« On m’a dit qu’ici une femme pouvait m’aider». C’est avec ces mots que Salim, un réfugié syrien de 52 ans, décrit  sa rencontre avec Fatima Talbi, initiatrice de Femmes Relais 51, devenue présidente d’honneur de la structure. L’association rémoise de médiation sociale, propose, entre autres, un accompagnement dans les démarches administratives ouvert aux personnes non-francophones, arabophones, turcophones, et russophones de la ville, qui ont pour beaucoup entendu parler de Fatima.

Le combat d’une femme face aux violences conjugales

Née lorsque l’Algérie était une colonie française, la mère de famille passe la majorité de sa vie à Reims. Un jour, en accompagnant ses filles à l’école, elle tend l’oreille. «Je vois que des parents qui acquiescent à ce que des professeurs disent, alors qu’ils n’ont rien compris.» Face à cette situation, celle qui travaillait alors dans une maison de quartier de la cité champenoise, décide d’organiser des goûters pour «pour faire sortir de leur isolement», ces mamans primo-arrivantes.

«Certaines veulent apprendre le français, d’autres me demandent de l’aide pour des papiers, et au fur et à mesure elles me parlent aussi des violences conjugales qu’elles subissent. Moi aussi je suis passée par là», raconte-t-elle. Mais à l’époque, les actions menées par la Rémoise et notamment en faveur des femmes, sont très mal acceptées par une partie des habitants, notamment masculins.

Avec un groupe d’autres femmes issues de l’immigration, elles fondent les prémices de FR51 dans les années 1980. Puis en 1999, l’initiative devient une association loi 1901 à part entière. Aujourd’hui, Femmes Relais 51 se décrit comme une association de médiation sociale et interculturelle favorisant l’inclusion de tous et le soutien aux femmes pouvant être victimes de violences.

De gauche a droite : Catherine, médiatrice sociale et interculturelle interprète en langue russe et géorgienne, Laurence, ancienne secrétaire et bénévole, Salomé stagiaire en marketing, et Fatima Talbi fondatrice de la structure.

«Il y a des couples avec des modèles patriarcaux, où les hommes tiennent économiquement les foyers. On a tendance à oublier cette violence, mais elle est bien réelle. Les femmes peuvent se retrouver dans des situations très difficiles, jusqu’à devoir trouver un hébergement d’urgence, car elles n’ont plus rien du jour au lendemain», témoigne Sébastien Poincinet, le directeur de l’association. A ce titre, les maisons de quartiers jouissent d’un effet de structure protectrice. «Imaginons qu’une femme dépose ses enfants au centre de loisirs, elle peut se rendre plus discrètement à la permanence», éclaire Sébastien Poincinet.

Cependant, il dénote une évolution quant à la réticence de certains époux ou compagnons vis-à-vis de la structure. «30 à 40 % des demandes d’accompagnement viennent d’hommes, ça veut dire que quelque part ils ont accepté.»

Madame Fatima nous aide sans se plaindre, elle nous écoute et est toujours là pour nous.

Dans l’une des salles du local, Fatima Talbi, présidente d’honneur de Femmes Relais 51 et médiatrice en langue arabe, accompagne Salim. «Je lui lis le courrier, j’organise et j’accompagne lors des rendez-vous si besoin, ou je remplis des documents comme des chèques énergie». Entre deux plaisanteries avec le Syrien, la travailleuse sociale saisit le téléphone pour mettre au clair la situation du dossier de l’homme. La longue musique d’attente du fournisseur d’énergie ne décourage ni Fatima, ni Salim.

Quelques blagues du Syrien animent la conversation. Il confie être arrivé à Reims le 14 novembre 2016, avec sa femme et ses enfants. Ce sont d’autres réfugiés syriens, à l’OFI, qui lui ont parlé de «Madame Fatima». «Ça fait 4 ans que je viens. Madame Fatima nous aide sans se plaindre, elle nous écoute et est toujours là pour nous», sourit-il derrière son masque.

La santé et le logement pour priorités

Pour soutenir Fatima, Sébastien Poincinet a pris la tête de Femmes Relais 51 il y a 4 ans. «Notre cœur de métier, c’est l’accompagnement dans les différentes démarches administratives. Initialement pour les non-francophones, mais on vise un large public. On ne veut pas filtrer une catégorie de personnes. Le premier besoin c’est la santé, puis le logement, et le juridique».

