BB : Comment vous est venue, en tant que française, l’idée de cet ouvrage et de rassembler ces paroles ?

Sabah Rahmani : Oui je suis française, je suis née en France mais cette idée est venue aussi de mes propres racines, je suis fille d’immigrés arabo-berbères du Maroc. Quand j’ai commencé mes études d’anthropologie il y a 25 ans j’ai fait un premier voyage en Amérique du Sud. A la frontière entre le Pérou et la Bolivie j’ai été hébergée dans une famille, un couple, il n’y avait ni eau ni électricité. Il y avait un patio, tout était en terre cuite et je me sentie plongée dans mon enfance, quand j’étais chez mes grands-parents au Maroc qui avaient à peu près cette même configuration. Je me suis dit c’est incroyable d’avoir ce même type de sensations avec des cultures très différentes à l’opposé de la planète et de retrouver quelque chose de commun, d’universel dans ce mode de vie. Et j’ai été touchée par cette connexion très humaniste finalement. Et durant toutes mes études d’anthropologie, et en devenant journaliste spécialisée sur les peuples autochtones, j’ai eu à cœur de retisser ce fil invisible qui nous relie tous en fait. Et j’ai trouvé ça tellement magnifique.

Il faut que je fasse connaître leurs voix au grand public, pour rendre compte de leur beauté mais aussi de leur situation culturelle et écologique

Et en même temps, il y a avait aussi derrière cette beauté, quelque chose de tragique dans l’universel parce que la plupart des communautés où j’allais faire des reportages étaient confrontées aux mêmes types de problématiques c’est à dire l’accaparement de leurs terres ancestrales, la surexploitation des ressources naturelles sur leurs territoires, les discriminations de la culture dominante, l’acculturation, la peur de perdre la culture, la dévalorisation. Dans le positif comme dans le négatif, il y avait des points communs entre tous ces peuples et moi je me suis dit tiens, en tant que journaliste et anthropologue de formation il faut que je fasse connaître leurs voix au grand public, pour rendre compte de leur beauté mais aussi de leur situation culturelle et écologique qui est catastrophique dans beaucoup de cas à cause de nos modes de consommation. Ce ne sont pas des peuples exotiques, ce sont des lanceurs d’alerte de ce qui va nous arriver si on arrête pas les dégâts au niveau social et écologique actuellement avec la crise qu’on traverse depuis plusieurs années.

BB : Les peuples racines sont présents sur tous les continents et vivent sur 22% des terres de la planète où se trouve 80% de la biodiversité mondiale. Quel rapport à la planète et à sa préservation ont les peuples racines et y’a-t-il des similitudes entre les différentes philosophies ?

S.R : Ce n’est pas un hasard s’ils ont réussi à préserver 80% de la biodiversité mondiale alors qu’ils ne sont que 370 millions, c’est peu à l’échelle de l’humanité. C’est grâce à leur rapport à la nature. En Occident, on est sur un système capitaliste qui est lié à l’exploitation des ressources qui sont considérées comme des objets qu’on va exploiter sans limites. On a objectivé la nature, on s’en sépare et on oublie qu’on est aussi cette nature et qu’on en fait partie. Comme l’homme est dans une conscience égologique, il pense qu’il peut tout se permettre et tout prendre. Alors que eux ont une culture animiste, c’est à dire tous les êtres vivants sont considérés comme des entités, un arbre est vivant, un rocher est vivant… Il y a un échange, une relation de réciprocité. Par exemple, les peuples autochtones disent qu’à chaque fois qu’ils vont prélever une ressource naturelle ils vont observer des rituels de gratitude et d’offrande c’est à dire demander l’autorisation spirituellement de l’entité en posant des offrandes, des fruits, du tabac ou une prière. On n’est pas dans une vision pyramidale mais de l’échange et de l’horizontalité. Cette attitude-là change tout.

En Occident, on est sur un système capitaliste qui est lié à l’exploitation des ressources qui sont considérées comme des objets qu’on va exploiter sans limites.

BB : Qu’est-ce que le réchauffement climatique a comme conséquence sur le plan culturel pour les peuples racines ?

S.R : Il  y a certaines plantes médicinales qui disparaissent, il y en a de moins en moins. Il y a moins de sortes de glaces et il y a des soins qui ne peuvent plus se faire. C’est tout un savoir traditionnel et millénaire qui est en train de se perdre avec ce réchauffement climatique. Une étude récente montre que les langues autochtones étaient vectrices de connaissances des plantes médicinales parce que il y a énormément de plantes sur la terre qui ne sont connues que des peuples autochtones.

BB : Est-ce qu’il y a une nouvelle génération qui émerge au sein des peuples autochtones ? Le combat se transmet-il ?

