Le jour décline ce mardi 5 novembre dans le quartier de Montconseil à Corbeil-Essonnes quand, aux alentours de 17 heures, un contrôle de police dégénère. Sur la vidéo qui saisit une partie de la scène, on voit deux policiers contrôler Younes, un animateur sportif de 22 ans. Ce dernier est d’abord immobilisé contre un mur, les mains de l’agent sur son visage et son cou. Younes tente alors de se défaire de cette emprise et s’agrippe à la sangle du lanceur de balles défensives (LBD) du policier tandis que l’autre policier le maintient avec son bras au niveau du cou.
Comme on peut le voir sur la vidéo, c’est à ce moment-là qu’un des policiers envoie un coup de poing au niveau du visage de Younes qui est rapidement amené au sol. Brièvement, le genou d’un des policiers se retrouve sur son visage avant de s’appuyer son torse. Devant les protestations de Fayçal, le jeune homme qui filme la scène, un des agents lance une grenade de désencerclement dans sa direction. La vidéo se termine sur la fuite de l’homme qui filme et qui sera arrêté le lendemain matin aux aurores, à son domicile.
5/10/24 Corbeil Essonnes pic.twitter.com/6NBlC50xb5
— 3ami Brahim 🇩🇿 ⵣ (@ibr_213z) November 6, 2024
Depuis, Fayçal et Younes ont tous deux été placés en garde à vue et remis en liberté sous contrôle judiciaire. Ils devront comparaître devant le tribunal judiciaire d’Évry le 10 janvier 2025. Younes est poursuivi pour « outrage, rébellion et violences sur des agents dépositaires de l’autorité publique » mais aussi pour « détérioration d’un bien public » car la sangle du LBD aurait été endommagée. Trois jours d’interruption temporaire de travail lui ont été prescris. Fayçal est, lui, poursuivi au titre de l’article 223-1-1 du Code pénal qui sanctionne la mise en danger de la vie d’autrui par diffusion d’information. Une nouvelle disposition adoptée dans le cadre de la loi dite de lutte contre « le séparatisme ».
Le tribunal a demandé à diligenter des enquêtes supplémentaires, concernant notamment l’exploitation d’une 2ᵉ caméra piétonne qui aurait filmé le début de l’interpellation.
Younes touche la sangle du LBD sans même pouvoir regarder ce qu’il fait puisqu’il est victime d’une clef d’étranglement
Pour l’avocat de Younes, cette interpellation n’a rien de réglementaire. « Sur la vidéo, au tout début, le policier met sa main sur le visage de Younes puis l’attrape avec sa main droite sur l’oreille. Younes touche la sangle du LBD sans même pouvoir regarder ce qu’il fait puisqu’il est victime d’une clef d’étranglement », commente Pierre Brunisso. Le conseil s’interroge sur l’objet même de ce contrôle. « Il ne refuse aucunement l’interpellation, lorsqu’on lui demande de donner ses mains, il tend ses deux mains afin de les donner malgré l’étreinte des deux policiers. » Par la voix de son avocat, Younes dénonce également des violences qui se seraient poursuivies au commissariat.
Les avocats de Fayçal et de Younes ont, eux aussi, déposé plainte dans l’intérêt de leur client pour « violences volontaires » par personnes dépositaires de l’autorité publique.
Les habitantes dénoncent la violence de l’interpellation
Mercredi soir, dans le quartier de Montconseil, l’incompréhension et la colère s’expriment. « On discutait avec Younes sur un banc, relate Julien (nom d’emprunt). Puis, on a commencé à marcher lorsqu’on a aperçu plusieurs policiers en train de contrôler des plus jeunes. En nous voyant, ils ont aussi voulu nous imposer un contrôle. » Ce dernier dénonce l’agressivité de l’agent qu’on voit mettre un coup de poing à Younes. « J’ai compris qu’il voulait en découdre », poursuit-il, convaincu que s’il avait protesté, cela aurait aussi dégénéré pour lui.
« Younes de son côté leur a dit de vite procéder au contrôle qui s’éternisait, car il devait aller travailler. Le même policier l’a attrapé par l’oreille », poursuit Julien. Lui affirme avoir été plaqué par un autre fonctionnaire de l’autre côté du mur le temps du contrôle. « Ce n’étaient pas les policiers de Corbeil. Eux ne se comportent pas comme ça ! », observe-t-il.
