Certains se sont mis sur leur trente-et-un, d’autres sont restés fidèles aux chaussettes-Crocs. Tout juste sortis de la manifestation à Bastille ou après avoir bravé le RER B, les lycéens de Seine-Saint-Denis convergent vers un même lieu : l’Assemblée nationale.
À l’initiative de sept députés de La France insoumise, 90 élèves représentant une vingtaine de lycées du département ont été invités à témoigner des difficultés rencontrées dans leurs établissements. Ils évoquent également des violences policières dénoncées pendant les mobilisations, mais aussi du traitement médiatique réservé aux lycéens des quartiers populaires.
Parmi les députés présents, Aurélie Trouvé, Nadège Abomangoli et Jérôme Legavre sont venus recueillir leurs témoignages. « Ce qui revient souvent lorsqu’on parle des lycéens, et particulièrement de ceux des quartiers populaires, c’est qu’ils ne se sentent pas écoutés. Ils sont infantilisés et instrumentalisés. Or, sur le terrain, on constate qu’ils ont une analyse fine de leur situation et de la situation globale », explique Nadège Abomangoli, députée de la 10ᵉ circonscription de Seine-Saint-Denis.
À ses côtés, Aurélie Trouvé, élue dans la 9ᵉ circonscription, ouvre la rencontre par une promesse : « On est là pour vous écouter. » « Qui veut commencer ? », enchaîne-t-elle. Aussitôt, les mains se lèvent presque à l’unisson.
« On n’a pas de toilettes depuis un an »
Kaïs, 17 ans, élève au lycée Eugène-Delacroix, ouvre le bal. « L’année dernière, en première, j’avais trois spécialités : maths, physique et SVT. Mais mon professeur de physique a été absent pendant trois mois. Ce retard m’a forcé à abandonner cette spécialité, alors que je voulais la garder. »
Aux heures de cours perdues s’ajoutent les problèmes de locaux. « En hiver, on a très froid et en été, très chaud. Il n’y a ni chauffage ni climatisation, et les salles sont mal isolées. »
Fatoumata, élève au lycée Maurice Utrillo, à Stains, complète la liste des dysfonctionnements : « On a un manque de matériel qui est fou, des salles informatiques où les ordinateurs ne fonctionnent pas », déplore-t-elle. Elle évoque aussi le manque de tables et de chaises, des sanitaires dépourvus de savon et de papier toilette, ainsi que des « plafonds qui s’effondrent à cause des canalisations ».
Au lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, Issa dénonce, lui, le décalage entre les travaux engagés et les besoins des élèves. Il réclame que ces derniers soient davantage associés aux décisions de rénovation. « Je propose que ce soient les lycées, donc la direction et les élèves, qui décident de ce qui doit être rénové ou pas. Actuellement, cette décision revient à la Région, sauf qu’elle ne connaît pas nos réalités. Quand ils décident de venir refaire le sol de la cour alors qu’on n’a pas de toilettes depuis un an, vous comprenez qu’on est un peu indignés. »
Sur Parcoursup, quand on vient du 93, on n’a pas les mêmes portes ouvertes que tout le monde
Les inégalités se prolongent jusque dans l’orientation. « On a des inégalités qui se jouent sur l’avenir. Sur Parcoursup, quand on vient du 93, on n’a pas les mêmes portes ouvertes que tout le monde », dénonce un élève du lycée Liberté, à Romainville.
« Parcoursup doit être supprimé purement et simplement », lance le député LFI Jérôme Legavre, sous les applaudissements des lycéens.
Au fil des interventions, d’autres difficultés émergent : surcharge de travail, présence de nuisibles, problèmes d’accessibilité pour les élèves en situation de handicap. De Drancy à Noisy-le-Sec, les témoignages se répondent. D’un établissement à l’autre, les mêmes manques reviennent.
« Faire intervenir la BRAV-M pour des enfants, vous trouvez ça normal ? »
Mais les revendications ne concernent pas seulement les conditions d’études. La question des violences policières lors des blocus lycéens provoque des prises de parole plus vives.
