« Au prochain délit, vous allez direct aux Baumettes. » Au tribunal judiciaire de Marseille, le ton est donné. Ce mardi 20 octobre, les comparutions immédiates s’enchaînent après les vols et dégradations commis en marge des manifestations du 17 octobre. Dans la salle d’audience bondée, familles, amis et soutiens assistent aux procès. À l’étage, d’autres audiences se tiennent simultanément. La justice tourne à plein régime.
Parmi les visages, celui d’Issam El Khalfaoui, cofondateur de l’organisation SAVE (Stop aux violences d’État) et père de Souheil, tué par un policier le 4 août 2021 à Marseille. Il est venu « en soutien » aux prévenus.
Un an de prison pour des guitares et des cartes Pokémon
Marco, 23 ans, originaire d’Aix-en-Provence, comparaît pour avoir volé quatre guitares et des cartes Pokémon dans le centre-ville. Il est condamné à six mois de prison ferme. Le tribunal révoque également une précédente peine de six mois de prison avec sursis. Au total, le jeune homme écope d’un an d’emprisonnement, avec une possibilité d’aménagement de peine.
En quittant le box, Marco lève les bras en direction de sa famille en pleurs. Il semble désabusé. Cette condamnation intervient alors que le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a appelé à « l’extrême fermeté » après les événements du week-end.
Un autre jeune homme, âgé de 21 ans, comparaît pour le recel de dix montres volées. Son casier judiciaire est vierge. Sans emploi, il explique vouloir reprendre ses études. Il demande le renvoi de son procès pour préparer sa défense.
Atteint d’une maladie auto-immune, il présente un état de santé jugé incompatible avec la détention par un médecin. Le ministère public convient qu’il n’est « pas utile de le placer en cellule ». Le tribunal décide de le laisser libre sous contrôle judiciaire, avec une obligation de pointage hebdomadaire et une interdiction de paraître dans les 1er et 6e arrondissements de Marseille jusqu’à son procès.
« Au prochain délit, vous allez direct aux Baumettes »
Une ressortissante tunisienne en situation irrégulière est, elle, condamnée à douze mois de prison avec sursis pour le recel de sacs de cosmétiques de luxe, aux côtés de sa sœur, qui doit également être jugée.
Elle devra aussi verser plus de 2 000 euros à deux policiers au titre du préjudice moral, pour des insultes proférées pendant sa garde à vue. « Au prochain délit, vous allez direct aux Baumettes », la prévient la juge.
Après une suspension d’audience, un autre dossier retient particulièrement l’attention. Cette fois, il est question d’un coup de pied dans une porte et d’une paire d’AirPods.
Un coup de pied dans une porte, quatre jours de privation de liberté
Inès*, 19 ans, apparaît seule dans le box des prévenus, mine déconfite. À ses côtés comparaît son cousin Iliès, 18 ans. Tous deux sont poursuivis pour avoir donné un coup de pied dans une porte d’entrée du centre commercial Grand Littoral, dans les quartiers nord de Marseille, samedi en fin d’après-midi.
Iliès comparaît libre, les mains dans le dos et la tête baissée. Inès, elle, a passé 48 heures en garde à vue, puis a été incarcérée aux Baumettes.
La jeune Toulousaine est également poursuivie pour rébellion lors de son interpellation et pour le recel d’une paire d’AirPods munie d’un antivol, retrouvée dans sa poche.
La juge commence par examiner la personnalité des deux prévenus. Iliès raconte son enfance entre Marseille et Cannes. Son père, hospitalisé pour une addiction à l’alcool, a fait le déplacement pour assister au procès. Le jeune homme vit en internat la semaine et retrouve sa mère et son beau-père à Marseille le week-end. Son casier judiciaire est vierge.
« Quand j’ai vu les gens faire, j’ai fait pareil, sans raison », explique-t-il, incapable de justifier son geste. À plusieurs reprises, il présente ses excuses.
Sa cousine Inès peine elle aussi à s’expliquer. « J’ai suivi le mouvement », assure-t-elle. Elle affirme être venue à Marseille pour la journée, sans savoir ce qui s’y préparait. La juge se montre sceptique.
Quant aux AirPods retrouvés dans sa poche, Inès raconte qu’une inconnue les lui aurait donnés au Vieux-Port. « J’ai accepté et j’ai directement vu qu’ils étaient volés. » La magistrate soupire.
« Vous comptez faire quoi de votre avenir ? »
L’interrogatoire se poursuit sur la situation personnelle d’Inès. « Vous comptez faire quoi de votre avenir ? », lui demande la juge. Déscolarisée depuis la troisième, la jeune femme répond être suivie par la mission locale. « C’est pas la mission locale qui va vous présenter un travail sur un plateau ! », rétorque la magistrate.
Alors qu’Inès assure ne jamais avoir été condamnée, la procureure relève un précédent rappel à la loi pour une intrusion et un vol dans un établissement scolaire. « Ça n’a pas l’air de vous avoir marquée », lui lance la juge.
Vient le moment des réquisitions. Et la stupeur gagne la salle. Le ministère public réclame huit mois de prison ferme avec mandat de dépôt pour Iliès, et douze mois de prison avec maintien en détention pour Inès. Des peines qui pourraient envoyer les deux cousins derrière les barreaux, pour un coup de pied dans une porte et, dans le cas d’Inès, des faits supplémentaires de recel et de rébellion.
« Des peines fermes en réponse au contexte »
Les avocats de la défense se succèdent à la barre. Tous deux insistent sur la nécessité d’individualiser les peines, loin de la pression politique et médiatique qui entoure les événements du 17 octobre. « C’est à nous de maintenir ce qui fait notre société et ce qu’elle doit être », plaide l’un d’eux.
Le second dénonce la « légèreté de la procédure », l’absence d’images permettant d’étayer les accusations et s’inquiète de voir prononcer « des peines fermes en réponse au contexte ».
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L’audience est suspendue. Dans le hall, l’avocat fait les cent pas. « Je sais pas, je sais pas », glisse-t-il, interrogé sur le jugement à venir. La mère d’Inès, bouleversée, quitte la salle. L’attente est pesante.
Quelques minutes plus tard, le tribunal rend sa décision. Inès est reconnue coupable de recel, mais relaxée des faits de rébellion. Elle est condamnée à trois mois de prison avec sursis. Iliès est reconnu coupable de dégradation. Les sanctions financières prononcées à leur encontre s’élèvent à 500 euros, selon les éléments recueillis à l’audience.
Dans les rangs des familles, les larmes laissent place au soulagement. Les deux cousins échappent à l’incarcération réclamée par le parquet.
Avant que les juges ne se retirent pour délibérer, Inès avait pris une dernière fois la parole : « Ça fait quatre jours que je suis enfermée, j’ai compris la leçon. »
Lilian Ripert
*Le prénom a été modifié.