Dans la nuit, la présence policière s’est intensifiée
« Plusieurs camions de police ont débarqué dans le quartier après l’interpellation de Younes, procédant à des contrôles. Ils espéraient que ça dégénère, mais on est resté calme. Ils nous ont dit de dégager, mais on ne faisait aucun tapage », indique un jeune habitant du quartier de Montconseil.
Dans la soirée, un autre témoin, mineur, a été interpellé puis relâché par les policiers. « C’est la première fois que je suis obligé de dire aux témoins d’une affaire de ne pas sortir de chez eux avant l’audience, de peur qu’ils soient à leur tour embarqués », souffle Pierre Brunisso qui assistait à une réunion de riverains.
Ce mercredi soir, une vingtaine de jeunes a participé à une réunion d’habitants dans les locaux de l’association Sagacité. Assa Traoré qui a reçu la vidéo de l’interpellation la veille au soir et l’a diffusée sur sa page Instagram a fait le déplacement. L’avocat de Younes Me Brunisso et Elsa Touré, élue à la jeunesse, étaient également présents.
Avant, il y avait la police de proximité, ils nous connaissaient, on ne subissait pas 4 ou 5 contrôles d’identité par jour
Moussa est le président de l’association Sagacité, une structure implantée dans le quartier qui propose de l’insertion professionnelle. C’est lui qui a été à l’origine de cette réunion. Pour le travailleur social, le manque d’expérience des policiers est au cœur du problème.
« Avant, il y avait la police de proximité, ils nous connaissaient, on ne subissait pas 4 ou 5 contrôles d’identité par jour à 15 ans. Aujourd’hui, ça change tout le temps, on n’a aucun dialogue avec eux, aucun référent. On nous envoie des policiers de moins de 30 ans, qui passent leur temps à pousser à la salle et sont pleins de testostérone… Parfois, ils ont des réactions de gamins », a déploré le trentenaire. « Les contrôles comme celui d’hier, sont fréquents. Sauf qu’hier, c’était filmé », a conclu le travailleur associatif.
Des relations police-population manifestement dégradées
Vers 19 heures, les participants ont décidé d’aller faire un tour dans le quartier avec les adultes présents, à peine sortie de la Péniche plusieurs policiers casqués étaient présents et quadrillaient le quartier. Trois jeunes qui quelques minutes plus tôt participaient à la réunion se sont fait contrôler sous nos yeux sans raison apparente.
Je veux que nos enfants respectent les policiers, mais il faut aussi que les policiers respectent nos enfants
Au niveau de La place, le point central de Montconseil où le contrôle a eu lieu la veille, quelques mamans du quartier revenaient de sortie et ont participé à l’échange. L’une d’elle, cheveux courts grisonnants s’est agacée. « Parfois, les flics viennent provoquer les jeunes, ce n’est pas normal. Laissez nous vivre tranquille, comme tout le monde », s’est-elle exaspérée. Une autre femme a rebondi : « Je veux que nos enfants respectent les policiers, mais il faut aussi que les policiers respectent nos enfants ».
Tous ces uniformes ont semblé irriter les habitants. « Ça fait longtemps qu’on n’avait pas vu autant de policiers dans le quartier, a fait remarquer un habitant d’une quarantaine d’années. « C’est humiliant un contrôle », a-t-il pesté en dénonçant un traitement policier différencié entre le quartier et le centre-ville.
Le quartier de Montconseil fait partie des quartiers les plus peuplés, mais aussi les plus précaires de Corbeil-Essonnes. « La précédente municipalité a beaucoup bétonné ici et il y a un manque criant de services publics en comparaison du nombre d’habitants », soulève Elsa Touré, adjointe à la Jeunesse et à la lutte contre toutes les discriminations de la ville de Corbeil-Essonnes. Ces derniers jours, des tensions avec les forces de l’ordre lui sont remontées dans différents quartiers : aux Tarterêts et à la Nacelle. De leurs côtés, les acteurs locaux font ce qu’ils peuvent pour faire baisser la tension.
Contactés par le Bondy blog, le parquet d’Évry et la préfecture de police de l’Essonne n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Sabrina Ameziane et Héléna Berkaoui