Plus d’une semaine après le décès d’Abdoulaye Diaw dans les locaux du commissariat de Bagneux (Hauts-de-Seine), de nombreuses questions restent en suspens. De quoi grand Baba, de son surnom, est-il mort ? Les professionnels de santé qui l’ont ausculté à deux reprises durant les 24 heures précédant sa mort, auraient-ils pu le sauver ?
Une enquête pour connaître les causes de sa mort a été confiée par l’IGPN. En début de semaine, une autopsie a été réalisée. « Des examens complémentaires ont été ordonnés par le parquet de Nanterre pour parfaire les premiers résultats, qui tendent à exclure l’intervention d’un tiers et préciser la cause exacte du décès », a indiqué le parquet de Nanterre, mercredi après-midi. De son côté, la famille envisage de porter plainte.
Des alertes ignorées
Dimanche 8 décembre, il est 17 heures quand des policiers de la sûreté de la Direction territoriale de la sécurité de proximité (DTSP) des Hauts-de-Seine interpellent Abdoulaye Diaw sur la commune de Bagneux. Le trentenaire est en possession de cannabis. Il est emmené au commissariat et placé en garde à vue pour la nuit.
Le lendemain, son conseiller se rend au commissariat pour s’entretenir avec Abdoulaye, comme le veut la loi. Abdoulaye Diaw paraît alors « fatigué ». Il n’a à cet instant pas encore vu de médecin depuis son placement en garde à vue la veille.
Les visites médicales en cas de placement en garde à vue sont un droit qui peut être exercé à la demande de la personne concernée ou par un membre de sa famille. Plus exceptionnellement, un médecin peut être appelé sur demande du procureur de la République ou d’un officier de police. Sous curatelle renforcée à cause de ses troubles psychiatriques, Abdoulaye Diaw n’était pas en capacité de formuler une telle demande. Les policiers présents au commissariat de Bagneux du 8 au 10 décembre n’en saisiront pas l’occasion.
Cette audition nous paraissait indigne vu les circonstances
En fin d’après-midi, Abdoulaye Diaw fait une crise d’épilepsie. Il est transporté à l’hôpital privé d’Antony-Ramsay Santé. Ses avocates, Marie-Alix Canu-Bernard et Agnès Lowenstein, sont prévenues par téléphone. Plus surprenant, l’officier au bout de fil envisage d’organiser une audition le soir-même, alors qu’Abdoulaye se trouve toujours à l’hôpital. « Nous avons tout de suite refusé. Cette audition nous paraissait indigne vu les circonstances », explique Maître Lowenstein. Dans la foulée, les avocates alertent par mail le procureur de Nanterre. Abdoulaye, lui, retourne en cellule.
Des conditions de garde de vue contestées
Une nouvelle tentative d’audition a lieu le mardi 10 décembre. C’est une collaboratrice du cabinet qui franchit la porte du commissariat. Devant les enquêteurs, Abdoulaye Diaw est à présent « dans un état lamentable », décrit Maître Lowenstein. « Il tient à peine debout. Il a le visage tuméfié et la bouche qui saigne. Il n’a plus de force. Il respire mal », énumère l’avocate.
La suite de l’audition semble être tendue. « Imaginez-vous ma collaboratrice : à ses côtés, Abdoulaye qui suffoque. En face, des enquêteurs qui refusent d’entendre ses alertes. Et elle, qui n’a que son crayon pour faire valoir le droit à Abdoulaye à voir un médecin », dépeint Maître Lowenstein.
D’après l’avocate, les enquêteurs écourtent l’audition de leur propre chef. Un médecin et un psychiatre sont finalement appelés sur observations de l’avocate présente. Les deux professionnels de santé jugent tour à tour l’état d’Abdoulaye compatible avec la garde à vue. Pourtant, aux alentours de 15 heures, Abdoulaye Diaw est déclaré mort après un arrêt cardio-respiratoire.
On nous dit que tout a été fait selon les règles. Pas selon les règles de l’humanité visiblement
« On nous dit que tout a été fait selon les règles. Pas selon les règles de l’humanité visiblement », réagit Maître Lowenstein. Très affectée par l’annonce du décès d’Abdoulaye Diaw, l’avocate souligne que « toute l’équipe du cabinet est accablée ».
