Article initialement publié le 11 mai 2022

« C’est inadmissible ! », « Stop à l’école à deux vitesses », « Où est l’égalité des chances ? ». Dans les commentaires laissés sous la pétition lancée par les parents d’élèves du collège Anatole France des Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la colère est palpable. Devant le collège, la fatigue aussi.

Dans cet établissement situé en bordure du canal de l’Ourcq, on déplore deux absences restées sans remplacement pendant quatre mois et un mi-temps complémentaire non-pourvu depuis janvier. Si des élèves de tous niveaux en subissent les conséquences, la situation est particulièrement alarmante pour les élèves de troisième, qui voient l’échéance du brevet approcher à grand pas.

4 mois sans histoire-géographie ni anglais

Malgré les mobilisations et de multiples sollicitations du ministère, un tiers des candidats au Diplôme National du Brevet de ce collège passeront les épreuves de 2022 avec au moins quatre mois de retard en histoire-géographie et en anglais. Karima est élue FCPE au collège Anatole France. Le jeudi 7 avril 2022, sa fille en classe de 3ème, l’informe que sa professeure d’histoire-géographie, partie en congés maternité en janvier, est enfin remplacée. Pour elle ce n’est que par le combat que le remplacement a pu se faire : « c’est peut-être ce qui a permis de changer la donne, parce que je vois beaucoup d’autres établissements dans le département qui n’ont pas eu la même chance que nous ». La professeur d’anglais absente n’a été remplacée que le 9 mai dernier.

Les profs nous mettent la pression en nous disant qu’il nous reste pratiquement tous les chapitres à voir. 

Si le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer se plaît à brandir la sacro-sainte « continuité pédagogique » dès qu’il en a l’occasion pour défendre son bilan, les remplacements semblent dépendre davantage du degré de mobilisation des parents et personnels que du ministère. « Nous avons procédé en plusieurs étapes, rapporte Sofiane Hallab, élu FCPE. Après avoir sollicité la direction, nous avons contacté l’académie, la mairie pour qu’ils jouent de leur côté, et le rectorat. On a ensuite lancé une pétition ». « On a découvert depuis longtemps que quand une personnalité politique intervient, ça va plus vite », continue Anne Pieter, co-présidente FCPE 93. « Plus il y a d’interventions politiques, plus ça fonctionne. Mais il n’y a jamais qu’un seul élément qui entre en ligne de compte. »

Il reste que, sans grande surprise, l’éléphant a accouché d’une souris. Le mi-temps complémentaire du professeur de français ne sera mis en poste qu’un mois plus tard. Pour les cours d’anglais, les élèves devront encore patienter et laisser filer le retard, comme on l’exige si souvent des jeunes Séquano-Dionysiens.

A l’approche des épreuves du brevet, des élèves accusent quatre mois de retard dans l’étude des programmes d’anglais et d’histoire-géographie.

Abandon, tensions et bricolage

Les chiffres sont désormais bien connus : un élève de Seine-Saint-Denis perd en moyenne une année de scolarité en raison des non-remplacements de professeurs. La Seine-Saint-Denis connaît des inégalités internes entre ses établissements, qu’Anne Pieter ne manque pas de pointer : « Dans les établissements touchés où il y a des fédérations de parents d’élèves, au moins les remontées sont faites, raconte-t-elle.  Mais le pire, c’est là où il n’y en a pas. Personne ne peut les aider, il n’y a personne pour signaler les manques. S’il y a réaction du rectorat, ça ira vers là où ça crie ».

 Ce n’est pas notre faute si on en est là, on n’y est pour rien.

Cette situation ne saurait satisfaire la co-présidente FCPE 93 : « Il faut avoir conscience que quand on obtient un remplacement dans un collège, on prive d’une certaine manière un autre établissement où la mobilisation aura été moins forte, faute d’information ou de fédération de parents mieux implantée », se désole-t-elle.

