En France près de 17% des élèves du primaire et du secondaire sont scolarisés dans des établissements privés. Victor est l’un d’eux, depuis ses 8 ans il a intégré une école privé catholique, un choix qu’effectue de nombreux parents puisque dans le second degré, les effectifs ne cessent d’augmenter.

A 17 ans, dont 9 passés dans l’enseignement catholique, après une discussion avec mes parents sur la raison qui les a poussés à m’inscrire dans une école privée, je me suis posé la question : l’école privée est-elle vraiment différente de la laïque ? Étant né et ayant toujours vécu à Saint-Denis (93), je suis passé par la crèche, la maternelle et l’école publique de quartier. On y trouve des enfants qui comme moi viennent des quartiers pavillonnaires et surtout des enfants habitant les tours des cités voisines.

J’ai donc passé mes premières années dans un melting-pot culturel et social extraordinaire. Mais en fin de CE1, mes parents ont fait le choix de l’enseignement privé, à cause des conditions d’enseignement dégradées. Un jeune directeur d’école qui enseigne à Sevran avec qui j’ai pu parler m’a affirmé que la qualité des écoles publiques de Seine-Saint-Denis dépend souvent du bon vouloir des directeurs. Les enseignants et directeurs demandent souvent leurs mutations dans une autre académie dès qu’ils le peuvent. La pression des parents et surtout le manque de moyens spécifiques pour faire face aux besoins d’élèves parfois en grande difficulté, sont les principales causes de départ.

D’où le choix de nombreux parents qui dès qu’ils en ont les moyens préfèrent mettre leur progéniture dans le privé. Et ce n’est pas à portée de toutes les bourses, avec environ 900€ par an de frais de scolarité à payer en primaire et jusqu’à 1500€ pour le lycée, sans compter les sorties, les manuels et la cantine deux fois plus chère que dans les écoles publiques. Les professeurs sont aussi payés par l’État, mais leur recrutement est différent : ils passent un entretien d’embauche avec le chef d’établissement.

Dans le privé, l’enseignement catholique n’est pas forcement un choix mais plutôt une obligation. En Seine-Saint-Denis : sur 30 écoles primaires privées, une seule n’est pas catho et est de plus hors contrat. Être d’une autre confession ou athée, comme moi, ne pose aucun problème, la religion n’étant pas un critère de sélection. Pour s’inscrire, il faut remplir un dossier dès janvier pour l’année suivante, s’en suit un entretien d’une vingtaine de minutes avec test de lecture de l’élève en présence des parents, dans le bureau de la direction.

En CE2, me voilà donc dans un des plus gros établissement privé du département, qui accueille les élèves du CP au BTS, à 10 minutes de chez moi en voiture, contre 300 mètres auparavant. Fini les instituteurs malades, en grève ou en formation non remplacés. Je découvre l’anglais alors que mes camarades en font depuis le CP, le crucifix au dessus du tableau et surtout 1h30 d’enseignement religieux obligatoire dispensé par l’institutrice elle même. Je me souviens de manuels d’activité qui changeaient chaque année, avec des vignettes style bande dessinée, racontant des scènes de la bible. C’était un cours comme un autre, quoiqu’un peu différente dans le contenu. L’école proposait également des cours de catéchisme en option, deux heures par semaine, qui attiraient une dizaine de gamins sur la centaine de chaque niveau. L’établissement dispose d’une chapelle qui peut accueillir environ 300 personnes et abrite une communauté de sœurs plutôt discrètes, que l’on croisait rarement.

Au collège, je reste dans le même établissement, il y a 8 classes de 32 élèves par niveau, les professeurs se plaignent des classes surchargées mais la direction se justifie par le nombre conséquent de demandes d’inscription. Lors de la première semaine après la rentrée en 3ème, nous sommes 36 en cours d’espagnol si bien que 2 élèves doivent écrire sur leurs genoux. Malgré la réputation de l’établissement, les bagarres ne sont pas rares, les exclusions sont légions (4 exclus dans ma seule classe en 6ème) et peu d’écarts sont permis. Les CPE (Conseillers principaux d’éducation) font du zèle. Je me souviens d’avoir été sanctionné de 2 heures de colle pour ne pas m’être parfaitement rangé devant la classe à la fin de la récréation…

Les sweats à capuche et joggings sont interdits (« ça fait trop racaille ») disait la directrice. La discipline est le maître-mot, les perturbateurs ne sont pas réinscrits automatiquement en fin d’année, sorte d’exclusion arbitraire déguisée. Lors de la réforme des retraites en octobre 2010, les lycéens ont organisé un blocus avec des poubelles pendant 3 jours, mais les collégiens n’ont été que peu affectés. Une vingtaine de conseils de discipline, façon purge, ont alors été organisés à l’encontre des instigateurs, qui risquaient l’exclusion définitive.

