Les locaux du CREPS sont situés à une vingtaine de minute du centre-ville. Le CREPS, c’est le centre de ressources, d’expertise et de performance sportive. Un portail d’entrée, un soleil un peu écrasant de fin de journée, des rossignols qui chantent, des parkings un peu vides. Ça sent la fin d’année. Ou presque. Toute la semaine, la structure sportive accueille les élèves du micro-lycée de Reims pour un séminaire intensif de révisions. Ceux qui le souhaitent peuvent aussi dormir sur place.

En rentrant, à première vue, personne ou presque. Il faut traverser un dédale de couloirs désertés puis descendre des escaliers pour trouver tout un groupe d’élèves, tout au fond d’un couloir au sous-sol, courageusement regroupés dans une salle. Placardé à l’entrée de la salle, un planning de révisions. Une semaine intense, une ligne par matière, des codes couleurs, une organisation dense et millimétrée. Un groupe d’enseignants et d’intervenants se relaie pour être présent le jour, le soir et même la nuit, pour s’assurer de mettre toutes les chances du côté des élèves.

« Les élèves qui sont ici ont tous une histoire personnelle spécifique », précise tout de suite Camille, étudiante en master de psychologie du travail. Elle est en stage au micro-lycée et travaille avec les élèves pour les orienter, gérer au mieux leur stress. Harcèlement scolaire, échec scolaire, problèmes de santé, parfois graves, dépression, difficultés familiales ou financières, incarcération, rupture dans le parcours de vie. Parfois, un cumul de plusieurs choses les a conduits à quitter le système scolaire.

Tutoiement et serrage de mains, pédagogie de la proximité

Dans la salle cet après-midi là, des îlots de tables, animées chacune par un enseignant pour une matière donnée. Au fond de la salle, on révise le chapitre sur les neurones, en groupe de 5, à coups de schémas griffonnés à la hâte pour « faire remonter le plus de vocabulaire » pour le jour J, selon Isabelle Leseur, leur enseignante. Les uns écoutent d’une oreille en feuilletant leur livre de cours, les autres s’efforcent de répondre le plus rapidement aux questions, lancées à la volée. « On fait quoi maintenant ? Immuno ? Géologie ? »

Les élèves choisissent, à mi-voix, après ce petit moment de réflexion caractéristique de fin d’année où on a l’impression d’avoir tout oublié. Ils refont le programme, en accéléré. On parle à voix basse, on se sourit, on s’écoute. Des gobelets de café, des bonbons en coin de table, les téléphones à portée de main. A une autre table, certains ont des écouteurs dans les oreilles, et murmurent en rythme des formules de dérivées à retenir, les yeux rivés sur leur calculatrice. Par terre, des sacs, des piles de corrigés, des feuilles de révisions. De part et d’autres des tables, des stylos qui écrivent à la hâte, qui tracent, barrent, corrigent, sont suspendus en l’air, le temps, parfois long, de la réflexion et du doute.

Les élèves du micro-lycée à Reims, 2019

Le reste de la semaine se déroulera dans la même ambiance et dans ce rythme de huit ou neuf heures de travail par jour. Entre les cours, les élèves sont libres de déambuler. Ils s’invectivent entre eux sur les révisions, l’implication, la tension des derniers jours. Lorsqu’ils se croisent, élèves et enseignants se serrent la main, le plus souvent. Ils s’appellent par leur prénom, se tutoient, souvent. C’est la pédagogie du micro-lycée, bien différente des lycées classiques. Julyssa et Théo, respectivement 21 et 20 ans, sont en terminale S et en terminale STMG. C’est un cumul de probabilités malheureuses qui les a conduits à décrocher. Problèmes de santé, dépression, phobie scolaire ; le cercle vicieux.

