Depuis le début de l’année, l’heure de mathématiques fait office de lieu de parlote, voire de rencontres. Le professeur, une femme, n’ayant pas réussi à faire régner l’ordre, les élèves ont pris la confiance et transformé la salle de classe en salle de jeux. Qu’on ait 15 ou 25 minutes de retard, rien ne semble grave. L’élève rentre – gros casque à fond de rap cainri (américain) ou de rap français sur les oreilles –, dégaine qui dit « j’ai pas envie de taffer aujourd’hui », sac vide, un cahier qui sert pour toutes les matières.

L’élève se pose à une extrémité de la salle de classe, écoute sa musique, fait brailler le son de son téléphone, chante à haute voix, tranquille… Rien ne le dérange. Je ne vais pas jeter la pierre, je fais partie moi aussi de ceux qui arrivent avec leur gros casque, qui se posent, tête dans les bras et n’écoutent rien du cours. Sauf que je fais cela en silence. Au début de l’année, la classe semblait motivée pour le cours de maths, beaucoup excellaient dans cette matière les années précédentes, mais dès l’apparition des « x » et « y », ils ont lâché pied progressivement. Surtout les garçons, ai-je remarqué…

Ils ne se connaissaient pas l’an dernier, maintenant ils font tous les jours un peu plus connaissance : c’est des histoires de cité qu’ils se racontent pendant des heures, c’est le dernier match, la dernière baston, et vas-y que je taille le prénom de ta mère, et que j’en fais des jeux de mots. Le point positif, si je puise dire, c’est que ça met de l’ambiance, la classe rigole…

A côté de ça, la pauvre prof, trop indulgente, devient rouge tomate. Lorsqu’elle veut élever la voix, c’est à peine si elle est audible. Parfois, elle a l’air de trembler quand elle désire s’exprimer… J’en ai mal au cœur pour elle. Elle a l’air pourtant de bien nous aimer, et si elle ne nous aime pas, qu’importe après tout, elle n’est pas là pour ça, donc elle essaye de faire son cours tant bien que mal, en se montrant indifférente à l’égard de ce brouhaha permanent.

Faut pas croire que ce tumulte n’est le fait que des gars qui parlent de leurs vies. Il vient aussi des filles, qui, elles, se disputent pour savoir qui a tort ou raison sur telle équation ! C’est grave. Si ce n’est pas d’équations dont elles parlent (du moins en cours de maths ), c’est de sujet aussi futiles que l’absence d’une prof ! Cool ! Hahahaha ! Ou encore de ce que B a dit sur C, ou de la façon dont une prof a réprimandé ses élèves.

Bref, très peu pour moi. Après on a le groupe d’un tout autre type de garçons, ceux qui se permettent d’être insolents comme pas possible envers les profs, qui essayent de faire les gangstas à deux balles. Je ne sais pas si c’est leur faciès ou quoi, mais leurs propos ne soulèvent pas la réprobation des profs, ni celles des élèves, d’ailleurs… En quel honneur jouissent-ils d’une telle immunité, d’une telle impunité ? Cela reste un mystère. Ils tentent de se faire remarquer par tous les moyens, en hurlant des blagues obscènes à qui veut les entendre.

Aucune réaction de la part des professeurs, qui les ignorent – peut-être pensent-ils qu’il ne s’agit pas de provocation mais d’une forme de perdition due à l’adolescence. Ils se mettent le doigt dans l’œil, ai-je envie de dire. Dès qu’un prof ose contrarier le jeune agneau qui a voulu faire le dur, c’est papa-maman qui accourent à la rescousse à coup de long paragraphe sur le carnet, reprochant au prof d’avoir eu telle ou telle attitude.

Ensuite il y a le groupe des intellos, qui ne disent jamais un mot, si ce n’est « salut ça va ? Oui et toi ? », ça s’arrête là. On dirait que l’école, c’est leur vie, leur passion, ce sont elles – oui, ce sont des filles – qui ont des 18 de moyennes partout. J’ai un profond respect pour ces filles, c’est bien, elles ont compris le but premier de l’école. Ma mère, elle, aurait tout donné pour que je fasse partie de ces cerveaux sur pattes.

Moi, je me situe un peu dans le juste milieu, je participe aussi au brouhaha quotidien, j’aime parler de dine (religion), actualité de banlieue, d’avenir, de futurs métiers, avec ceux du fond – quand je ne comprends rien au cours, bien sûr. Va savoir pourquoi malgré ma retenue, j’ai toujours eu plus d’affinités avec les garçons qu’avec les filles… Tantôt je lance des débats, tantôt je suis au premier rang, lunettes sur le nez, j’écoute attentivement, je pose des questions, je participe. Tantôt je me pose sur le côté, je ne dis rien, ne fais rien, prends des notes et attends que l’heure passe.

Mais il m’arrive aussi de décrocher en cours, « comme tout le monde ». Pas pour entamer une discussion éternelle – quoi que ça arrive à certains, hein ! Même si la conversation n’est pas très attrayante, même si au on dit d’abord « désoléééééeee, je suis en cours », on y participe, au cas où ce serait une bonne nouvelle ou un truc urgent.

Les profs dépassés par les évènements n’osent pas s’opposer aux élèves, ils se contentent d’un « range ça s’il te plaît ». On dirait qu’ils craignent les affrontements, les conséquences d’un rappel à l’ordre trop sévère, peut-être parce que eux-mêmes ont leur portable allumé. Parfois, le portable des profs sonne, donc ils ne se sentent sûrement pas en droit d’en interdire l’usage à leurs élèves.

J’imagine qu’à leur époque, c’était complètement différent : « Discipline stricte, travail acharné, triomphe de toutes les difficultés », disait un slogan de l’émission « Le pensionnant de Chavagnes » (émission qui prenait l’initiative de scolariser des jeunes dans un lycée à l’ancienne.) C’est un peu l’école qu’a connu ma mère : pas de bagues, ni boucles d’oreilles en classe, dos bien droit, l’insolence n’était pas acceptée et était châtiée. Respect, volonté et ambition étaient des mots qui caractérisaient leur temps, où ni le portable, ni internet, ni les relations précoces – quoique sur ce point je n’en sois pas vraiment sûre – ne venaient perturber leur vie.

Silvia Sélima Angenor

Paru le 6 avril 2010 

Silvia Sélima Angenor

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