« Aujourd’hui, nous allons voir l’alphabet. Est-ce que vous connaissez bien votre alphabet ? D’ailleurs, combien y a-t-il de lettres ? » Danielle Mouly, tutrice bénévole de Savoirs pour Réussir, introduit sa leçon par la base, l’alpha et l’omega de la langue française. Samia* répond timidement à la question : « Vingt-six ». Autour d’une petite table, quatre femmes d’une vingtaine d’années, stylo en main, se concentrent sur leur exercice du jour. « Recopie les listes de mots dans l’ordre alphabétique », lit avec difficulté Adriana*. Parmi la liste, quatre mots commencent par la lettre « f » : « faisant, flamant, fennec, fouine ». Danielle, leur tutrice, les écrit sur le tableau en leur expliquant avec douceur : « Ils commencent tous par la lettre f, il faudra donc regarder la seconde lettre ». Un climat serein et de confiance s’installe dans la petite salle. Dans cette association, on lutte contre l’illettrisme avec une pédagogie bienveillante et plus lente qu’à l’école.

« Ici, on est là pour apprendre à désapprendre, présente Danielle. A l’école, certains élèves ont été découragés par les vastes programmes ou parce qu’on ne les aidait pas assez. Avec trente élèves par classe, l’instit’ n’a pas forcement le temps de revenir sur les erreurs et de s’attarder sur les difficultés de chacun. À Savoirs pour réussir, on essaye d’aborder l’écriture sous forme de jeu. On a une façon plus légère de leur réapprendre les fondamentaux. Notre premier but est de leur redonner confiance ». Et en effet, l’émotionnel a un rôle primordial pour réapprendre notre langue maternelle, affirme de la directrice adjointe et tutrice du cours de lecture, Perrine Terrier : « Les personnes en situation d’illettrisme sont tétanisées par leurs difficultés, pour elles c’est un lourd handicap. Elles sont persuadées d’être seules dans ce cas-là. Il y a un grand sentiment de honte et d’isolement ».

Les cours se déroulent en effectifs réduits, pour favoriser l’accompagnement de chacun

Un problème qu’on cache, même à l’école

Cette perte de confiance n’a pas aidé Laura*, loin de là. Pendant longtemps, cette jeune femme de 26 ans a repoussé son problème : « Je n’avais pas trop envie d’affronter ça car j’avais honte et ça me fatiguait ». Étant dyslexique, Laura a toujours voulu cacher ses difficultés à l’école : « Quand j’étais en primaire, je recopiais sur mes voisins. J’ai réussi à aller jusqu’en CAP, je disais à mes professeurs que je ne voulais pas lire devant toute la classe car je suis dyslexique. Ils ne s’attardaient pas et d’un côté cela m’arrangeait. Mais au final, j’aurais préféré que l’on m’aiguille vers des professionnels ». Au quotidien, cette situation devient de plus en plus dérangeante, déplore la jeune femme : « Au niveau de l’élocution, je n’ai aucun problème mais pour écrire, c’est une catastrophe. Cela me gêne dans tout, même pour écrire des textos, j’utilise l’audio de mon téléphone ».

Une gêne qu’Elodie a également ressentie, plus jeune. Cette jeune maman de 22 ans fait partie des 100 000 Français (chiffres du collectif « Ecole pour tous ») à n’avoir jamais été scolarisés à l’école primaire et cela à cause de raisons familiales qu’elle a du mal à confier : « Je n’ai jamais connu l’école primaire. Je suis allée directement en 6ème SEGPA. Au début mes professeurs n’étaient pas attentifs parce que je cachais mes difficultés avec la langue française. Mais quand on me donnait des exercices à faire, je les rendais vide ». Cette instruction n’a d’ailleurs pas suffi à Elodie pour maîtriser le français : « Je suis à Savoirs pour Réussir depuis 3 ans, j’y ai appris beaucoup de choses, notamment à écrire, lire et à compter », dit-elle fièrement.

