Fatoumata Sow 27 ans et Johan Diouf 24 ans sont passés d’une ZEP à Sciences Po
« Je voulais faire une grande école ». Ce rêve, cultivé par Fatoumata Sow et par de nombreux élèves en Photo Fatoumata Sow 1zone d’éducation prioritaire, a poussé le lycée Guy de Maupassant à établir un partenariat avec Sciences Po dès 2001. Ensemble, les deux établissements ont construit un ascenseur social de Colombes à Paris. Ainsi, les terminales du lycée peuvent passer un concours d’admission à l’institut d’études politiques davantage basé sur leur personnalité que sur leur culture générale. Ce sont les conventions d’éducation prioritaire.
Déjà en 2006, Fatoumata faisait preuve de détermination. Fille d’un gardien d’école énarque au Mali, la jeune femme a hérité d’un intérêt pour la politique. Elle saisit sa chance. « Le 12 juillet 1998, la France gagnait la coupe du monde. Le 12 juillet 2006, je suis admise à Sciences Po », compare la titulaire victorieuse. « Tu viens de ZEP ? Tu ne te fais pas agresser en rentrant ? », demandent quelques camarades lorsqu’ils font sa rencontre. Son intégration survient un an après les « émeutes » qui ont laissé des a priori.
Restée fidèle à son ancien lycée, Fatoumata se charge en parallèle de guider la nouvelle génération qui prépare l’exigeant concours. Elle leur donne confiance en eux grâce à de précieux conseils.
Johan Diouf faisait partie de ses jeunes qui osaient y croire. johandioufIl souhaitait intégrer l’IEP afin d’avoir « la meilleure vie possible ». Son désir se réalisa en juillet 2009. Six années d’études plus tard, armé d’un master en communication, il débute un stage chez Facebook et Instagram. Habitué à être le fameux « premier de la classe », Johan avait mis du temps à s’assumer tel quel. « En ZEP, il existe une certaine culture de l’échec qui m’obligeait à jouer l’insolent afin de ne pas passer pour l’intello de service » admet-il.
Son passé en zone d’éducation prioritaire est pourtant assumé. Il le voit comme une force, un avantage. « Je ne me suis jamais dit que je coulerai. Un bon élève se doit d’être bon partout » assure-t-il. Sa motivation s’est fondée à partir de l’éducation protectrice de sa mère. Johan vante le parcours de celle qui lui achetait plein de livres ou l’inscrivait au solfège à sa demande.
Fatoumata et Johan « s’intègrent » naturellement. La première participe au rayonnement de l’établissement en cofondant Sciences Po TV en 2009. Le second suit une scolarité sans fautes et sans remarque. Comme si sa couleur de peau, son ancien lycée ou son statut social « ni pauvre ni riche » n’avait aucun rôle à jouer. Cette ascension aurait pu donner le vertige à ces deux jeunes qui ne connaissaient Saint-Germain-des-Prés que de nom. Leurs proches leur ont permis de ne pas attraper la grosse tête. « Comment aurais-je pu la prendre ? Le soir, je devais travailler mes exposés dans la cuisine afin de laisser mes sœurs dormir » se justifie Fatoumata.
Diplômée en juillet 2011, cette dernière quitte les bancs de l’école et découvre que tous les chemins mènent à Colombes. « Je suis entrée en politique par amour pour ma ville. Ce qui se passe ici me révolte. Si je dois briguer un mandat pour changer les choses, je le ferai » avoue-t-elle. Le cœur renforcé à gauche depuis le quinquennat de 2007, Fatoumata Sow est aujourd’hui conseillère d’opposition à la mairie de Colombes et collaboratrice parlementaire de Claude Bartolone.
« On nous a trop souvent rabâché que l’on n’y arriverait pas. Le programme de Richard Descoings a prouvé qu’il y a des talents dans nos quartiers. Si mon parcours démontre que tout est possible, je veux bien montrer l’exemple. » assure celle qui peut servir de modèle pour « la jeunesse d’en bas ».
Alors qu’il entre dans la vie active, Johan Diouf a différents projets. Parmi eux figure celui d’investir en Afrique, son continent d’origine où il n’a jamais mis les pieds : « j’assume ma double culture, mais aujourd’hui je suis heureux de savoir que mes diplômes primeront sur le fait que je sois marron. » Le programme des conventions d’éducation prioritaire donnent le droit de rêver en couleur.
Oumar Diawara
IMG_20150925_115639Brighton vient d’entrer 3e, il a 14 ans. C’est sa deuxième année au collège Henri Barbusse (Bagneux, 92), affilié au Réseau d’éducation prioritaire (REP). « J’habite chez mon père, à la Madeleine », dit-il. « Une cité HLM entourée par une grille », explique le père. Mais pour Brighton, arrivé l’an passé de Pierrefitte (93), « c’est une résidence ».