Ici, quand on en vient pas en cours, on nous envoie un message le matin

Leur ancien lycée a fini par leur apprendre qu’ils allaient être déscolarisés. Julyssa confie, pudiquement : « J’aurais jamais dû attraper cette maladie-là à mon âge, mais voilà c’est comme ça… ». Et la jeune fille d’ajouter : « J’ai connu le micro-lycée par le CIO. J’avais peur en venant et puis finalement j’ai passé un entretien et ils m’ont dit ‘C’est bon, tu commences en septembre’. Et je me suis dit : ‘C’est tout, c’est aussi facile que ça ?’ Pour moi, ça a tout chamboulé, ici quand on ne vient pas en cours, on nous envoie un message le matin en disant : ‘Il faut juste qu’on sache pourquoi, qu’on sache que tu vas bien’. C’est ce qu’ils n’arrêtent pas de nous dire… ‘que tu vas bien’. Ça nous incite à être indépendants, autonomes ». 

La pédagogie du micro-lycée, c’est aussi moins d’heures de cours, une vingtaine par semaine, la possibilité pour certains élèves d’exercer une activité professionnelle en dehors des cours, une organisation par semestres, des conseils de classe où les élèves, chacun à leur tour, viennent échanger avec l’ensemble de leurs enseignants. La possibilité aussi pour les élèves, de se mettre eux-mêmes une appréciation, à chaque matière, qui sera ensuite complétée par leurs enseignants.

Dehbia Deghmous, qui enseigne les lettres et l’anglais, est une permanente au lycée, l’une des membres fondatrices du projet. Elle a terminé son cours pour aujourd’hui. «  C’était le dernier, alors je leur ai proposé de prolonger ». Aujourd’hui, ils ont lu Victor Hugo. Avec le ton, dans le rythme. Ils sont remontés « à la cafét’ » pour pouvoir, toujours en petit groupe, profiter pleinement du cours. De l’extérieur, ça fait drôle de voir Mélissa, l’une des élèves, tutoyer son enseignante. Elle s’essaye à la lecture et sa professeure de la challenger : « Est-ce que tu peux relire en respectant le rythme ? C’est cette discordance du vers qu’il faut qu’on sente ». Mélissa, assise, agite un peu frénétiquement sa jambe, mais reprend. Dehbia, lorsqu’elle raconte son cours et ce qu’elle fait avec les élèves, a le tutoiement facile. Elle s’excuse très rapidement et avoue en souriant et en balayant l’air avec la main : « Pardon, c’est l’habitude, je suis lancée ! ».

2800 jeunes concernés sur tout le territoire

Elle raconte : « Ce projet, c’est la volonté de faire les choses au plus près des jeunes, de la demande des jeunes, et de les prendre là où ils sont exactement. Il y en a qui viennent avec un bracelet (électronique, ndlr), il y a en a qui sont jeunes papa ou jeunes mamans, il y a en a qui ont des problèmes de santé, qui sont en dépression… » Pour elle, ce qui compte, c’est la relation de confiance, permise dans une structure comme celle-ci : « Mélissa par exemple, elle est passée au ‘tu’ au milieu de l’année. Je n’ai pas même relevé, mais je l’ai noté bien sûr, parce que ce que ça marque, c’est le passage, dans l’année, à cette relation de confiance. »

Christian Enault est chef du projet du micro-lycée de Reims. Il est aussi en charge de la mission pour le suivi national des structures de retour à l’école. En costume cravate, la cinquantaine, il couve ses élèves des yeux, en passant dans le couloir. Les élèves le saluent, peuvent lui poser des questions pratiques : «  A quelle heure ferme le parking ? » Il se rend disponible et il a la petite phrase d’encouragement pour chacun. Il cite Aragon, sourit. Il s’assure d’abord que « (ses) élèves n’ont pas besoin de (son) aide » puis il s’installe quelques minutes en salle de classe pour raconter le projet, son fonctionnement. Avant qu’il n’arrive dans les locaux, une de ses collègues expliquait : « Il vient de passer une bonne partie de son week-end à s’assurer que les bulletins des élèves sont remplis correctement… Comme le rythme n’est pas le même qu’en lycée classique, certains ont déjà passé des épreuves l’année dernières, et puis ici on fonctionne en semestre… Ce week-end, le serveur a planté, alors il a passé beaucoup de temps à s’assurer que tout allait bien ».