S.R : Il y a une ré-appropriation de la culture dominante pour faire valoir leurs droits. Je voulais montrer cette diversité culturelle et générationnelle dans le livre où les représentants ont entre 28 et 69 ans. Les jeunes générations savent mêler leur culture traditionnelle et les atouts de l’université moderne. Ils se ré-approprient un savoir qu’ils vont allier avec leur culture traditionnelle pour en faire quelque chose. Une jeune femme ingénieure du peuple Papora (Taïwan) a créé un logiciel pour identifier les endroits où il y aurait des éboulements de pierres, ce qui lui permet d’en informer son peuple. Elle a su allier les connaissances traditionnelles et les connaissances scientifiques de l’université. Il y a aussi ce jeune indonésien investi dans la défense des droits, il a vécu la discrimination en alliant étudier en ville. Il a d’abord renié sa culture avant de rencontrer des jeunes de la même origine et il a de nouveau retrouvé l’estime de lui-même. A partir du moment où on dénigre des jeunes, on ne leur fait pas prendre confiance en eux.

BB : Qu’avez-vous appris en recueillant ces paroles ?

S.R : Malgré tous les témoignages donnés de souffrance, les dangers que courent leurs peuples, ils tendent la main aux citoyens occidentaux, ils ne sont pas dans la haine et dans la rancœur. Ils ont vécu des histoires coloniales et post-coloniales et certains basculent dans la haine mais ceux que j’ai rencontrés tendent la main pour œuvrer à faire bouger politiques et industriels qui sont responsables de ce qui se passent sur leurs territoires.

BB : Quels leviers sont et peuvent être activés par ces peuples là ?

S.R : Ils ont besoin de nous et on a besoin d’eux. Il y a de plus en plus de représentants autochtones qui viennent en Europe pour sensibiliser les politiques en disant : « nous ne sommes pas que des beaux indiens avec des plumes qui dansons et chantons ». Ce sont des lanceurs d’alerte, si nous ne réagissons pas tout de suite pour sauver leur culture qui est à la base de la préservation de la nature, on va se le prendre en boomerang un jour ou l’autre. Il s’agit d’aider les associations de solidarité internationale pour qu’ils puissent préserver leur culture et que eux continuent de venir en Europe pour sonner l’alerte. Il faut s’inspirer de leur sagesse millénaire qui a su prendre soin de la nature depuis toujours.

Il faut savoir que depuis la colonisation de l’Amérique du Sud, 90% des peuples autochtones ont disparu

BB : Parmi ces peuples autochtones, il y a aussi ceux qui sont complètement isolés et en retrait du monde extérieur…

S.R : Ils sont une centaine dans le monde, la plupart en Amazonie et d’autres au large de l’Inde. Ils savent qu’il y a un monde extérieur mais ils ne veulent pas avoir affaire à lui car ils ont vu d’autres ethnies mourir à son contact. Des maladies anodines comme la rougeole ou la grippe sont fatales pour eux.

Il faut savoir que depuis la colonisation de l’Amérique du Sud, 90% des peuples autochtones ont disparu, c’est énorme. C’est soit à cause des violences, soit à cause des maladies. Des peuples ont disparu, c’est pour ça que les peuples isolés, il faut absolument les laisser tranquille, c’est la seule chose à faire pour eux et surtout ne pas envahir leurs territoires. Au Brésil, il y a des colons qui viennent chercher de l’or et qui participent à la déforestation, c’est très grave. Il y a des assassinats de peuples et de leaders autochtones. Ce sont deux mondes qui s’affrontent et deux choix de civilisation.

BB : Les récits du livre illustrent bien la notion de résilience également…

S.R : Quand on voit tout ce par quoi ils sont passés et qu’ils tendent encore la main sans rancune et avec beaucoup d’amour, d’espoir et de sagesse, je me dis écoutons-les et boycottons les produits qui sont à la source de l’exploitation de leurs territoires. Et consommons moins car les ressources ne sont pas infinies, on le sait. Il est primordial de s’informer sur les produits qu’on achète et qu’on consomme. En changeant nos modes de consommation, ça peut faire changer politiques et industriels.

BB : Quelle anecdote résume le mieux la philosophie de ces peuples racines ?

S.R : Tanoné, qui est une des rares femmes caciques au Brésil, il y en a 17 et elle fait partie de ces femmes-là. Malgré la violence subie dans sa vie, elle a failli mourir plusieurs fois soit de maladies soit de tentatives d’assassinats, elle a toujours fait preuve de beaucoup de courage. Elle a été choisie pour devenir cacique soit cheffe de sa tribu depuis plus de trente ans. Je connais son histoire, toute cette violence, et elle a un rire, une joie de vivre qui m’ont profondément touchée dans mon cœur. Je lui ai dit d’où tu sors ça ? Elle m’a répondu : « le rire c’est la meilleure énergie pour éclater le négatif et passer à l’action ».

Propos recueillis par Latifa Oulkhouir

Crédit photo : Benjamin Geminel / Flickr

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