À l’école aussi, tout a changé. « Ici, on peut apprendre normalement. Là-bas, les élèves se battaient pendant les cours, et les profs se fichaient de savoir si l’on avait compris. » Pour son père, qui distribue le courrier à Radio France, c’est un vrai changement : « Il n’était pas souvent à l’école. Là, ça va ».
Ici, Brighton a pu combler ses lacunes. « En maths, j’avais des difficultés. Ça me perturbait pendant les autres cours, je m’inquiétais pour la prochaine mauvaise note. » Mais il a progressé grâce à un assistant présent pendant le cours. « Maintenant, on est sûrs que quelqu’un viendra nous aider. Ils devraient aussi mettre des assistants à Pierrefitte ». « Ils nous expliquent clairement. Il n’y a pas de contrôle tant qu’on n’a pas compris ». Mme Melet, prof de latin, témoigne : « il s’agit de les rendre actifs et autonomes. » Brighton, lui, n’hésite pas à aller à la bibliothèque avec des amis.
Sa matière préférée, c’est l’histoire. « M. Étienne, en 4ème, c’est le meilleur prof du collège ! Il racontait l’Histoire comme s’il y était. Et il trouvait toujours un moment pour réexpliquer à ceux qui en avaient besoin, sans retarder les autres ». Pour Brighton, à Henri Barbusse, tous les élèves sont tirés vers le haut. « Les profs simplifient au maximum pour ceux qui ont des difficultés. Ils les interrogent en permanence, certains élèves ont même un assistant personnel ». « J’ai des camarades qui viennent de Russie, du Sénégal, de Haïti. Il y a beaucoup d’Ukrainiens ». Le collège reçoit certaines semaines plusieurs arrivants étrangers (dispositif UPE2A). « Le prof d’anglais adapte les notes à leur niveau », témoigne Brighton. « Et des groupes se forment avec ceux qui viennent du même pays, entre Sub-Sahariens ».
Aujourd’hui, Brighton a trouvé sa place, lui aussi. « Je veux être médecin. J’aime être au contact avec les gens. L’année dernière, on a dû faire des petites improvisations en début de cours, en français. Ça m’a aidé. C’est pas facile de parler devant tout le monde. Habituellement, on échange par SMS, on parle peu face à des personnes ».
Louis Gohin
Pourquoi les COP ne sont pas aimés ?
Il y a des choses dans la vie qu’on n’aime pas. Par exemple, moi je n’aime pas les betteraves, c’est comme ça. Et bien, en Seine-Saint-Denis ce sont les conseillers d’orientation-psychologue qui ne sont pas tellement appréciés. En fait, ils sont encore moins aimés que les policiers (rapport Kepel de 2011), c’est dire.
Ce désamour envers cette profession pointe un problème majeur : l’orientation. Un seul mot, quatre bonhomme_gris_ampoule-2-cb1fapetites syllabes, onze misérables lettres et pourtant beaucoup de craintes à son égard. Pourquoi ? Parce que dès l’âge de quatorze ans on nous demande de nous interroger sérieusement à notre avenir, au chemin scolaire qu’on décide d’empreinter : « c’est simple : soit tu as une idée préconçue dans ta tête depuis tout petit, soit t’es perdu. Sauf que tu n’as pas le temps d’être perdu lorsque tes notes ne sont pas béton » affirme Amélia.
En effet, généralement les collégiens aux notes fragiles sont dirigés vers des filières professionnelles, et entre une Seconde hôtellerie-restauration et une Seconde mécanique, il y a un monde. Il faut donc faire un choix, le choix le plus adéquat. Afin d’obtenir des informations précises, il est recommandé de prendre rendez-vous avec le COP (Conseiller d’orientation-psychologue) de son établissement.
Seulement, le problème est là. Ces COP ont une réputation encore plus endommagée que celle de cette fille aux mœurs un peu légères de votre quartier. Comme toute réputation qui se respecte, celle-ci naît de « on dit ». « Personnellement, quand je pense conseiller d’orientation, je pense à une femme, déprimée par la vie, qui s’exprime très lentement et qui te propose une orientation à partir de fiches ONISEP que tu peux trouver sur internet » résume Walid, 16 ans.
Pour beaucoup, le COP est un destructeur de rêve en puissance, au point où l’humoriste Jamel Debbouze parle de « conseiller de désorientation ». Sabine est de cet avis : « lorsque je lui ai dit que je voulais faire des études de droit pour devenir avocate, elle m’a fait comprendre que je vivais sur une autre planète. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a répondu que je n’étais pas réaliste du tout » se souvient cette étudiante, aujourd’hui en troisième année de droit.
