La grille du collège s’ouvre. Des élèves sortent. Ils courent. Ils marchent. Ils crient. Ils s’amusent. La grille du collège se referme. Dans la cour, il y’a une élève qui tente de mettre son casque de vélo. Le professeur porte une veste orange. La demoiselle dit : « Monsieur, j’ai une tête trop grosse, elle rentre pas là-dedans ». Le professeur sourit, narquois, il réplique : « Ça, j’te le ferais pas dire ». La donzelle se vexe à peine. Et grimpe sur son vélo. Quelques gamins sont sur un banc. Ils parlent. Jusqu’ici rien d’anormal (bon, à part les vélos dans la cour). Un collège, comme partout, comme ailleurs. 

Devant la grille du collège, il y’a un garçon qui parle à une fille. Et une caméra s’est déposée sur les deux jeunes amoureux. Et un micro plane au-dessus de leurs têtes. Et une dame, Elsa, réalisatrice, agrippée aux grilles vertes du collège, blonde et gelée, dit : «Action». Jusqu’ici rien de normal. La semaine dernière, au collège Jean Jaurès de Villepinte, il y avait des élèves qui s’improvisaient acteurs. « D’ailleurs, ils commencent à se la jouer un petit peu … Ils se prennent pour des stars » plaisante la professeur de français, initiatrice du projet avec un collègue. Et d’ajouter : « L’année dernière, dans le cadre Collège au Cinéma, on a été voir La Journée de la jupe avec Adjani. Ça c’était bien passé. Et, faire des films avec les élèves, c’était un projet qui nous trottait dans la tête depuis longtemps …».
 
Alors, ils se sont lancés. Dans la classe, pour la première fois, « plus de la moitié » ont tiré la tronche. Ils voulaient pas. Ni jouer devant la caméra, ni écrire, ni rien d’ailleurs. Histoire de ne pas être obligés de s’afficher devant amis et ennemis ? Entre autre. Et puis, au fil des ateliers d’écriture, les langues se sont déliées, les têtes ont cogités. « Tous les jeudis, il y avait cinq réalisateurs du collectif Tribudom qui sont venus penser et écrire les scénarios avec les deux classes de 3ème concernées » raconte Claire Diao du collectif. Le cinéma, ils connaissaient pas vraiment. Au départ, c’est Avatar et 2012 qu’ils citent, «des blockbusters américains» résume Atisso, un des réalisateurs. « On a dû leur expliquer qu’il fallait faire des scénarios à leurs échelles ». Leur expliquer que le cinéma pouvait raconter la vie. Leur vie. 

La grille du collège s’ouvre. Des élèves sortent. D’autres rentrent. Une fille s’approche : « Elsa, ils veulent pas nous laisser manger à la cantine ». Elsa dit : « Bon, c’est pas grave, on continue le tournage et on mange après ». A la cantine, il y avait du poisson pané et des haricots verts. Dans une rue, près du collège Jaurès une autre des cinq équipes de tournage. Mélissa est au milieu de la rue avec ses deux sœurs et son frère. Ils courent dans le froid. Une fois, deux fois, trois, quatre fois. « C’est ça qui est un peu chiant, on doit refaire les scènes pleins de fois » juge Riyad, compagnon de jeu de Mélissa, lui aussi en 3ème. Le court-métrage s’appelle La Fille seule. « C’est l’histoire d’une fille qui est obligée de s’occuper de ses frères et sœurs parce que leur mère est partie » résume l’élève qui regarde la scène qui se tourne. 

L’ingénieur du son attend qu’un avion passe pour éviter les interférences. Un comédien est venu ce matin sur un troisième tournage, il a joué «une dispute avec la mère d’un élève». Elle était « bluffante ». « De toute manière, ces jeunes ont une présence incroyable. On leur demande de faire quelque chose et ils le font avec un naturel déconcertant » dit le professionnel des jeunes amateurs. « Ce qui est intéressant dans ce projet, considère Claire, c’est que même si les élèves ont écrit leurs propres histoires, ils ont travaillé avec de vrais professionnels. Qui eux-même ont parfois joué chez les familles des élèves ou avec des proches …».

Un journaliste de France 3 est venu faire un sujet aujourd’hui sur le projet. Ca lui plait. « Nous, journalistes, on se déplace que quand les trains n’arrivent pas à l’heure. Et ce projet est un joli train qui n’arrive pas à l’heure ». La grille du collège se referme. Elsa y est encore. Elle dit une ultime fois : «Action». Et puis, c’est dans la boite. « Bien sur, il devrait y avoir plus de projets comme celui-ci. Ca fait avancer les choses. Mais, c’est vrai que pour de tels projets, on manque de subventions …» confie Elsa, définitivement frigorifiée. Mélissa a joué une dernière fois la jeune fille dépassée, débordée. Elle dit : « C’était bien. J’aime bien. Je me sens bien devant la caméra. Je voudrais bien faire du cinéma ». Plus tard … 

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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