par cœur à l’avance. Sa note comptera pour 14% du bac, contre 10% pour la voie générale.  Avant cette date, ses professeurs avaient organisé des oraux blancs. « Ils nous ont surtout boosté à la fin parce que nous et les enseignants, ont pensé que l’épreuve n’aurait finalement pas lieu à cause du coronavirus », explique-t-elle.

Manque de clarté pédagogique

Charlotte fait une pause cigarette au portail. Cette professeure de sciences économiques et sociales est l’une des évaluatrices de ce nouvel examen. Sur les quarante élèves rencontrés, « tous avait préparé quelque chose même si ce n’était pas toujours incroyable ». Chacun fait en sorte que cela se passe au mieux mais l’enseignante regrette un manque de préparation en amont: « Cela doit être un travail de longue haleine. La partie professionnelle est très floue. Je pense pas être la seule à ne pas trop savoir ce que l’on évalue ». Les programmes avaient déjà été fixés, « il n’y avait pas de temps à consacrer à cette nouvelle épreuve ».

Plusieurs syndicats enseignants relaient aussi ce point de vue. « Manque de clarté pédagogique », « inégalités réelles entre les élèves face à cette épreuve », « pas de formation des évaluateurs », rapporte Aude Paul, responsable syndicale du SGEN-CFDT Académie de Créteil. Les critiques sont nombreuses. « Nous nous sommes plutôt favorables sur le principe. C’est bien de former les élèves à l’oral mais il y a un problème dans la mise en pratique », constate la professeure de français au lycée général et technologique Louise-Michel à Bobigny.

Cette première édition du grand oral a lieu dans un contexte extraordinaire. La crise sanitaire a mis au défi les établissements scolaires du secondaire tout au long de l’année, avec un fonctionnement en demi-jauges pour la majorité mais pas partout, renforçant les inégalités.

Des difficultés techniques dans l’organisation

Ce n’est pas la première fois que des problèmes organisationnels se produisent pendant la période du baccalauréat, mais cette fois-ci il y en a eu plus que d’habitude selon les représentants syndicaux de la profession. “C’est un sentiment assez général de gros gros bazar”, observe Aude Paul. Outre les difficultés pédagogiques, il y a tous les couacs techniques recensés depuis le premier jour, le 21 juin 2021. Le syndicat SNES-FSU Créteil répertorie quelques exemples dans un communiqué. Des convocations non envoyées ou tardivement autant du côté des candidats que des jurés, des professeurs de collèges convoqués, des collègues convoqués plus que d’autres sans logique, etc. Le syndicat majoritaire SNES-FSU va même jusqu’à demander l’annulation de cette épreuve.

J’étais convoquée lundi mais on m’a dit de repartir chez moi au bout d’une heure…

Eléonore, une élève à Jean-Renoir, a fait les frais de l’un de ses incidents techniques. Son oral vient de se terminer, entre deux messages sur son portable, elle raconte sa mésaventure: « J’étais convoquée lundi mais on m’a dit de repartir chez moi au bout d’une heure parce que ma professeure de spécialité n’était pas là. On m’a demandé de venir une nouvelle fois ce jeudi. Je n’ai pas eu d’explication concernant lundi. » Une pression supplémentaire, elle qui était pourtant « prête depuis un mois ». « Au moins s’est fait », lâche-elle soulagée, sans être certaine de sa réussite. Eléonore n’a pas encore les résultats de tous ses vœux pour l’année prochaine, mais elle aimerait devenir professeure des écoles.

Magou, 18 ans et Massama, 17 ans, elles aussi élèves dans le même établissement, arborent un large sourire. Un sentiment de soulagement là encore. « C’était super simple ! On a stressé pour rien ! » résume Massama. Cette étape signe la fin de l’année scolaire et le début des grandes vacances. Pour ceux qui sont convoqués le 2 juillet, il faudra encore patienter un peu, avec l’avantage d’avoir les retours de leurs camarades. Quant aux résultats du baccalauréat, ils seront connus le 6 juillet 2021.

Louise Aurat 

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