La direction leur a proposé de faire preuve de clémence s’ils dénonçaient certains de leurs camarades, ils ont refusé et ont été renvoyés. La nouvelle a fait grand bruit, la direction s’est refusé à tout commentaire, la communication a été verrouillée. L’année suivante sera installé un sas à deux portes pour l’entrée du lycée.

Coté religieux, les cours deviennent plus intéressants car moins fréquents (1 heure toutes les 2 semaines) et surtout ils confrontent les positions des grandes religions sur certaines questions. De nombreux élèves ne sont pas de confession catholique mais musulmane, ce qui permet de compléter les dires de l’intervenant responsable de la pastorale. En 4ème et 3ème, le format s’organise autour de débats libres plutôt intéressants. En conflit avec la direction et voulant étudier sur Paris, j’ai quitté cet établissement sans trop de regrets malgré les professeurs dévoués et les rencontres que j’ai pu y faire.

Arrivé en seconde dans un lycée privé près de Gare du Nord, je découvre un monde assez endogamique, avec peu de mixité sociale et difficile à pénétrer. Les élèves se mélangent peu et on distingue la fracture des codes entre banlieusards et parisiens du quartier. On est à l’étroit dans les locaux mais les professeurs sont vraiment un niveau au dessus par rapport à ce que j’ai connu au collège. En plein débat sur le mariage homo, je découvre amusé les cathos de droite limite cliché comme dans La vie est un long fleuve tranquille, offusqués par le projet de loi du gouvernement. Le nouveau prêtre rattaché au lycée passe dans les classes pour qu’on lui pose les questions de notre choix. Évidement le thème fatidique est abordé et s’en suit un débat houleux en classe pendant une trentaine de minutes. L’enseignement religieux n’est pas mixte, la pastorale justifie cela par le fait que les élèves se confieraient plus facilement et librement en l’absence du sexe opposé.

La vision enseignée est uniquement catholique. Certains élèves finissent leur nuit et préféreraient aller en perm au lieu d’assister au cours, d’autres sont au contraire très actifs. A partir de la première, en remplacement des cours magistraux des conférences sont organisées par la pastorale. Les intervenants sont multiples : anciens drogués remis dans le « droit chemin » grâce à une maison coupée du monde gérée par une sœur, aumônière en milieu hospitalier pédiatrique, ancien chanteur populaire passé par la cocaïne qui s’est reconverti dans le pop-rock chrétien… Chacun des intervenants nous explique qu’il a trouvé une sorte de renaissance intérieure ou sociale grâce à sa foi catholique. Le coté prosélyte et rédemption m’agace un peu mais les parcours de vie sont vraiment enrichissants.

Que ce soit au primaire, collège ou lycée, les pastorales des différents établissements que j’ai fréquenté organisaient des messes pour la rentrée, noël, pâques ect… Sans caractère obligatoire. Parfois sur des heures de cours, elles nous permettaient par exemple au collège de sécher l’heure de 11h à 12h, de se caler au fond de l’église et de discuter tranquillement entre potes. Mais je me rappelle aussi être allé volontairement à une messe donnée suite au décès d’une élève de l’établissement, qui avait une vocation plus symbolique que religieuse. J’ai pu discuter avec Mathilde, une fille de ma classe qui assiste régulièrement à ces messes, de ce qui la poussait à y assister. « J’ai du mal à me lever le dimanche matin pour y aller avec ma mère, alors ça me permet d’y aller à mon rythme. En plus on y va à plusieurs donc on se motive les uns les autres, on est une dizaine comme ça. Les messes de l’école sont différentes, le prêtre adapte son prêche au public car il y a des jeunes enfants en maternelle, donc on n’entend pas deux fois la même chose ».

Tout au long de ma scolarité le coté religieux n’était donc pas pesant même si activement présent, surtout en primaire. Pour le post-bac, la plupart des établissements cathos ont noué des partenariats avec les universités catholiques comme l’Institut Catholique de Paris, elles aussi privées et payantes. Mais cela soulève un autre problème également présent dans les lycées privés, celui de la sélection par l’argent et de l’égalité des chances. Pourtant, c’est un modèle qui continue de séduire, et pas forcément pour des raisons religieuses. En attendant, c’est l’église catholique qui se frotte les mains…

Victor Mouquet

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