Article initialement publié le 6 avril 2020

Ani* n’aime pas se plaindre. Elle ne s’est pas plainte quand il a fallu quitter toute sa vie en Arménie pour suivre sa mère malade en France. Ni quand il a fallu apprendre le français en un temps record. Non plus quand il fallait prendre deux bus, un tram et un RER pour aller à l’école.

Sauf que là, c’est trop pour la jeune fille de 16 ans. Avec la timidité et la pudeur qu’elle dégage, elle raconte qu’elle ne sait pas comment elle va survivre à ce confinement.

Ani habite à Gagny, en Seine-Saint-Denis. Dans un appartement dont elle ne connaît pas les dimensions mais qui est, à n’en pas douter, beaucoup trop petit. Un F2 dans une tour de quatorze étages. Une chambre, un salon, une cuisine et une salle de bain. Le tout pour cinq personnes : sa mère, sa grande sœur, sa tante, son oncle et elle. Mais, là encore, Ani ne veut pas s’en plaindre : « certains vivent dans la rue », se justifie-t-elle.

Oui, mais là, le problème est plus grave. La promiscuité l’expose plein phares à la contamination par le Covid-19. Et pour cause : sa tante a contracté le virus.

Une fille au parcours admirable

Ani, nous l’avions rencontrée pour la première cet été, pour discuter éducation aux médias. C’était dans le cadre d’un programme d’école ouverte. Avec un petit groupe d’élèves volontaires, nous avions échangé sur leur rapport aux médias, les fake news, la prise de parole en public. Bref, un petit atelier comme on en fait toute l’année. Ani était là tous les jours. Elle arrivait en avance et partait la dernière.

Elle ne parlait pas beaucoup mais un jour elle a pris la parole pour nous raconter son histoire. Celle d’une ado arrivée en France il y a quatre ans. Elle nous a parlé de l’exil, de la douleur de quitter ses habitudes ainsi qu’une partie de sa famille, ses amis, son pays. Elle nous a aussi donné sa définition de l’intégration, dont on entend tellement parler.

Il y a quelques jours, le BB a reçu un message privé d’Ani sur Instagram. Elle s’est rappelée de la séance où on parlait de vérification des sources, de fact-checking et de fake news. Elle ne savait plus comment on faisait alors, elle nous a demandé de l’aider. « Est-ce que c’est vrai que les pharmaciens ont des masques mais qu’ils risquent 20 ans de prison s’ils en vendent ? » C’est comme ça qu’Ani nous a alors expliqué qu’elle était face à un problème de taille. Sa tante de 37 ans, est atteinte du Covid-19.

Elle veut bricoler ses propres masques

Comme la maman d’Ani, sa tante est aussi atteinte d’une maladie génétique des reins. Une pathologie qui demande des séances de dialyses trois fois par semaine, à l’hôpital. Elle pense avoir contracté le virus lors d’une de ces prises en charge. Elle a été testée positive dans ce même hôpital et renvoyée chez elle après trois jours d’hospitalisation. Probablement par manque de lit, par manque de place. Sauf que « chez elle », c’est dans ce fameux appartement minuscule. Elle n’a plus de fièvre mais tousse encore.

Ani s’est renseignée, elle a lu des choses sur la distanciation sociale. Idéalement, il faudrait que sa tante se confine dans une pièce à part. Idéalement… Comme souvent, en pratique c’est bien plus compliqué. Et dans le cas d’Ani, c’est carrément impossible. Ani dort dans la chambre avec sa tante et sa soeur de 19 ans. Les autres membres de la famille dorment dans le salon. Alors, l’adolescente s’est dit qu’elle allait essayer de se protéger avec des masques, sauf qu’elle n’en a pas trouvés. Elle pense en fabriquer elle-même.

La situation est particulièrement intenable, elle le dit.

Et parce qu’elle ne semble pas avoir d’autre choix, elle se montre réaliste : « Je suis sûre que toute ma famille va tomber malade du coronavirus. Je l’ai peut-être même déjà eu, j’ai été très malade il y a 15 jours. Je n’ai pas été chez le médecin et ça a fini par passer tout seul, mais quand j’y repense j’ai eu pas mal de symptômes. Heureusement, ça va mieux. »

Ça va tellement mieux qu’elle suit, malgré tout, ses cours à distance. Ani a intégré un lycée professionnel en septembre dernier pour suivre une formation d’esthétique. La voie qu’elle a toujours rêvé d’emprunter.

Quand on lui demande comment se passent les cours à distance, elle nous raconte que son établissement lui a prêté une tablette pour pouvoir suivre techniquement, « mais c’est dur de se concentrer, au début j’avais plus l’impression de me sentir en vacances qu’à l’école. » Elle se reprend tout de suite : « J’aime tellement mes cours que j’essaye de rester déterminée pour réussir ». Et puis, ajoute-t-elle, l’école à la maison lui permet d’éviter les deux bus, le tram et le RER pour aller en cours. Comme quoi, quand on n’est pas de nature à se plaindre, l’optimisme reste parfois la seule arme, même en temps de crise.

Sarah ICHOU

*Le prénom a été modifié

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