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Je reviens de la préfecture de Bobigny, juste à côté de Bondy, où j’ai assisté à un spectacle ahurissant bien qu’il soit des plus banalement quotidien. C’est la file d’attente des étrangers, qui doivent venir là, de toute la Seine-Saint-Denis, pour des démarches administratives comme le renouvellement de leur carte de séjour, le remplacement d’un papier perdu ou volé, la notification d’une décision officielle…

Les bureaux de la préfecture ouvrent à 8h30. Je suis arrivé aux environs de 7h30 du matin, et il y avait déjà une double file d’environ 120 mètres de longueur, avec sqns doute largement plus de 2000 personnes. L’ambiance est irréelle. Partout ailleurs la journée ne fait que commencer, il fait nuit, les rues sont vides, mais ici il y a une foule silencieuse qui attend depuis des heures devant des locaux fermés où pas une seule lumière n’est allumée. Les premiers sont arrivés avant 4h du matin, à vrai dire je n’ai même pas pu remonter jusqu’à eux, parce que la foule est trop dense. Les derniers arrivés, qui se croyaient prudents parce qu’ils sont venus une heure avant l’ouverture des portes, n’ont absolument aucune chance d’arriver jusqu’au guichet. Une bonne moitié des gens n’y arrivera probablement pas. Ils font la queue malgré tout, et quand ils apprennent que je suis journaliste, ils me tombent dessus pour vider leur sac.

Mahmoud s’improvise en guide. Lui, c’est la troisième fois qu’il vient. Sa carte de résident sera périmée dans un mois et demi, mais il a un délai de deux mois pour la renouveler. La semaine dernière, il est déjà venu, en vain. Alors ce matin, il était là bien avant 6 heures. Il est à peu près sûr d’arriver au guichet, ça devrait bien se passer, mais il sait déjà qu’une fois que les formulaires seront remplis, il devrai revenir un de ces prochains jours, refaire la queue à nouveau, pour retirer les nouveaux papiers.

Un petit groupe se crée autour de moi, une Algérienne de 50 ans, souriante, m’explique qu’elle a gagné son procès dans une procédure d’expulsion, mais que c’est la troisième fois qu’elle vient pour essayer d’en obtenir la notification. « Elle est venue trop tard, elle n’a aucune chance », glisse Mahmoud. Une Tunisienne de Stain s’emporte: « Ca fait 10 ans que j’habite ici, et regardez, on nous traite comme du bétail! Moi je viens pour renouveler ma carte, je suis arrivée à 7h, j’ai dû prendre le bus et c’est déjà trop tard. »

– Il faut venir à 5 ou 6 heures, suggère Mahmoud.

– Mais moi j’ai peur, on ne peut pas de demander de prendre le bus toute seule à ces heures! On remonte la queue, Mahmoud veut me montrer où il en est. A 50 mètres de l’entrée de la préfecture, la foule est dense. C’est là. Un Marocain établi depuis 20 ans en France explique qu’il s’est fait voler ses papiers en juillet. Il a déjà fait la queue pour remplir les formulaires, il y a quelques mois. Puis à la date indiquée, il est venu retirer sa carte de séjour, mais elle n’était pas prête. Alors il revient une troisième fois… A côté, une Congolaise a une convocation de la préfecture. La semaine passée, elle est venue à 5h30, elle a patienté et à 11h30 elle est arrivée au guichet. Là, on lui a appris que le fonctionnaire qui s’occupe de son dossier n’était disponible que jusqu’à 10h30… Alors elle revient.

J’aurais voulu prendre des photos de cette foule incroyable qui piétine pour résoudre des problèmes administratifs. Mais je n’arrive pas à débrancher le flash qui écrase l’image et empêche de se faire une idée. Je reviendrai demain, on essaiera d’entrer dans le bâtiment. Il y a quelque chose d’emblématique dans cette foule de femmes, d’hommes, de jeunes, de vieux, de bébés parfois, serrés contre leur mère – tous étrangers – que l’administration convoque et fait longuement attendre avant de les recevoir, quand elle les reçoit.

Par Alain Rebetez

Alain Rebetez –

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