Un élève du lycée Jean-Zay, à Aulnay-sous-Bois, décrit la présence policière aux abords de son établissement et les contrôles répétés dont il affirme avoir fait l’objet. « Depuis le début des blocus, j’ai été contrôlé six fois. Six fois, on m’a contrôlé devant le lycée et même fouillé sans avoir fait quoi que ce soit. »
Le petit frère d’un camarade à moi, présent au fond de la salle, s’est fait violenter par la police
D’un lycée à l’autre, les témoignages se font écho. Plusieurs élèves rapportent des violences qu’ils disent avoir subies ou dont leurs proches auraient été victimes. « Le petit frère d’un camarade à moi, présent au fond de la salle, s’est fait violenter par la police », raconte Issa.
Annabelle, élève au lycée Flora-Tristan, à Noisy-le-Sec, ne cache pas sa colère : « Faire intervenir la BRAV-M pour des enfants, vous trouvez ça normal ? » Un « Non ! » collectif retentit aussitôt dans la salle.
Les députés assurent vouloir recueillir ces témoignages. « Vous confirmez de graves atteintes au droit pendant cette mobilisation. On est là aussi pour recueillir des alertes », assure Aurélie Trouvé.
Ces échanges interviennent alors que les violences policières dénoncées lors des mobilisations lycéennes suscitent une inquiétude croissante. À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden, 14 ans, a notamment été grièvement blessé au visage lors d’une intervention policière en marge d’un blocus. L’adolescent souffre d’une double fracture de la mâchoire. Son cas a fait l’objet d’une saisine du Défenseur des droits.
« La banlieue influence Paname, Paname influence le monde. »
Au-delà des revendications et des violences dénoncées, une autre préoccupation traverse les échanges : la place accordée aux lycéens de Seine-Saint-Denis dans le mouvement.
Alors que la mobilisation bénéficie désormais d’une forte couverture médiatique, certains craignent que les établissements parisiens concentrent toute l’attention, au détriment de ceux de banlieue.
On veut ramener les Parisiens dans la banlieue et pas tout le temps faire l’inverse
Léna, élève au lycée Le Corbusier, à Aubervilliers, regrette notamment la faible représentation des lycéens du 93 lors des assemblées générales. Une nouvelle rencontre doit se tenir à Aubervilliers pour renforcer les liens entre les établissements parisiens et ceux de Seine-Saint-Denis. « On veut ramener les Parisiens dans la banlieue et pas tout le temps faire l’inverse », insiste-t-elle.
Cette question de la représentation dépasse les seules assemblées générales. « Quand il y a des porte-parole qui sont mis en avant, ce n’est pas eux. Nous, on s’est dit qu’il fallait les mettre en avant et écouter ce qu’ils disent à la source », explique Nadège Abomangoli.
Un élève interroge ainsi la place prise par Elwan, lycéen parisien devenu l’un des visages médiatiques de la contestation. « Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas de la même manière qu’on ne devrait pas être mis en avant. D’accord, il parle bien et porte nos revendications, mais c’est un lycéen de chez nous qui devrait nous représenter. »
Il conclut en reprenant une punchline du rappeur Médine : « La banlieue influence Paname, Paname influence le monde. »
Les lycéens du 93 refusent qu’on parle à leur place
Alors que Gabriel Attal a accusé La France insoumise d’utiliser les jeunes comme de la « chair à canon politique », Annabelle s’indigne : « Pourquoi faudrait-il qu’un politique soit derrière nous pour que notre colère soit réelle ? Pourquoi faudrait-il qu’on soit manipulés pour que nos revendications soient légitimes ? Ce n’est pas un mouvement de droite ou de gauche, c’est un mouvement lycéen. »
Face aux accusations de récupération politique, Nadège Abomangoli défend la présence des députés insoumis aux côtés des lycéens : « Ce n’est pas de la récupération, c’est être en phase. »
Après plus de deux heures d’échanges, les lycéens de Seine-Saint-Denis quittent l’Assemblée nationale. Certains immortalisent le moment en prenant des photos avec les députés. D’autres se réjouissent d’avoir pu s’exprimer.
« Je me suis sentie vraiment écoutée par les députés. Ça m’a fait vraiment plaisir d’être invitée ici, on a pu tous s’exprimer », confie une élève. Mais au-delà de cette rencontre, leur revendication reste la même : être entendus pour ce qu’ils ont à dire, sans que d’autres prétendent parler à leur place.
Fatoumata Koulibaly