Pour les élèves du collège Anatole France, notamment celles et ceux qui passent le brevet, la situation est anxiogène à bien des égards. « Les profs nous mettent la pression en nous disant qu’il nous reste pratiquement tous les chapitres à voir », confie Ines*. « Alors que ce n’est pas notre faute si on en est là, on n’y est pour rien ».

Dans cette situation où, laissés à l’abandon par l’institution impuissante, les personnels du collège doivent s’organiser en interne, plusieurs tensions émergent entre adultes et élèves. Un professeur du collège a essayé de remplacer sa collègue absente, il a fait un cours et n’est plus revenu. « L’ambiance de la classe n’était pas top. Avec tout ça, les gamins se sont laissés aller », observe Karima.

Et les vidéos YouTube d’histoire-géographie, ça ne remplace pas un prof. 

Les adolescents tombent finalement dans un cercle vicieux. « Tout le monde vient nous crier dessus en disant que c’est notre faute si on n’a plus de cours d’histoire-géographie », raconte Ines. Si elle reconnaît volontiers que sa classe peut avoir « quelques problèmes de bavardage », elle rappelle les adultes à leurs devoirs : « Ça revient finalement à mettre la responsabilité sur nous et à donner une excuse aux adultes qui sont censés régler cette situation dont nous sommes les premières victimes ».

En tant qu’enseignante remplaçante exerçant depuis 2017, Zoé, 27 ans, est devenue familière des climats tendus provoqués par des situations d’absences longues durées laissées trop longtemps sans remplacement. « Quand on est envoyés dans des collèges type REP+, on est face à des élèves qui ont un sentiment d’abandon à plusieurs niveaux, y compris en dehors du cadre scolaire, analyse la jeune professeure, actuellement en remplacement dans un collège de Montreuil. Dans ces conditions, c’est très dur de créer une relation de confiance avec des élèves ».

Recrutement à flux tendus

Le 8 avril s’est tenue une réunion de la FCPE 93 en présence du recteur David Auverlot. À cette occasion, l’association de parents d’élèves n’a pas manqué de présenter la liste des établissements souffrant du non remplacement d’absences longue durée dans le département. Le recteur a évoqué de son côté « le manque de vivier » du côté des enseignants pour justifier ses difficultés.

« Une des professeures non remplacées est partie en congé maternité. On savait pertinemment qu’elle allait s’absenter et rien n’a été fait », s’insurge Karima. Pourquoi les absences longues durées sont-elles si rarement remplacées, alors qu’elles sont largement prévisibles dans la plupart des cas ?

« Si on embauche continuellement sur des contrats précaires, on peut difficilement s’étonner qu’ils se tournent vers autre chose.

« Le budget est là. Le problème, ce sont les ressources humaines », estime Radouane M’Hamdi, secrétaire départementale du SNPDEN-UNSA (Syndicat national des personnels de direction) de Seine-Saint-Denis. « Le problème de vivier s’est accru avec la crise sanitaire qui a vu les arrêts maladie se multiplier. Et malgré le recours aux contractuels, on est resté en déficit ».

Plusieurs facteurs expliquent ce manque, notamment en Seine-Saint-Denis. « On est en Île-de-France, une région très attractive en termes d’offres d’emplois », continue-t-il. Les établissements scolaires du département sont confrontés à une grosse concurrence du secteur privé. Cela pose problème concernant les professeurs contractuels, qui sont titulaires de masters mais n’ont pas passé le concours. Ils auront plus de chances de trouver un emploi stable et mieux payé, dans une entreprise privée ».

La précarité des professeurs contractuels

Se pose en effet la question de l’attractivité de la profession elle-même. La précarité des contractuels tient un rôle majeur dans la persistance du fléau des non-remplacements. « L’organisation administrative est assez chaotique, on peut être appelé du jour au lendemain pour un remplacement, témoigne Zoé. On a des contrats précaires, de courte durée. Ce sont des contrats perlés qui mettent dans des situations humainement assez compliquées. Si tu as un souci de santé, c’est compliqué de te faire arrêter parce qu’on ne va pas renouveler quelqu’un qui est en arrêt ».

