La salle municipale Ghislaine Durand, cité Maurice Thorez à l’Île-Saint-Denis, était pleine à craquer en cette fin d’après-midi du mercredi 17 janvier. Près de 80 personnes, majoritairement des parents d’élèves et une dizaine d’enseignants du collège Alfred-Sisley, mais aussi l’assistant parlementaire du député de la circonscription, Éric Coquerel, et une représentante de la mairie se sont retrouvés pour une réunion que chacun attendait avec impatience. Depuis lundi 15 janvier, des professeurs se sont mis en grève. « 22 sur 26 suivent le mouvement », affirme Léa Berthoux, professeure de musique de 25 ans qui vit sa première année comme titulaire à Alfred-Sisley.

La raison de cette grève : une bagarre, jeudi 11 janvier, survenue à l’intérieur de l’établissement entre trois filles de troisième. L’altercation s’est transformée en mouvement de foule à l’extérieur du bâtiment. Deux surveillantes ont été prises à partie et ont reçu plusieurs jours d’interruption de temps de travail. « L’une est blessée aux cervicales », précise Charly Lebec, professeur de français depuis trois ans au collège Alfred-Sisley. Le lendemain, plusieurs jeunes exclus du collège souhaitaient en découdre, mais la présence de la police, contactée par la principale de l’établissement, les en a dissuadés.

« Mon enfant a reçu des coups, il va parfois au collège la peur au ventre »

Cette histoire n’est en réalité que la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà rempli par les violences à répétition au collège. « Depuis la rentrée de septembre, beaucoup de cours sont perturbés malgré une équipe pédagogique dynamique, volontaire et investie« , souligne Patricia Maslard, institutrice et mère d’un élève de 6ème.« Mon enfant a reçu des coups sans déterminer l’auteur au moment où il a fui une bagarre qui venait de se déclarer à côté de lui. Il est dérouté par cette violence et va parfois au collège la peur au ventre ». 

Institutrice, elle songe désormais à une inscription de son enfant dans le privé. « On y pense, à nos plus vifs regrets car nous sommes de fervents défenseurs de l’école de la République ! » clame-t-elle, peinée par la situation. « On tire la sonnette d’alarme », alerte Léa Berthoux. Son collègue Charly Lebec rapporte de son côté plusieurs scènes de violences depuis le début de l’année scolaire : l’agression d’un professeur par une vingtaine d’élèves dans les escaliers du collège ou encore un lancer de ciseaux en direction d’une élève dans les couloirs de l’établissement.

Revendications : recrutement d’un CPE et trois surveillants et classement du collège en REP+

Durant la réunion, professeurs et parents d’élèves portaient à l’unisson les mêmes revendications : le recrutement d’un deuxième conseiller principal d’éducation (CPE), de trois surveillants supplémentaires et le classement en REP+ de l’établissement.

Depuis plusieurs années, personnel du collège ainsi que des parents d’élèves réclament un poste de CPE en plus auprès de la Direction des services départementaux de l’éducation nationale (DSDEN). Selon les enseignants, un engagement oral aurait été pris pour une nomination à ce poste en cas de dépassement du nombre de 400 élèves inscrits dans l’établissement. Or, le collège en compte désormais, selon les professeurs, 410. Pour le recrutement de trois surveillants supplémentaires, ils renforceraient un effectif de « seulement cinq à six assistants d’éducation, ce qui devient trop limite« , estime Léa Berthoux. Quant à la demande d’un classement en REP+, cela permettrait de développer la liaison avec les écoles du secteur selon les professeurs.

Selon Charly Lebec, la DSDEN partagerait le constat sur le manque de moyens et l’insécurité dans le collège mais ne compte donner aucun moyen supplémentaire. « Le classement en éducation prioritaire aurait dû être revu en septembre déjà », assure-t-il.

Opération « Collège désert »

Les enseignants n’ont pas hésité à demander l’aide des parents d’élèves pour que la mobilisation soit entendue. Plusieurs ont accepté en soutien aux professeurs en grève et lassés aussi par la situation. Ainsi, décision a été prise, après proposition par certains parents, d’organiser une opération « Collège désert » dès le 18 janvier, à 7h45, heure d’ouverture de la grille d’entrée du collège. Une grande majorité de parents ont indiqué qu’ils laisseront leurs enfants à la maison. Une quinzaine de mères de famille s’est aussi portée volontaire pour bloquer l’accès au collège aux élèves qui ne seraient pas restés chez eux et les accompagner vers des salles municipales pour qu’ils soient en sécurité. 

« L’institution sait qu’en jouant la montre et la perte de salaire des jours de grève des enseignants, le mouvement va s’essouffler. Le collège désert permet aux enseignants d’être en poste sans perte de salaire tout en continuant leur action que l’on soutient. Pour la direction académique, un service public non assuré et médiatisé a un impact puissant », explique Patricia Maslard dont l’enfant restera à la maison ce jeudi 18 janvier.

La perspective d’une lutte qui pourrait durer inquiète néanmoins certains parents d’élèves de troisième. « Comment va se passer le brevet ? » demande une mère. Sur ce point, les professeurs ont annoncé que le brevet blanc sera reporté et que le deuxième pourrait être décalé au mois de mai.

Fédérer les établissement au sein d’un même mouvement

Professeurs et parents ont à plusieurs reprises cité la situation du collège Pablo-Neruda de Pierrefitte-sur-Seine, comme exemple de mobilisation à suivre. Là-bas aussi, des parents d’élèves n’ont pas hésité à bloquer l’établissement pendant plusieurs jours alternant avec la grève des enseignants. Une mobilisation profs-parents pour réclamer également plus de moyens et dénoncer le climat de violences.

Au moment de la réunion, quelques professeurs en grève ont manifesté avec des collègues d’autres établissements scolaires dont ceux du collège Pablo-Neruda de Pierrefitte-sur-Seine, devant le Conseil d’État où se trouvait ce mercredi Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale. « On aimerait bien fédérer, autour du même mouvement, les différents bahuts« , espère Charly Lebec.

Jonathan BAUDOIN

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