Certains parlent avec quelques centaines de mots seulement

Séparé par un rideau, un autre atelier a déjà commencé. Il s’agit du cours de technique de lecture. Quatre autres élèves lisent à tour de rôle un passage d’un livre de Kidi Bebey, Enfin chez moi. Le récit est simple et raconte l’histoire de Karine, une jeune fille qui achète son premier appartement. Elle se trouve dans la salle d’attente avec d’autres futurs acheteurs. « On l’a invitée à s’asseoir, puis un couple est entré après elle et tous se saluèrent gênés », lit Karim*. Il bute sur le mot « gênés » à cause des accents et aussi « parce que je ne le connaissais pas », confie-t-il timidement. Perrine Terrier, leur tutrice, leur explique la signification : « C’est comme par exemple lorsque l’on veut dire bonjour à quelqu’un que l’on ne connait pas et que l’on n’ose pas, on est gêné ».

La maîtrise du vocabulaire est placée au centre des apprentissages

Ce manque de vocabulaire déstabilise et empêche les personnes en situation d’illettrisme de progresser. « A l’oral, les personnes illettrées ont beaucoup de mal car elles manquent de vocabulaire, explique Perrine. On essaye d’enrichir le leur. Même si les personnes ont vécu en France, plusieurs fonctionnent avec à peine quelques centaines de mots seulement. »

Si l’on en croit l’échelle Dubois-Buyse, l’ouvrage de référence pour quantifier et spécifier le vocabulaire à chaque âge, à 14 ans, on connaîtrait 3725 mots. Un adulte, quant à lui, en connaît environ 5 000. Et comme chaque discipline, il faut s’entraîner pour progresser. On a tendance à croire que la langue maternelle est un peu comme le vélo, qu’elle ne s’oublie jamais mais c’est faux, confirme l’enseignante du jour : « Il y a le phénomène d’oubli, comme une langue étrangère que l’on ne travaille pas assez. Il peut se passer la même chose pour la langue maternelle, même si cela prend plus de temps. Il y a des personnes qui dans leur vie professionnelle ou familiale n’écrivent jamais comme dans les métiers ouvriers ou d’usine. Ils peuvent perdre leurs compétences ».

L’illettrisme numérique, nouveau fléau

Dans le monde du travail, la situation est également très compliquée pour les personnes illettrées. D’après le ministère du Travail, 6% des salariés et 10% des demandeurs d’emploi en situation d’illettrisme sont freinés dans leur évolution ou le retour à l’emploi.

C’est le cas de Karim, 31 ans et en recherche d’emploi : « Mon illettrisme me dérange surtout pour faire des papiers et tout ce qui est administratif, c’est ma mère qui s’en occupe ». Laura, ex-vendeuse, a quant à elle a dû trouver des stratagèmes pour que son employeur ne découvre pas son problème : « J’étais vendeuse avant et heureusement que dans la vente, on n’écrit pas beaucoup. On a besoin de l’écriture seulement pour faire des inventaires. Quand il fallait les faire, je disais que j’étais malade, ou alors je prenais trop de temps donc mes employeurs ne me les confiaient plus. Mais personne n’était au courant de ma situation ».

Autre souci, avec la modernisation de la technologie et la dématérialisation, naît l’« illectronisme » ou « illettrisme numérique ». Et là aussi, il va falloir apprendre et être pragmatique. « Face au tout-numérique, il y aura une double peine pour les personnes illettrées, prévient Perrine Terrier. On souhaite s’adapter à la situation. Nos élèves travaillent sur des tablettes et des ordinateurs car maintenant tout se fait en ligne, comme par exemple la déclaration d’impôts ou tout simplement écrire un mail ou inscrire ses enfants à une activité extrascolaire. » De quoi rendre encore plus indispensable le travail de l’association, pour pallier les failles d’un Etat qui laisse encore plusieurs centaines de milliers de ses enfants sortir du système scolaire sans maîtriser les savoirs fondamentaux.

Masisilya HABOUDOU

Crédit photo : MH / Bondy Blog

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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