En ce lundi de début de printemps, il est 13h30 quand Oriane, 16 ans, se présente au pupitre installé au centre de la salle de classe. En cinq phrases, elle va droit au but. «Bonjour à tous. Pour ma part, je revendique plus d’éducation. Personne ne naît raciste, antiféministe ou harceleur. Personne ne naît méchant ou avec un cœur méchant. Tout se joue dans l’éducation, dans les mentalités et dans ce qu’on transmet à chacun. C’est dès la naissance qu’il faut mettre les gens sur la bonne voie. Parents, soyez plus attentifs, plus à l’écoute. »

Des ateliers pour s’improviser Président et se faire comprendre

Son troisième essai était le bon. Oriane le sait. Elle a joué juste. A l’instar de ses vingt camarades en bac pro vente au lycée Léo Lagrange de Bondy, elle participe trois fois par semaine à des ateliers théâtre conçus par l’association Citoyenneté Jeunesse. Encadrés par la comédienne Serena Reinaldi autour d’un projet intitulé « Moi Président », les élèves s’exercent à déclamer face caméra leurs propres programmes. Après avoir alterné des séances de réflexion et de pratique, ils ont tourné des spots vidéo mettant en scène leurs discours, façon président·e de la République. Pour se faire comprendre, ils n’y vont pas par quatre chemins. Reste à travailler la voix, le fond et la présence.

Pourquoi dans une société multiraciale, on devient de plus en plus multiraciste ?

« Le but n’est pas de faire d’eux des artistes mais plutôt de leur apprendre à libérer leurs ressentis sur les questions qui les touchent. J’utilise le théâtre pour déconstruire les stéréotypes et porter une parole d’égalité. Ils apprennent à maîtriser leur voix, à prendre le temps, à lâcher prise, à casser leur timidité, à improviser dans un cadre non-scolaire », explique la comédienne, formée au Conservatoire des arts dramatiques de Bologne.

Serena Reinaldi a dirigé très tôt des ateliers théâtre pour adolescents en situation familiale difficile. Après la réalisation de son premier court-métrage sur la thématique des violences faites aux femmes, elle monte un spectacle deux ans plus tard avec quinze détenues de la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

Il faut apprendre aux gens à ouvrir leur esprit, en leur parlant de certaines cultures.

Parmi les thèmes abordés depuis le début du cycle, la lutte contre le racisme et les discriminations figure comme une priorité. Rien d’étonnant de la part d’élèves évoluant dans un lycée aux identités plurielles. « Pourquoi dans une société multiraciale, on devient de plus en plus multiraciste ? », leur demande alors la comédienne. « C’est eux (ndlr : les Blancs) qui restent bloqués », répond du tac au tac Oriane. Au tour de Wissem de rebondir : « Il faut apprendre aux gens à ouvrir leur esprit, en leur parlant de certaines cultures, telles que la culture musulmane, afin d’éviter par exemple de penser que tous les Arabes sont pareils. Ici, on vit pour la plupart en cité, on sait ce que c’est le partage. Mais depuis les attentats de 2015, cette stigmatisation s’est amplifiée… »

La comédienne qui se dit « féministe à fond » a été révélée en France par la télé-réalité avant de briller sur les planches du Festival d’Avignon dès 2005.

Des mesures pour une société plus douce et plus égalitaire

Alors que nombreux sont les élèves qui estiment, résignés, que « ça ne changera jamais », avouant ne pas avoir de solutions contre ce racisme ordinaire, systémique et « toujours camouflé », d’autres préfèrent se pencher sur des sujets transversaux. Pendant que Lina scande : « À chaque travail égal, salaire égal », Leane exige « une réelle politique de lutte contre les violences conjugales ». Falonne souhaite pour sa part s’attaquer à la question du mal logement en « réquisitionnant tous les logements vacants ». Pour Maelle, l’urgence, ce sont « les transports gratuits ». Selon Ayse, il faudrait aux jeunes davantage « d’accompagnement à l’orientation, pour en finir avec la tradition élitiste de l’école française ». Une dernière mesure approuvée par Alexis qui estime que « certains jeunes mal orientés continuent de s’auto-censurer, comme pris dans un cercle vicieux. »

C’est aussi la faute aux médias et à la désinformation.

D’autres encore ne manquent pas d’humour, à l’instar de Mohamed qui souhaite « débloquer un budget pour la protection des hommes romantiques. » De son côté, Matis prône « la légalisation du cannabis pour la garantie d’un pays reposé, cool et souriant », pendant que Killian – rebaptisé Tantoin le fils caché de Macron – compte « transformer les uniformes des policiers en tenues de bisounours de toutes les couleurs » et « renommer l’Assemblée nationale en bande organisée ». Question de représentativité…

Puis le sérieux reprend son cours. « C’est aussi la faute aux médias et à la désinformation, ose Georges. On parle trop rarement de ce qui se passe de bien dans les quartiers populaires. Les médias préfèrent s’attarder sur la violence et l’insécurité car ça fait plus d’audience. On entend Zemmour défendre ses idées à longueur de journée. Normal que des gens aient envie de voter pour l’extrême-droite. »

La projection des capsules vidéos aura lieu avant les prochaines vacances scolaires, devant les autres élèves et les familles.

« Bon après faut arrêter de se victimiser, tranche de nouveau l’éloquente Oriane. On n’est pas si mal en France. Pour les Noirs, c’est compliqué aussi dans les pays arabes. Les esclaves en Libye, on en parle ? Il faut être honnête. Le vrai problème, la vraie question, c’est aussi le patriarcat, tous les préjugés sur les filles qui portent le voile, ou le sexisme envers des filles qui vont porter des mini-jupes ou se maquiller. Il peut y avoir beaucoup de jugement dans un regard. »

Pour vouloir que ça change, le premier pas, c’est de le dire.

Pêle-mêle, ces témoignages mis bout-à-bout méritent bien entendu un approfondissement. C’est tout l’enjeu des derniers ateliers où les jeunes seront invités à performer une dernière fois devant la caméra. Seul bémol : un blocage chez certains quand il s’agit d’évoquer leur sentiment sur l’homophobie. Un blocage qui interroge leurs propres limites face à l’acceptation de toutes les différences.

« L’idée, c’est avant tout leur donner envie de s’exprimer car ils sont trop souvent dans une position d’écoute et de passivité, observe Serena Reinaldi. Je dis souvent parole égale liberté. C’est comme la question du vote. Tu as beau parler dans ton coin, si tu ne t’impliques pas en allant voter, tu ne seras pas entendu. Et on sait combien cette abstention est souvent très forte chez les jeunes. Pour vouloir que ça change, le premier pas, c’est de le dire. L’issue, c’est la parole. »

Il faudrait un permis pour pouvoir faire voter les mineurs. Parce que du coup, ce sont les vieux qui votent, et nous, on ne se prononce pas !

À quelques secondes de la sonnerie, les élèves clament en chœur : « Madame, il faudrait un permis pour pouvoir faire voter les mineurs. Parce que du coup, ce sont les vieux qui votent, et nous, on ne se prononce pas ! » Pas question de se décourager pour autant. Alors qu’ils s’apprêtent à partir en stage, la restitution des capsules vidéos devrait avoir lieu juste avant les prochaines vacances scolaires du printemps. Invités, les parents disponibles découvriront leurs grands enfants dire leurs quatre vérités.

Florian Dacheux

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