« La première chose qui m’a frappé, c’est la première geôle qui s’est ouverte. J’ai vu deux gamins au sol, enroulés dans des couvertures de survie, avec une bouteille d’urine à côté d’eux. » Me Guillaume Arnaud peine à cacher son indignation. Les deux adolescents qu’il découvre ce mercredi 21 octobre au petit matin, dans une cellule du dépôt du tribunal judiciaire de Bobigny, ont 15 et 17 ans. L’un d’eux lui précise que la bouteille d’urine ne lui appartient pas.
Entre 6 h 20 et 7 h 35, quatre avocats du barreau de Seine-Saint-Denis, mandatés par la bâtonnière Sandrine Beressi, ont inspecté huit cellules occupées par 17 mineurs. Leur rapport, accompagné de photographies, dresse un tableau glaçant des conditions dans lesquelles ces adolescents ont passé la nuit.
Cette visite faisait suite à plusieurs inspections de commissariats menées par des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis. Ayant appris que des mineurs allaient être déférés devant la justice, ils ont décidé de se rendre au dépôt pour examiner leurs conditions de détention. Une visite qui intervient dans un contexte d’interpellations massives depuis le début de la mobilisation lycéenne, en septembre, et après la journée nationale de mobilisation du 17 octobre.
« Ils portent sur eux leur minorité »
Premier constat : aucun des 17 mineurs rencontrés n’a disposé d’un matelas. Pour dormir, certains n’ont eu droit qu’à une couverture de survie et à une banquette en béton, trop petite pour leur permettre de s’allonger.
Dans la cellule 31, un adolescent arrivé à 22 h 30 raconte n’avoir pas fermé l’œil de la nuit. Dans la cellule 25, cinq mineurs ont été placés ensemble, avec des arrivées échelonnées jusqu’à 5 h 45 du matin. Difficile, dans ces conditions, de trouver le sommeil.
Mais c’est surtout le froid qui alerte les avocats. Dans leur rapport, ils indiquent avoir observé des tremblements chez au moins trois adolescents. Dans la cellule 28, un jeune venu de Saint-Denis tremble et se plaint d’une douleur au poignet. Les avocats ont demandé qu’il puisse consulter un médecin.
Me Élise Mirtchev, qui participait à la visite, reste sonnée par ce qu’elle a découvert. « Ils portent sur eux leur minorité. Dans ces conditions-là, ils paraissent vraiment tout petits », confie-t-elle au Bondy Blog. Elle décrit des adolescents qui tremblent, épuisés par une nuit passée presque sans dormir.
« C’est humiliant. Et c’est peu de chose de dire que c’est un inconfort. Ils ont quand même passé une nuit sur du béton. C’est inadmissible, extrêmement choquant. Je suis encore sous le choc de ces visites », poursuit l’avocate.
Pour Me Élise Mirtchev, ces conditions de détention sont constitutives « d’atteintes graves aux droits fondamentaux » des mineurs. Dans deux autres cellules, des jeunes filles décrivent le même froid glacial. Les visiteurs constatent leur épuisement.
Des bouteilles d’urine et des protections périodiques insuffisantes
L’état des cellules est tout aussi préoccupant. Plusieurs adolescents expliquent avoir trouvé des déchets à leur arrivée. Dans la cellule 31, une bouteille contenant de l’urine se trouvait déjà sur place. Le rapport relève la présence de bouteilles similaires dans plusieurs cellules.
Les conditions d’hygiène sont particulièrement alarmantes pour les jeunes filles. Dans la cellule 23, deux mineures ont reçu des kits d’hygiène, mais l’un d’eux était destiné aux hommes. L’une des adolescentes, qui a ses règles, ne dispose pas de protections périodiques suffisantes. Sa codétenue doit lui en donner une.
La délégation relève également la présence de combinaisons de protection jetables abandonnées dans deux cellules occupées par des mineures.