Blandine Paulet rappelle les « licenciement massifs » dont cette catégorie d’enseignants, embauchés en CDD sur des courtes durées pour occuper des postes vacants, a fait l’objet en juin 2021. « Il y a quelques années, on faisait signer les contractuels dès le mois de juin, se souvient la syndicaliste. Maintenant, à la même période, beaucoup reçoivent une lettre de rupture de contrat. Un contractuel ne peut obtenir un CDI dans l’Éducation nationale qu’au bout de six ans d’exercice. Mais, chaque fois qu’ils et elles sont en rupture, ça repart à zéro ! ». « Si on embauche continuellement sur des contrats précaires, on peut difficilement s’étonner qu’ils se tournent vers autre chose », conclut-elle.

 Il arrive qu’un établissement soit dans le besoin, qu’un enseignant soit disponible pour remplacer, et qu’il n’y ait personne au niveau du rectorat pour les mettre en relation. 

Par ailleurs, si les textes prévoient qu’un enseignant contractuel peut obtenir un CDI au bout de six ans d’ancienneté, « les cas sont rares, rappelle Zoé. La plupart voient leur contrat rompu au bout de cinq ans et demi maximum ». Cette professeure de mathématiques de 27 ans aura enseigné pendant quatre ans au total. « Mais chaque rupture fait repartir les compteurs à zéro ! ».

La co-secrétaire SNES-FSU 93 dénonce également « les problèmes de ressources humaines au sein même de l’administration du rectorat ». « Il arrive qu’un établissement soit dans le besoin, qu’un enseignant soit disponible pour remplacer, et qu’il n’y ait personne au niveau du rectorat pour les mettre en relation », raconte-t-elle avec exaspération. Ni le rectorat de Créteil, ni la direction académique de la Seine-Saint-Denis n’ont répondu à nos sollicitations.

On assiste à des blocages liés à des logiques budgétaires et de gestion.

Il apparaît finalement que les ambitions politiques sont largement limitées par une logique purement comptable et budgétaire des pouvoirs publics. « On assiste à des blocages liés à des logiques budgétaires et de gestion », confie Florent Ternisien, élu CFDT. « Ministère de l’Education nationale et rectorat se renvoient la balle. Le premier affiche une volonté de pourvoir les remplacements nécessaires, le second rappelle qu’il a un cadre budgétaire à respecter et qu’à chaque fois qu’il en sort il faut demander et attendre une rallonge », conclut ce professeur d’histoire-géographie au lycée Jean Renoir à Bondy.

La galère pour les collégiens

En attendant, pour Ines et Elena*, toutes deux en classe de troisième, c’est la débrouille. « Sur des heures de trou, nous sommes autorisées à assister au cours d’un autre professeur d’histoire-géographie. Mais c’est compliqué de suivre. On n’est que deux à faire ça », une solution réservée aux élèves « motivés », que le prof accepte. « Si le professeur accepte de prendre des gamins en plus, il faut qu’il soit sûr que ça se passe bien », explique la mère d’Elena, compréhensive.

« Il y a aussi les manuels avec les fiches de révisions toutes faites, les annales… Et les vidéos YouTube d’histoire-géographie ». « Mais ça ne remplace pas un prof », tranche sa camarade. Car malgré les périodes de confinement et le développement des cours en distanciel, « nous on reste habitué aux vrais profs », justifie Ines. Les futures lycéennes aborderont les épreuves de fin de cycle avec appréhension. « Par exemple, si on tombe sur la guerre d’Algérie en histoire, on est fichues ».

* Prénoms modifiés à la demande des interviewées

Hadrien Akanati-Urbanet

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