Outre la traduction administrative, la particularité de Femmes Relais 51, réside dans un accompagnement physique en cas de besoin. « On peut se déplacer avec la personne chez le médecin ou à l’hôpital. Au commissariat aussi, ils peuvent avoir besoin d’interprètes. Sur autorisation, nous pouvons intervenir dans certaines structures juridiques », illustre le directeur de Femmes Relais 51. «Finalement, on les aide à faire valoir leurs droits car la barrière de la langue peut-être un frein. Mais on ne fait pas à leur place, on les accompagne seulement. Le but est qu’ils soient autonomes», tient-il à préciser.

L’équipe de Relai Femme 51 au complet.

Des demandes d’accompagnement en hausse

L’association note une forte hausse des demandes depuis sa création il y’a plus de 20 ans. «Les russophones représentent 60% de l’activité. La moyenne d’âge est de 25-45 ans. Les turcophones sont moins nombreux, avec un âge moyen plus mixte, alors que chez les arabophones, on reçoit plutôt des chibanis.» explique Sébastien Poincinet. 

Face à cette diversité de population, la pédagogie de l’association se veut claire : «On accompagne à travers l’interprétariat et le décodage culturel. On n’est pas dans l’acculturation mais plutôt une conciliation entre la culture d’origine et de la société française.» Le directeur maintient l’idée que mieux intégrer les codes de la culture d’origine pour une meilleure compréhension favorise à éviter les incompréhensions et les quiproquos lors des rendez-vous avec les prestataires par exemple. « Ici, on aide tout le monde. Nous refusons toute pression contraire aux respects des lois, de la laïcité ou de l’identité de chacun», lance Sébastien Poincinet.

 Être au sein-même du quartier permet d’écarter plus facilement la question de la légitimité. Certains habitants n’osent même pas aller au centre-ville.

Après la levée des restrictions sanitaires, Femmes Relais 51 compte reprendre les permanences dans les différents quartiers de la ville où elle était présente : Croix Rouge, Orgeval, Wilson, Maison Blanche et la Verrerie. «Être au sein-même du quartier permet d’écarter plus facilement la question de la légitimité. Certains habitants n’osent même pas aller au centre-ville. Ici, c’est leurs repères, ils sont en confiance. Mais il y a aussi la question de la mobilité, parce que payer un ticket de bus, pour certaines personnes, c’est très difficile», expose Sébastien Poincinet.

On est presque dans la survie.

Malgré le Covid et le nouveau système de rendez-vous d’une heure par personne au local à Croix Rouge, les demandeurs sont toujours présents. «On n’a pas atteint les chiffres de d’habitude. Mais sachant qu’il y avait moins de proximité, on a communiqué au mieux, par des visuels et le bouche à oreille», renseigne Sébastien Poincinet.

Pour se pérenniser, l’association a dû faire des sacrifices. Actuellement, la structure tourne grâce à cinq contrats aidés de médiatrices sociales et interculturelles, une stagiaire, et trois  bénévoles sur le terrain. En 2019, l’association a accompagné 450 foyers. L’investissement des équipes est colossal, pourtant, Femmes Relais 51 rencontre des difficultés financières. «On est presque dans la survie. Mais on vient de tellement loin que cette situation qui serait critique pour d’autres est une stabilité financière pour nous. Il faut constater que ça a évolué.»

Fatima Talbi en train d’accompagner Salim pour ses démarches administratives.

Soutenue moralement par de nombreux professionnels, l’association est financée directement par les pouvoirs publics via des subventions, ou des partenariats en échange d’action. Pour Sébastien, hors de question de faire payer les bénéficiaires. « On demande une adhésion de 5 euros à l’année. Mais on ne veut pas taxer des gens dans la misère sous prétexte qu’on soit un substitut des carences des prérogatives de l’Etat. Est-ce que la CAF ou la CPAM facture ses prestations ? Non.»  

Les finances obligent la structure à diversifier ses actions pour répondre à des appels à projet ou se vendre auprès de futurs partenaires. Cependant, elle se heurte au fourre-tout mais maître-mot : l’innovation, devenue étalon de la start-up nation. Il déplore la recherche éperdue de ce sésame doré, de certains organismes, au détriment du fond humain, ou d’une  « mission sociale qui fonctionne depuis des années.»

«On espère que l’association survive tant qu’il y aura des besoins mais l’idéal serait qu’il n’y en n’ait plus». Un constat qui rappelle le slogan d’Emmaüs en 2008, un an après la mort de l’Abbé Pierre. A ce sujet Sébastien Poincinet réagit. « Aidez-nous à disparaître ? Oui c’est un peu ça, mais sans se faire d’illusion pour autant.»

Amina Lahmar

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