Dans d’autres cellules, aucun kit d’hygiène n’a été proposé, selon les adolescents interrogés. Certains doivent même crier pour demander à aller aux toilettes.
Des familles laissées dans l’incertitude
Plusieurs mineurs expliquent avoir communiqué les coordonnées de leur famille, sans savoir si celle-ci a effectivement été prévenue.
L’accès aux soins apparaît par ailleurs inégal. Si plusieurs adolescents ont pu consulter un médecin pendant la nuit, d’autres affirment ne pas avoir bénéficié d’une telle proposition.
Dans la cellule 23, une adolescente venue de Sens (Yonne) demande si elle pourra rencontrer un psychologue. Les avocats la décrivent comme très fragilisée par ses conditions de détention.
Des engagements pris après le scandale des viols au dépôt
Pour Me Guillaume Arnaud, la situation est d’autant plus révoltante que des engagements avaient été pris quelques mois plus tôt. Après le scandale des viols dénoncés au dépôt de Bobigny, des discussions avaient été engagées dans le cadre de la commission dépôt, réunissant notamment des représentants du barreau et de la juridiction.
Selon l’avocat, des engagements avaient alors été pris pour que « les enfants ne dorment plus au sein du dépôt », sauf circonstances exceptionnelles. Des circonstances exceptionnelles qui, selon lui, n’étaient pas réunies.
« Les juges pour enfants se sont offusqués »
Les avocats ne se sont pas contentés de dresser un constat. À l’issue de leur visite, ils ont pris contact avec la présidente du tribunal, le procureur de la République et les juges des enfants pour les alerter sur la situation.
Selon Me Guillaume Arnaud, des mineurs ont été présentés aux magistrats, puis reconduits au dépôt afin de respecter les délais de procédure. « Les juges pour enfants se sont offusqués, mais pas au point de ne pas les renvoyer au dépôt », déplore-t-il.
Dix matelas pour un dépôt qui accueillait 86 personnes la veille
Interrogé par les avocats, le service indique disposer de seulement dix matelas, attribués aux premiers arrivants. Des difficultés de stockage et de gestion sont invoquées pour expliquer la situation. Le 20 octobre, 86 personnes étaient présentes au dépôt, selon les informations communiquées à la délégation.
Le rapport révèle également qu’aucune cellule n’est spécifiquement réservée aux mineures. Certaines sont placées dans le couloir des hommes majeurs, notamment pour séparer des personnes impliquées dans une même affaire. Aucun partage de cellule avec un homme majeur n’est toutefois rapporté.
Des conditions dénoncées depuis des années
Ces révélations sont d’autant plus accablantes qu’elles ne constituent pas une première alerte. Dès 2008, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté dénonçait les conditions d’hygiène du dépôt de Bobigny. Dans un rapport publié en 2022, l’institution constatait encore l’absence de matelas et de couvertures, la saleté des cellules et le manque d’équipements sanitaires.
En 2025, après les accusations de viols visant deux policiers affectés au dépôt, le barreau de Seine-Saint-Denis avait déjà dénoncé de graves dysfonctionnements. Des mesures d’amélioration avaient alors été annoncées, notamment l’achat de matelas et de couvertures.
Près d’un an plus tard, alors que les interpellations et les comparutions se multiplient depuis le début du mouvement lycéen, ce rapport met de nouveau en lumière les conditions de détention au tribunal de Bobigny.
Il éclaire également une autre facette de la réponse judiciaire apportée au mouvement lycéen : celle de jeunes privés de liberté, parfois pour la première fois, qui passent la nuit dans le froid et l’insalubrité avant même de comparaître devant un magistrat.
« Ce n’est pas en infligeant des violences à nos enfants qu’on ira vers un monde plus doux », conclut Me Guillaume Arnaud.
Le Bondy Blog a sollicité le tribunal judiciaire de Bobigny et le ministère de la Justice qui, pour le moment, n’ont pas donné suite.
Héléna Berkaoui