De la même manière que les mauvais élèves se font le plus remarquer en classe, peut-être que nous avons tendance à ne retenir que le « travail » des mauvais conseillers d’orientation-psychologue. De plus, l’orientation est un terme qui fait peur et les seuls interlocuteurs qui matérialisent ce terme ce sont ces professionnels appelés conseillers d’orientation-psychologue. Il est donc facile, mais aussi assez évident de se questionner sur leurs méthodes de travail. En fin de compte, l’orientation ce ne serait pas qu’une question de chance, la chance de rencontrer un conseiller qui nous permet d’atteindre notre objectif scolaire puis professionnel ? Quoi qu’il en soit, ce terme donne autant le tournis que la roulette russe d’un casino.
Sarah Ichou
Il aura fallu un peu plus d’un an à la ministre de l’Éducation Nationale pour envisager qu’il était peut-être temps de s’attaquer à l’un des problèmes majeur du milieu scolaire : la mixité sociale. Le collège Jean Zay de Bondy la victime collatérale d’un système dont on connait les failles depuis des années : Absence de mixité, manque de moyens, fuite des professeurs, classes surchargées.
Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, s'est rendu au Collège Jean Zay à Bondy, dans le cadre d’un déplacement autour du dispositif « Ecole ouverte, stages de pré-accueil d’élèves en sixième », et sur le chantier du collège Pierre de Ronsard à Tremblay-en-France,accompagné de Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, George Pau-Langevin, ministre déléguée à la réussite éducative et François Lamy, ministre délégué à la ville, le 30.08.12.
Pourtant à Jean Zay, le changement, c’est toujours pas maintenant « Rien n’a changé, les réformes passent, les noms changent, mais le fond du problème est toujours le même » explique un professeur du collège qui y enseigne depuis cinq ans. « Le problème du collège Jean Zay, c’est qu’il concentre les difficultés sociales et scolaires. On a 80 % de personnes issues de CSP défavorisée, c’est un ghetto, on est dans une forme d’entre soi subi, c’est contre-productif » s’alarme l’enseignant très pessimiste quant à l’efficacité des réformes en cours. « Faire une réforme à moyens constants ou en baisse, autant ne rien faire. La manière dont la réforme est présentée est correcte, mais quand on gratte un petit peu, on comprend que c’est dangereux. On est en train de changer de paradigme, l’école est censée former de futurs citoyens avec des savoirs, et une culture commune. On est en train de former des futurs employés, on ne parle plus que de compétences, la place de l’école dans la société est en train d’être repensée complètement c’est très inquiétant ».
Le collège Jean Zay classé « Zone d’éducation prioritaire » devenu « Eclair » est aujourd’hui « REP+ ». Les sigles évoluent, mais la situation, elle, reste constante. « Nous avons 24 élèves maximum par classe, mais étant donné les difficultés qui se concentrent, concrètement, on a beau être le meilleur pédagogue du monde on ne peut pas s’occuper des difficultés de chaque élève ». « Le contexte de ce collège fait que nous ne sommes pas légitimes dans notre poste de professeur. Chaque heure de cours est différente, mais de manière générale l’entrée en classe, le temps de calmer les élèves, d’arriver à les faire sortir leurs affaires, vérifier qu’ils ont leurs affaires, la mise au travail est difficile, il faut se battre. Ils ne comprennent pas les cours, l’envie d’apprendre disparaît ». Depuis des années, le diagnostic reste le même, les classes même moins chargées sont composées majoritairement d’élèves en difficultés. Des difficultés identifiées depuis l’école primaire, mais le redoublement coûte trop cher à l’éducation nationale (près de 2 milliards d’euros chaque année) pour être permis à tous. « Nous ce qu’on demande c’est beaucoup moins d’élèves par classe et plus d’adultes compétents, idéalement douze élèves et un assistant pédagogique dans chaque classe. Ensuite on pourra réfléchir aux programmes et aux dispositifs d’aide aux devoirs, pour l’instant on prend les choses à l’envers… » insiste le professeur désabusé. « Ce qui me rend le plus triste c’est qu’on reproduit les inégalités scolaires, ceux qui ont des entrées dans le savoir qui existent en dehors de l’école, des parents qui vont les aider pour leurs devoirs, ça ne pose pas de problème ils s’en sortiront. Mais les autres, qu’est-ce qu’on en fait ? Ce gouvernement n’a de socialiste que le nom, et tant qu’on est dans l’acceptation de ce système ça ne changera pas. Personnellement, je songe de plus en plus à changer de métier, parce qu’il ne faut plus accepter ça ».
Widad Ketfi
 

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