Un air de musique s’échappe par l’entrebâillement de la porte des cuisines collectives du bâtiment. À l’intérieur, deux femmes découpent des oignons dans une bassine. Sur le dos de l’une d’elle, un bébé de quelques mois à peine dort paisiblement et reste imperturbable au cliquetis cadencé de la machine à coudre. « Lui, c’est le tailleur », sourit Sanogo Ladji délégué des habitants du squat, en désignant le jeune homme en train de confectionner une robe.

« Ici, on vit en communauté, en famille, on est soudés, rebondit Doumbia Mamadou. On s’organise pour le ménage, les habits, la nourriture, on fait tout collectivement ». Haut de trois étages, le bâtiment est perché dans un quartier résidentiel des hauteurs de Thiais (Val-de-Marne). Un bloc de béton rectangulaire, à l’entrée duquel est accroché au crépi gris une pancarte « Centre d’action sociale de la ville de Paris. » Il abritait à l’origine un centre d’hébergement pour personnes âgées non médicalisé et pour personnes sans domicile.

Deux ans de vie en communauté

Mais la structure a fermé ses portes en juin 2021. Quelques mois plus tard, en octobre, 90 personnes en situation de mal logement décident d’investir les lieux. « On était tous à la rue, on dormait à Porte de la Villette ou à la Chapelle », se souvient Sanogo Ladji. Le bâtiment vide devient leur maison. Depuis deux ans, ils l’occupent et y vivent en communauté.

Aujourd’hui, ils sont environ 130, hommes, femmes et une trentaine d’enfants. Les longs couloirs étroits des étages débouchent sur des petites chambres individuelles au confort trivial. Les douches sont communes. « Être ici, ça nous permet d’avoir plus facilement accès à des vêtements, à de la nourriture. Les associations comme Médecins du Monde viennent régulièrement pour nous aider. »

On aspire à une vie meilleure pour pouvoir vivre normalement et avoir un vrai logement

Cependant, la situation des habitants reste précaire. « Cette vie qu’on mène, c’est pas un plaisir. Nous, on aspire à une vie meilleure, à travailler, à cotiser pour pouvoir vivre normalement, comme tout le monde et avoir un vrai logement », explique Traoré Lassina, assis sur une chaise de la salle commune du rez-de-chaussée.

La plupart des habitants se sont vus refuser leur demande d’asile. Une position qui ne leur permet pas de chercher du travail et de déposer une demande de logement social. « L’État nous demande des fiches de paie pour demander les papiers, mais il faut les papiers pour pouvoir travailler et avoir des fiches de paie, c’est ridicule ! »,  s’agace Traoré Lassina.

Les habitants sur le point d’être expulsés

Une décision de justice rendue en janvier 2022 ordonne l’expulsion des habitants. Jusque-là, la Mairie de Paris les a laissés tranquilles. « On a été prévenu par la mairie de Paris d’une expulsion courant juin », explique Romain Prunier, trésorier de l’association United Migrants.

On ne veut pas partir, il y a des enfants qui sont scolarisés ici

Pour les habitants, une expulsion sèche serait une catastrophe. « On est des êtres humains, nous expulser comme ça, c’est pas normal. On n’a nulle part où aller si l’on ne peut pas rester ici », s’inquiète Doumbia Mamadou. La situation de crise de l’hébergement d’urgence en Île-de-France vient ajouter de l’inquiétude. « À Paris, il n’y a pas de solutions pour nous, ils veulent nous envoyer en province », ajoute-t-il. « Mais, on ne veut pas partir, il y a des enfants qui sont scolarisés ici, on a des démarches administratives en cours », rebondit Sanogo Ladji.

Certains attendent en effet les CERFA de leurs employeurs, des documents qui peuvent leur permettre d’être reconnus comme travailleurs et d’obtenir les papiers. « Dans ce cas, c’est absolument nécessaire qu’ils restent en Île-de-France », explique Romain.

Être envoyés en régions, c’est arrivé à certaines de leurs connaissances lors de précédentes évacuations de squat. « On sait que les gens sont envoyés là-bas, mais ils sont accueillis quatre, cinq jours avant d’être remis dehors, ça n’a pas de sens », tranche Sanogo Ladji.

Alors, les habitants sont déterminés à lutter. Le jeudi 22 juin, accompagnés par les associations amies et leurs soutiens, ils iront manifester devant la préfecture du 94. Au même moment, Rachel Kéké, députée LFI de la circonscription, a rendez-vous avec la préfète du Val-de-Marne pour tenter d’intervenir en la faveur des habitants. L’occasion, pour eux, de demander à être reçus également.

Des motifs d’espoir

« On va demander à ce que toutes les mises à l’abri se fassent en Île-de-France et dans des structures pérennes, explique Romain. On va aussi demander à ce qu’ils puissent rester sur place jusqu’à ce que les travaux ne le permettent plus. »  L’association United Migrants a en effet été informée que le bâtiment allait être rénové pour accueillir un Centre d’Hébergement de 90 places. « Une bonne chose », selon l’associatif. Mais le début des travaux ne serait pas encore programmé, ce qui pourrait permettre de demander un sursis pour les occupants.

« C’est le squat qui a permis de faire avancer le projet de centre d’hébergement de la mairie, se félicite Romain. Alors, il serait normal que ceux qui y vivent depuis deux ans soient prioritaires pour obtenir les places quand il sera ouvert. »  Une demande que les habitants entendent soumettre à la mairie et à la préfecture.

Névil Gagnepain

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