Il revient sur le développement de la structure : « Ces structures de retour à l’école sont parfois appelées micro-lycées, d’autres ‘lycées de la deuxième chance’… Il y en a 62 sur le territoire national et elles regroupent près de 2800 jeunes sur le territoire. Il y a 20 ans, le décrochage n’était pas un problème dans une société où il y avait de l’emploi pour les non-qualifiés. Cela ne fait pas longtemps qu’on s’intéresse à cette question. » Parmi les ingrédients nécessaires à la réussite de ces structures, selon lui : l’auto-gestion et la capacité des enseignants à s’en saisir. Isabelle et Dehbia sont à cet égard deux exemples d’investissement remarquable au quotidien.

Des adultes passionnés et passionnants

Lorsqu’elle parle de ses élèves, Isabelle est intarissable d’anecdotes, du temps qu’elle passe, sous toutes ses formes, au téléphone, dans la gestion des dossiers, dans les discussions, dans les cours supplémentaires, avec eux : « Celui que tu as vu tout à l’heure, il est jeune papa… » Elle évoque son agenda qui se remplit le plus souvent au dernier moment. Demain ne fera pas exception. Elle raconte la fois où elle s’est retrouvée à réviser dans des cafés après la fin des cours, la fois où elle a été invitée à une rupture de jeûne, pendant le ramadan, dans la famille d’une de ses élèves après une longue journée de révisions prolongée. Elle raconte les fois où elle se retrouve à coacher ses élèves par téléphone, juste avant les épreuves.

Avant même le bac,  elle pense déjà à la rentrée prochaine : « Tiens, là ce matin, j’ai pensé à un élève pour le micro-lycée, s’il n’a pas son bac, je lui en parlerai. » Elle est émue, vive quand elle parle, les anecdotes se succèdent. « Ce matin, c’était mon dernier cours, et ils s’étaient fringués… Les filles étaient en robe, les garçons en costume et là ça m’a fait un truc, ça montre que… » Elle ne termine pas sa phrase, mais elle n’en a pas besoin. Son engagement transparaît, parce qu’elle connaît le prénom et le parcours de chacun, qu’elle est là, chaque jour. Qu’elle reste même parfois la nuit, pour s’assurer que les élèves dorment,.. ou travaillent. Bref, elle veille.

C’est pas une deuxième chance, j’ai jamais eu de première chance à l’école

A la fin de cette journée de révisions, les élèves se retrouvent dans le réfectoire du CREPS, pour ceux qui restent dormir sur place. On parle projets d’avenir. C’est surprenant à quel point les propos sont mesurés, les décisions prises avec soin, les idées précises pour la suite. La façon de s’exprimer, le regard positif sur soi, c’est surprenant de maturité. A table, il y a Biyye, Juan, Elody, Charlène, Clémence ou encore Robin…C’est drôle de voir cette ambiance presque familiale. Certains d’ailleurs, parmi les présents au séminaire cette semaine, sont venus au micro-lycée après un grand frère, une grande soeur, comme c’est le cas d’Anna. Sa grande soeur est aussi passé par le micro-lycée est vit aujourd’hui, « heureuse », au Portugal.

Tout l’enjeu de ces structures, reconnaît Christian Enault à la fin de la journée, « c’est les relations avec les missions locales, et c’est plus qu’un partenariat… Pour toucher non seulement, ceux qui sont dans une situation ambivalente, qui sont en décrochage mais qui disent : «  je veux de l’école » mais aussi les autres. » Il raconte : « Un de nos élèves, dans les premières années, quand je lui avais parlé d’une école de la deuxième chance, m’avait répondu : ‘Ah, non, non ! C’est pas une deuxième chance, parce que moi à l’école, j’avais jamais eu de première chance.’ On a 60% de nos jeunes qui ont été emmenés ici par les missions locales ».

Message donc, à l’attention de celles et ceux (au gouvernement, par exemple), qui dépensent ces dernières semaines temps et discours pour « transformer » les lycées, tout en réduisant les enveloppes budgétaires allouées aux missions locales. Pour leur dire, en regardant tous ses élèves qui reviennent pour certains de très loin et qui s’apprêtent pourtant à passer le bac dans quelques jours, que l’école prend des formes qu’on ne soupçonne pas toujours.

Anne-Cécile DEMULSANT

Crédit photo : ACD / Bondy Blog

 

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