Sous un ciel grisâtre, balayé par le vent, une pluie torrentielle s’est mise à tomber. Pas de quoi décourager les élèves du lycée Gustave-Eiffel de Gagny, venus braver le mauvais temps. Ils sont environ 200 à s’agglutiner devant l’entrée de l’établissement, ou une barricade a été installée. Au son d’un haut-parleur, un élève martèle rageusement : « Il n’y aura pas de zéro ! », « Rentrez chez vous ! » 

Le but de la manoeuvre des lycéens est clair : empêcher la tenue des E3C, les épreuves communes de contrôle continu, premières échéances du bac version Blanquer. Elles sont censées se dérouler cette semaine, et, dès ce lundi matin, les lycéens sont vent debout contre leur existence même. Pour galvaniser la foule, un jeune crie, sur un ton de révolte, dans le haut-parleur : « On aura tous notre bac ! », « Macron se fiche de nous ! »

L’ambiance est chaude, parfois révoltée, mais aucun heurt particulier n’est à signaler. Sous l’oeil de policiers venus encadrer la mobilisation, certains élèves pénètrent dans le lycée. Selon nos informations, seuls 22 élèves ont passé l’épreuve d’anglais. La tendance est bien au boycott. Un peu plus loin, les professeurs ne sont pas en reste puisqu’ils ont installé un piquet de grève et distribuent quelques victuailles aux élèves. Il y a une petite table, des chaises, des gâteaux, du jus d’orange. Les enseignants sont tout aussi indignés par la réforme du baccalauréat qui se matérialise ce lundi.

On dénonce ce bac local et inégalitaire

A l’instar d’autres établissements de Seine-Saint-Denis, les enseignants et les élèves de Gustave-Eiffel réclament l’annulation immédiate de la première session des E3C. « On trouve qu’elles arrivent vraiment trop tôt, déplore Ferdaous, élève en classe de première. Nous ne sommes pas préparés. »

Au-delà de cette session d’épreuves, c’est le nouveau bac en lui-même qui est rejeté. Claire Fortassin, professeur de philosophie et syndiquée SNES-FSU, détaille les raisons de l’engagement des professeurs : « On dénonce ce bac qui est local et inégalitaire. Il y a une partie de contrôle continu, avec des sujets choisis directement dans les établissements et certains sujets qui fuitent car tout n’est pas organisé à la même date. Il y a de fortes chances que nos élèves aient déjà vu un certain nombre de sujets sur les réseaux sociaux. »

Face à cela, les profs réclament un diplôme du baccalauréat sans stigmatisation, une réforme du lycée pensée avec les enseignants et pour la réussite des élèves, en réduisant la pression sur les élèves, en diminuant les effectifs par classe… Rémi Gilardin, professeur de sciences économiques et sociales, confie son inquiétude quant à la valeur future du diplôme de ses élèves : « On craint vraiment un étiquetage ‘bac Gagny’, ‘bac 93’ puisque les sujets sont choisis et corrigés localement, sans harmonisation nationale. Le bac local, c’est le gros mot d’ordre. »

Une AG sans adultes et une mobilisation autonome

Les professeurs ont expliqué que les élèves se sont mobilisés de leur côté pour faire entendre leur voix. Ces derniers ont ainsi diffusé et transmis une pétition, à l’attention du proviseur et du ministre de l’éducation nationale, avec plus de 584 signatures de lycéens. Ils ont également tenu à organiser une AG, le jeudi 23 janvier, sans la présence d’adultes, qui a conduit au blocage du lycée.

Luna, une autre porte-parole des lycéens, nous éclaire sur la question: « Depuis une semaine, on essaie de nous manipuler dans les bureaux. Du coup, on a pensé que c’était mieux de faire une AG sans adultes pour qu’ils n’aient aucune influence sur le choix des élèves. C’était important pour nous. » Un engagement que salue Claire, la prof de philo : « Clairement, les élèves sont autonomes et c’est important pour nous. Ils se sont organisés de manière très démocratique. Nous avons tenu à affirmer depuis le début que le mouvement des élèves et celui des profs sont distincts, même s’ils sont unis sur le fond, c’est-à-dire sur l’annulation des épreuves E3C et leur report à la fin de l’année, pour que ce soit mieux organisé. »

La mobilisation des élèves n’a pas été vue d’un si bon œil par tout le monde. Les lycéens dénoncent ainsi les pressions exercées par la direction de l’établissement, du 0/20 pour les élèves mobilisés à l’exclusion des « têtes » du mouvement. « C’est lamentable, tacle Ferdaous. Nous représentons la parole des lycéens. » Même constat chez Luca : « C’est très petit de la part du proviseur. Il ne devrait pas agir comme ça. Pendant une semaine, nous avons été convoqués pour des réunions pendant des heures et des heures et ça n’a mené à rien. »

Les lycéens de Gagny ne sont pas les seuls à s’être mobilisés ce lundi. Pas de quoi faire fléchir, pour le moment, le gouvernement et un ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, qui reste sourd aux revendications lycéennes. « Tout ça prouve qu’il faut continuer à nous battre, positive Luna. Sinon, on ne nous écoutera jamais. »

Hervé HINOPAY

Crédit photo : HH / Bondy Blog

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