Le Syndicat national unitaire intérieur (SNUIPN), considéré à gauche des puissants syndicats policiers, analyse quant à lui l’affaire d’un point de vue technique. « Ce drame souligne qu’il serait nécessaire de filmer les cellules de garde à vue (ce qui n’est aujourd’hui pas possible en vertu d’une norme européenne) », observe le syndicat. Il tient par ailleurs « à souligner le grand professionnalisme des policiers qui ne sont nullement en cause dans ce drame ».
13 ans d’errance judiciaire
Alors, à qui la faute ? « Ce n’est malheureusement pas la première fois que des enquêteurs croyaient qu’Abdoulaye simulait », souffle Maître Lowenstein. Depuis 13 ans, l’avocate accompagnait Abdoulaye. De lui, l’avocate dit qu’il avait un comportement « d’enfant », ballotté de juridiction en juridiction pour des délits mineurs et de la consommation de cannabis « en automédication ».
On ne peut pas parler de justice sans parler de santé psychiatrique
« Cela fait des années que je tire la sonnette d’alarme », s’émeut-elle. La place d’Abdoulaye était-elle en garde à vue ce mardi 10 décembre ? « On ne peut pas parler de justice sans parler de santé psychiatrique », appuie Maître Lowenstein.
L’avocate déplore que « le parquet pénal ne se soit jamais saisi du sujet » de l’état de santé d’Abdoulaye Diaw qui n’aurait pas bénéficié de traitement judiciaire adapté à sa situation médicale. « Combien y a-t-il de personnes malades dans cette même situation ? », s’indigne Maître Lowenstein.
Une affaire de violences policières classée sans suite
« Je sais que lorsqu’une personne décède, on a tendance à dire qu’elle était appréciée par tout le monde. Mais pour grand Baba : c’est vrai », débite au téléphone un proche. Ami d’enfance du défunt, l’influenceur Bezeleze92 a été l’un des premiers a relayé la mort d’Abdoulaye sur ses réseaux sociaux. « C’était un cousin sans lien de sang », se justifie-t-il.
Sur ses réseaux, où ses publications peuvent atteindre 200 000 vues, il a publié une vidéo très partagée où l’on voit un jeune homme noir se faire percuter violemment par une voiture avec gyrophare. Deux policiers, l’un en civil, l’un en uniforme, arrivent en courant et le mettent à terre. Le policier en uniforme se jette sur lui et lui assène un coup de poing.
Maître Lowenstein a confirmé au Bondy Blog l’authenticité de cette vidéo qui date d’août 2023. Abdoulaye Diaw est bel et bien l’individu violenté par des agents de la BAC de Bagneux. Des violences qui lui valent à l’époque deux mois d’interruption temporaire de travail. « Nous avons appris en même temps son décès et le classement sans suite de la procédure pour violences volontaires », dénonce l’avocate.
Il était connu et apprécié de tout le monde
Dans le 92, le décès de grand Baba a ému les communes environnantes. « Il était connu et apprécié de tout le monde », assure Bezeleze92. Fontenay-aux-Roses, Clamart, Châtillon, Malakoff, Le Plessis-Robinson ou encore Sceaux ont connu des soirs de révoltes conduisant à, au moins, 14 interpellations. Dans ce département « village », comme le décrit le jeune homme, le choc est retentissant et la réponse des mairies insuffisante, juge-t-il. Sur les réseaux sociaux, la maire PCF de Bagneux à appeler à ce que la lumière soit faite « sur les circonstances de ce drame ». Contactée, la commune du défunt, Fontenay-aux-Roses, n’a pas répondu à nos sollicitations.
L’influenceur Bezeleze92 a tout de même reçu une visite jeudi dernier. Celle de la police, qui lui reproche le caractère diffamatoire de ses prises de parole et le contenu violent de ses publications. Interpellé à Antony, il a été transféré dans la soirée dans plusieurs commissariats du 92, dont celui de Bagneux. Le même où son ami a perdu la vie.
Méline Escrihuela