« Je suis prof de lettres-histoire, et j’ai donné cours de maths pendant trois mois à des élèves de seconde ! » Stéphane*,  enseignant, déclenche l’hilarité de ses collègues avec cette expérience vécue dans un des établissements où il a enseigné précédemment.  « J’ai balancé au proviseur, entre deux cafés, que je me débrouillais pas trop mal en maths, et il m’a proposé ce poste. »

Ce jeudi 8 novembre, il est plus de 21 heures au lycée professionnel Arthur Rimbaud de Garges-lès-Gonesse (95), banlieue nord de Paris où les barres d’immeuble font face aux petits maisons pavillonnaires. Une dizaine d’enseignants du lycée, rejoints par une collègue d’un établissement voisin, une assistante de vie scolaire et un représentant syndical, se sont retrouvés pour partager un verre et débattre au cours de ce qu’ils appellent une « nuit des écoles », une réunion nocturne dans l’établissement. Pour l’occasion, la salle des profs a été transformée en bureau de crise sur l’avenir du lycée professionnel. 

Une soirée pour débattre de l’avenir des lycées professionnels

Le principe : des enseignants, et parfois des parents, occupent les écoles le soir, voire y dorment. C’est une manière de se mobiliser sans faire perdre d’heures de cours aux élèves, ni de jours de salaires aux enseignants. L’idée a été lancée par Daniel Lartichaux, documentaliste à Arthur Rimbaud. « Je l’ai proposée à mon lycée lors de la grève du 9 octobre dernier, et les collègues ont tout de suite accepté », raconte-t-il.

Tous sont installés autour de petits fours, gâteaux maisons et sodas. Malgré l’heure tardive, l’ambiance est chaleureuse et tous sont attentifs. La parole va d’un collègue à l’autre, et les sujets de débat sont nombreux.

C’est un message citoyen, c’est une manière de montrer qu’on est vraiment inquiet et mobilisé

« Je me fais l’avocat du diable, mais ce ne serait pas négatif si demain dans nos classes il y avait à la fois des adultes et des jeunes, avec des niveaux différents. Ça casserait l’image d’un bac pro poubelle ! » lance Monique*, enseignante du collège voisin Henri Wallon. Suzy Vinzon, professeur de français, annonce à son tour : « Moi, j’adore les projets interdisciplinaires, mais c’est du travail supplémentaire ! ». Elle a rejoint cette soirée malgré le fait qu’elle ne travaillait pas aujourd’hui : « C’est un message citoyen, c’est une manière de montrer qu’on est vraiment inquiet et mobilisé, » explique-t-elle.

Inquiétude principale ce soir : la réforme prévue pour l’enseignement en lycée professionnel. « Après le bac pro quatre ans (BEP + BAC), on nous a imposé la bac pro trois ans, et aujourd’hui on propose un Bac pro « light » de deux ans. Voilà commentgraduellement, on détruit les temps scolaires des élèves,» indique le texte d’appel à cette nuit d’occupation. En cause : la diminution du nombre d’heures d’enseignement, une « logique d’économie d’échelle » qui fusionne lycées professionnels et apprentissage… 

Plus de moyens, d’effectifs, de transparence

Autres motifs de mécontentement pour les personnels de cet établissement, dont certains avaient rallié le collectif Touche pas à ma ZEP : la « diminution drastique des moyens » sur les villes de Garges et Sarcelles, des sous-effectifs qui rendent la situation « tendue », la précarité des conditions de travail, et la fin des moyens liés à l’éducation prioritaire.

Le silence se fait quand Boualem Snaoui, représentant syndical CGT Éduc’action et professeur de biotechnologie, prend la parole. Muni d’une feuille, il parle chiffres : « En lycée professionnel on a 1320 heures d’enseignements, Blanquer veut passer à 1260 heures. On va perdre 60 heures ! »  ou lance : «  Ils veulent nous imposer la co-intervention ! ». 

Les co-interventions ne doivent pas être imposées, mais être une démarche volontaire de l’enseignant

Tandis qu’il énumère les problèmes, une collègue distribue des photocopies d’un tableau comparant les grilles horaires actuels d’enseignants en bac pro à celles d’un « lycée Blanquer », et qui indique notamment 60 heures de moins en enseignement professionnel. S’agissant des co-interventions, cours interdisciplinaires impliquant deux enseignants par classe, le fait que ce soit imposé déplaît. « Les co-interventions ne doivent pas être imposées, mais être une démarche volontaire de l’enseignant » estime Suzy Vinzon, dans l’approbation de ses collègues. « En imposant des cours avec deux professeurs, les élèves auront toujours un enseignant face à eux,» remarque Boualem Snaoui. « Ça arrangera l’Éducation Nationale car il y aura moins d’absentéisme et donc finalement la forme primera sur le fond, » estime-t-il.

De manière générale, les enseignants reprochent au gouvernement un manque de transparence sur la réforme du lycée professionnel. Pour Isabelle*, professeur d’éco-droit, il faut clarifier la situation. « On a peur pour nous, pour notre travail, » confie-t-elle.

C’est une première dans le lycée, indiquent les enseignants. Pour la suite, ils espèrent fédérer des collègues d’autres établissements du département autour du mouvement « nuits des écoles ». « On attendait plus de collègues d’autres lycées, mais ils sont absents ce soir pour des raisons personnelles, » explique Daniel Lartichaux.  « Jeudi prochain, c’est le lycée Utrillo de Stains qui organise sa nuit des écoles, on va se joindre à eux ! » annonce-t-il. 

Mohamed ERRAMI

*Le prénom a été modifié

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