Penda se fait une place entre les valises pour prier. Au même moment Mme Streble, la prof d’allemand, déboule dans la chambre et dit à Cansu et Yeliz, deux filles : « J’ai trouvé un livre : Apprendre à flirter en turc. » Curieuse, Chabah la questionne : « Madame, vous voulez sortir avec un Turc ? » Une autre prof lance : « Je vais acheter les accessoires pour la pièce, vous avez besoin de quelque chose, les filles ? » « Oui, oui, madame, une bouteille de vin », répond Prishka.

La prof, moqueuse : « Quoi ? Tu veux du vin ? » Laura finit de s’habiller, et Rezwana demande qu’on lui fasse des boucles dans les cheveux. Finalement c’est Mme Streble qui se laisse prendre au jeu et confie sa tête aux filles qui veulent la relooker : « Madame, on va vous faire des boucles vous allez être trop belle. »

Ambiance colonie de vacances au deuxième étage d’une auberge allemande du quartier de Neukölln. Entre les lits superposés et l’odeur du fer à friser, la bande de filles me racontent ce qu’elles font là. Elles sont élèves de terminale au lycée Alfred Nobel de Clichy-sous-Bois et travaillent depuis deux ans à la représentation d’une pièce de théâtre. La pièce, c’est les « Trois versions de la vie » de Yasmina Reza. Des lycéens de Clichy se préparent à la jouer avec des lycéens de Neukölln, et pour corser le tout, les Français joueront les actes en allemand, et les Allemands, en français. La pièce a donc été rebaptisée pour l’occasion « Les cinq versions de la vie ». Ça promet.

En attendant ce grand rendez-vous, c’est le quart d’heure confidences. Rezwana habite la cité des Bosquets à Montfermeil et elle a un secret : « Mes parents ne savent pas que je vais jouer une pièce de théâtre. Je ne leur ai pas dit, j’ai honte. Je leur ai dit que j’allais voir des élèves de ma classe jouer. De toute façon moi j’avais prévenu les profs que si je ne prononçais pas bien l’allemand je ne le ferais pas. Et puis elles m’ont dit que je me débrouillais bien. Je montrerai la vidéo à mes parents. » Le matin, le groupe avait fait une répète et c’est Chabah qui s’était collée à la démonstration devant les journalistes. Marjorie, une comédienne bilingue s’occupe de la mise en scène. Elle mime le lever de rideau et les lycéens se lancent sans bafouiller dans la langue de Goethe. Chabah donnait la réplique à Farid. Ils interprètent Henri et Sonia. Premier acte, ce couple de bourgeois parisiens se dispute au sujet des pleurs de leur fils qu’ils ont couché.

On n’en saura pas plus avant samedi (2 avril). Retour à l’auberge. Les filles sont prêtes, direction l’hôtel de ville pour l’exposition Clichy sans Clichés. « Oh regarde c’est le marché des Bosquets ! » lance Rezwana devant une photographie de Yann Arthus Bertrand. Chabah renchérit : « Le marché des Bosquets tu vas n’importe où dans le 93, il est trop connu ! » Puis c’est l’heure des discours, alors le groupe se faufile au balcon pour y échapper comme il peut. Vue plongeante sur la fosse où l’on se remercie et se congratutlent. Le maire de Neukölln remercie le lycée Alfred Nobel et Penda s’écrie : « Ouahhh c’est nous ça ! », puis ajoute : « Comment il dit Clichy-sous-Bois en allemand c’est trop marrant. »

Le soir, tout le monde doit se retrouver au château Britz pour célébrer l’échange franco-allemand. Délégations allemande et française, élèves de Neukölln et de Clichy, et tous les participants des tables rondes qui avaient en lieu en marge de l’échange des lycéens sur diverses thématiques (jeunesse, police, culture, etc.), doivent grignoter un morceau ensemble. Mais dans château Britz, il y a « château ». L’équipe se retrouve dans un dîner aux chandelles. Places attitrées, entrée, plat, dessert et pas besoin de sortir un ticket resto. Le tout est très sympa, puisque les tables ont été organisées de manière à pouvoir rencontrer de nouveaux visages.

