« On a environ 60 élèves contaminés, six classes sont fermées. Assumer de faire cours dans de telles conditions est assassin ! », assène Alice, professeur de lettres au lycée Delacroix à Drancy.

En Seine-Saint-Denis, l’enseignante n’est pas la seule à décrire une situation catastrophique. Pour les élèves, leurs parents et les professeurs interrogés le constat est sans appel : il faut fermer d’urgence les écoles, devenues des clusters depuis des semaines.

Dans le département, le taux d’incidence est supérieur à 700 cas de Covid-19 par semaine pour 100 000 habitants : le plus haut taux de circulation du virus sur le territoire. En conséquence, de plus en plus de classes sont en éviction en raison de la multiplication des cas positifs. Et tout le monde se retrouve atteint : assistantes sociales, assistants d’éducation, personnel, enseignants et élèves.

 Là, on est en droit de dire que notre lycée est un vrai cluster. On a alerté le rectorat, la direction départementale qui a prévenu l’ARS. Aucune nouvelle à ce jour.

Face au phénomène, de nombreux professeurs exercent leur droit de retrait, estimant qu’ils ne peuvent plus assurer les cours sans mettre en danger leur santé et celle des élèves. Ainsi les lycées Feyder d’Epinay-sur-Seine, Mozart au Blanc-Mesnil, Blaise Cendrars à Sevran, ou encore le collège Debussy à Aulnay-sous-Bois sont particulièrement touchés par cette recrudescence de l’épidémie.

« Nous savons qu’elle a des conséquences très lourdes sur le développement des enfants et sur le quotidien des parents », a déclaré Olivier Véran, ministre de la Santé, ce jeudi 25 mars à propos d’une éventuelle fermeture des écoles, qui ne sera à l’ordre du jour qu’en « dernier recours », malgré les alertes des professeurs.

Des élèves, professeurs et personnels inquiets pour leur santé

Clément Bernard, professeur de maths au lycée Blaise Cendrars et syndiqué SNES-FSU à Sevran résume la situation avec fatalisme : « Là, on est en droit de dire que notre lycée est un vrai cluster. On a alerté le rectorat, la direction départementale qui a prévenu l’ARS. Aucune nouvelle à ce jour ».

« Il semblerait qu’on ait juste le droit d’aller travailler, d’attraper le Covid et de le refiler à nos familles. Un peu pareil pour les élèves. C’est vraiment inquiétant et on ne se met pas en colère parce qu’il nous semble assez légitime de fermer un établissement pour une légère durée quand il y a ce genre de situation. Pour l’instant, on attend », explique le professeur.

Céline, élève en alternance au lycée Feyder à Epinay-sur-Seine, confie son inquiétude : « Je vis mal la situation, car j’ai moi-même déjà attrapé le virus l’année dernière. Du coup, cela fait peur de voir que l’établissement devient un lycée fantôme. C’est difficile de voir ses amis contaminés. »

Pour Lucie, élève au lycée Mozart en terminale au Blanc-Mesnil, la direction de son établissement minimise la gravité de la pandémie : « Je sais très bien que s’il y a un danger potentiel, la direction n’en a rien à faire. Ils veulent juste que les cours continuent. C’est un peu inquiétant d’aller au lycée et de ne pas se sentir en sécurité ».

Dysfonctionnements et incohérences en cascade dans les établissements

Outre l’exposition au virus, les professeurs et les élèves fustigent une longue série de dysfonctionnements et d’incohérences dans le protocole sanitaire mis en place et censé les protéger : communication défaillante avec leur direction, recensement des cas de Covid incomplets, élèves contaminés qui continuent de venir en cours, etc. Et cela depuis plusieurs mois.

« Les locaux sont vétustes. Il n’y a pas de campagne de test et aucune vaccination n’est prévue ! Les conditions pour enseigner sont déplorables ! », alerte Alice, professeur de lettres au lycée Delacroix à Drancy.