Table numéro 8, il y a Anass et Mandeep, deux garçons de la tribu des acteurs clichois, un travailleur social de Clichy-sous-Bois, une organisatrice, un travailleur social, tous deux allemands. La discussion s’engage sur la violence, les transports, les repères, l’autorité, les différences franco-allemandes, on cite même des auteurs antiques, c’est dire. Anass trouve conseil auprès de cette jeune fille qui s’occupe de la coordination en Allemagne. Il tente Sciences-po cette année, elle, en sort.

Mandeep, lui, prend part au débat avec le reste de la table et raconte comment à Clichy-sous-Bois, la bonne parole de ses grands-parents lui a permis de suivre de « bons chemins », l’importance d’avoir des personnes qui vous préviennent des faux pas. Mais il se fait tard et le lendemain c’est jour de représentations. Alors retour à l’auberge pour aller boire un dernier verre en troupe.

La nuit a été courte pour tout le monde, mais la salle de théâtre du lycée Albrecht Dürer est comble. Après un long discours de la secrétaire d’Etat à la jeunesse Jeannette Bougrab sur les relations franco-allemandes, Adenauer, De Gaulle, l’égalité des chances, et tutti quanti, silence dans la salle, noir, lumière ! Sur scène deux lycéennes, allemande et française, avancent l’une vers l’autre pour finir par se prendre les mains. L’amitié : scène d’ouverture.

Premier acte, on retrouve Chabah et Farid dans le rôle de Sonia et Henri. La partie allemande de la salle rit aux éclats, c’est gagné, les deux Clichois jouent avec ferveur. La scène est ensuite réinterprétée par les lycéens allemands en français. On éclate de rire, leur petit accent germanique ne gâche en rien la pièce, comique et pleine de subtilités. Un défi que relèvent tout autant les suivants. Les scènes et les actes s’enchaînent, la salle n’en perd pas un fil. Se voulant professionnels, les élèvent ne se laissent pas non plus abattre quand la bande son leur fait faux bond.

L’histoire ? Pendant qu’Henri et Sonia, couple de bourgeois parisiens, donc, couchent leur fils qui ne cesse de pleurer, Hubert, le supérieur hiérarchique d’Henri, et sa femme Inès sonnent à la porte. Panique, le dîner était prévu le lendemain. Sonia en robe de chambre et Henri qui ne peut pas se permettre de froisser son patron vont improviser. Finalement, c’est toute la rencontre qui est improvisée.

Dernier acte, fin de la pièce et ovation. Les acteurs, fiers des applaudissements courent sur la scène pour le salut. Je les retrouve en coulisses pour leurs impressions à chaud. « Franchement on est trop content, super heureux d’avoir vécu cette expérience », disent-ils. « On était stressés, on est content que ça soit fini, mais en même temps un peu émus. On a relevé un sacré défi de jouer une pièce de théâtre dans une langue étrangère. » Du côté des Allemands, la joie est tout aussi présente et c’est aussi l’occasion de revenir sur l’échange entre ces deux villes multiculturelles. « L’année dernière, quand nous sommes venus à Clichy-sous-Bois, nous avions quelques a priori devant ce lycée encerclé par des grilles en fer, mais il faut être ouvert car nous avons fait de belles rencontres et nous allons continuer à garder contact », assurent Rossitza, 18 ans, et Sharmila, 17 ans.

Des élèves sont rappelés sur scène pour participer à un petit débat. A la question « Quel serait votre souhait après cette expérience ? », Rossitza, élève allemande répond : « Il faudrait plus d’initiatives de ce genres à Neukölln pour faire tomber les a priori. » Pour Farid, du lycée Alfred Nobel, « il faut désenclaver Clichy-sous-Bois avec un réseau de transports en commun plus important pour qu’on ne soit plus à la périphérie de Paris. Et puis il faudrait beaucoup plus de lieux culturels pour un capital culturel plus élevé. » L’évidence. Encore faut-il la reconnaître.

Joanna Yakin (Neukölln-Berlin)

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