Véronique, élève de première au lycée Feyder à Epinay-sur-Seine, décrit des conditions de cours déplorables. « C’est assez compliqué. Parfois, il n’y a pas de gel hydroalcoolique. C’est quand même important, parce que tout le monde ne pense pas à en amener dans son sac », constate-t-elle. « En classe entière, nous sommes 32, mais il n’y a pas de demi groupe pour les cours du tronc commun, et quelque fois tu ne peux pas être à un mètre de distance des autres. »

Du côté des parents d’élèves de Seine-Saint-Denis, on reproche un manque de transparence sur la situation des établissements. Pour Corinne, parent d’élève et membre de la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) au lycée Blaise Cendrars à Sevran, la communication sur l’évolution de la pandémie se révèle défaillante.

« J’avais envoyé un message à la proviseur pour un rendez-vous. C’est là qu’elle m’a dit que ce n’était pas possible pour le moment, parce qu’il y avait des cas de Covid et qu’elle devait gérer. J’ai donc envoyé un message en disant que nous étions des parents d’élèves élus et que nous devions être mis au courant de la situation pour informer les familles. »

Quand la direction de l’établissement fait le point sur les contaminations, on s’aperçoit qu’elles sont partielles parce qu’on a connaissance de cas non comptabilisés. 

Une situation souvent confirmée en interne. Angélique, membre de la commission hygiène et sécurité au lycée Feyder à Epinay-sur-Seine, et mère d’un enfant en classe de seconde dans l’établissement, assure que le dialogue entre parents et établissements s’avère presque impossible : « Les parents ne peuvent pas communiquer par téléphone. On n’a aucun moyen de joindre le lycée, excepté par mail ou Pronote. Mais certains parents ne savent pas tous l’utiliser, ou même se servir d’internet. »

Sandrine, professeur à Epinay-sur-Seine au lycée Feyder, évoque un recensement des contaminations largement insuffisant : « La direction est censée faire toutes les semaines des points Covid. Mais ce n’est pas effectué systématiquement. On doit souvent lui réclamer. Et quand elle fait le point sur les contaminations, on s’aperçoit qu’elles sont partielles parce qu’on a connaissance de cas non comptabilisés, mais on ne sait pas pourquoi. » 

Avant de poursuivre: « On fonctionne pratiquement sans vie scolaire ! On a quatre CPE, mais trois sont absents. L’infirmier et l’infirmière ne sont pas là. L’assistante sociale est en arrêt de travail. Six AED (Assistants d’éducation) ont le Covid. On fonctionne parfois sans AED. C’est complètement illégal ! Le lycée devrait être fermé !», clame-t-elle.

 Cette culpabilisation constante de dire qu’on empêche les élèves d’apprendre n’est pas du tout justifiée

Confrontés à ces difficultés, certains professeurs et parents d’élèves se mobilisent, en organisant notamment des assemblées générales pour alerter les autorités compétentes comme à Sevran ou Drancy.

« Garder les écoles ouvertes c’est garder ouvert l’avenir de nos enfants », avait déclaré le 23 mars, le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer devant les députés à propos des dangers de la déscolarisation provoquée par une éventuelle fermeture des écoles. Le ministre a d’ailleurs réaffirmé sa volonté de garder les écoles ouvertes, mais avec un protocole sanitaire renforcé.

Mais face à l’inertie politique, Laura, professeur au collège Debussy à Aulnay-sous-Bois tient à exprimer sa grande lassitude : « Cette culpabilisation constante de dire qu’on empêche les élèves d’apprendre n’est pas du tout justifiée ». « C’est l’éducation nationale qui ne se donne pas les moyens d’éduquer les élèves dans un cadre correct. Cette culpabilisation nous fait tenir depuis septembre, alors que déjà au deuxième confinement, on a eu des revendications qui n’ont jamais abouties. On est à bout. »

Edit du 31 Mars 2021 : Contactée avant la publication de cet article, l’Académie de Créteil est finalement revenue vers via Cécile Tabarin qui tient à assurer « la cellule COVID de la direction académique, en lien avec celle de l’ARS, assure un suivi quotidien de toutes les situations, tant dans les écoles que dans les établissements du département. »

La directrice de cabinet ajoute : « le travail mené au quotidien et sans relâche par les équipes de direction et de santé garantit l’application sans délai du dispositif « tester-tracer-isoler » pour toutes les personnes identifiées comme positives et cas contacts à risque, permettant de casser efficacement les chaînes de contamination et protéger les personnels et les élèves. »

*Certains prénoms ont été modifiés, pour préserver l’anonymat des professeurs. 

Hervé Hinopay

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