Après deux mois de confinement et de continuité pédagogique, les collégiens s’apprêtent à reprendre les cours. Pour les habitants de départements dits verts, la reprise s’effectue ce lundi 18 mai ; pour les autres, la date sera étudiée à la fin du mois. Mais quoi qu’il en soit, les ministres sont fermes : pour pallier les inégalités créées et/ou exacerbées par l’enseignement à distance, il faut que tous.tes retournent au collège à un moment ou un autre. Une nouvelle qui a mis beaucoup de pain sur la planche des chefs d’établissement.

Le 12 mars au soir, Emmanuel Macron a annoncé la fermeture des écoles, collèges et lycées sur tout le territoire métropolitain. Pour freiner la propagation du Covid-19, les élèves ont dû suivre leurs cours chez elleux. Puis, le 21 avril, Jean-Michel Blanquer a annoncé la réouverture progressive des établissements scolaires. Décrites et critiquées par les élèves elleux-mêmes, leurs parents et leurs professeur.e.s, ces annonces inédites – ainsi que leurs répercussions – ont aussi impacté les chefs d’établissement, qu’on entend pourtant beaucoup moins. Aujourd’hui, dans le BB, deux principaux racontent comment ils ont géré la fermeture de leur collège et comment ils envisagent leur réouverture.

Un confinement plus que compliqué

M. Douglas* est principal d’un collège des Hauts-de-Seine. Le début du confinement a été pour lui une « cacophonie ». Premièrement, le 12 mars au matin le ministre de l’Education déclarait que fermer les établissements était une mauvaise idée. Puis, le 12 au soir, le président annonçait que, finalement, ils allaient fermer dès le 16. Alors, dans la précipitation, les équipes pédagogiques ont dû organiser une continuité pédagogique à laquelle elles n’avaient pas réfléchi avant.

Entre manque de temps, consignes du rectorat floues, inquiétude des parents et élèves, des professeur.es pas formé.es aux outils, les problèmes de bande passante lors de connexion massive etc., on ne savait plus où donner de la tête. Heureusement, les collègues de M. Douglas ont « utilisé toute leur énergie, toute leur intelligence » pour affronter ces obstacles.

Iels ont notamment mis au point leurs propres classes virtuelles que ce soit via l’ENT, le CNED, Zoom, Skype, Via ou leur propre site, iels ont envoyé des emails aux familles et, pour pallier un tant soit peu la fracture numérique, certain.e.s ont déposé des documents papier à la loge du collège au cas où. Si toutes ces initiatives partaient d’une bonne intention, cette pluralité de supports rendait la tâche plus difficile aux élèves, certain.e.s étant déjà en difficulté.

En effet, à la surprise de M. Douglas, nombreux de ses élèves étaient dépourvus de moyens numériques : « on était en-dessous de la réalité, avoue-t-il. Quand on fait des sondages sur la fracture numérique, ils ne traduisent pas la réalité : lorsqu’un élève affirme avoir un ordinateur à la maison, ce seul ordinateur peut servir à une famille de 5. Pendant le confinement, il suffit qu’un des parents soit en télétravail pour que ça complique encore plus l’affaire. »

Ajouté à cela, les choix et situations individuels des professeur.es n’étaient pas toujours favorables à un apprentissage efficace. Par exemple, si certain.es s’organisaient de manière séquencée (suivant l’emploi du temps habituel, entre autres), d’autres envoyaient des masses importantes de devoirs d’un coup. Pis encore, certain.es professeur.es n’ont pas pu assurer leur cours car atteint.es du covid-19 – ou devant s’occuper d’un.e proche infecté.e. Dans ce cas-là, un.e autre enseignant.e prenait la relève mais les interactions professeur.e-élèves n’étaient pas les mêmes.

« On a vu grâce à l’enseignement à distance que rien ne remplace un enseignant et le lien qu’il a avec ses élèves. Rien ne remplace une dynamique de classe, on le voit bien pour les classes de langue, par exemple. Si on voit le bon côté des choses, on retrouve le sens de l’école » explique M. Douglas en souriant. L’enseignement à distance renforce des inégalités déjà présentes, certes, mais que l’école en présentiel peut atténuer. Par exemple, la continuité pédagogique demande un effort d’autonomie aux élèves, effort qu’iels ne peuvent pas tous.tes fournir, pour tout un tas de raisons. Conséquence : les élèves décrocheur.ses le deviennent davantage. Aussi, même s’ils sont « à la marge », certain.es se retrouvent décrocheur.ses alors qu’iels ne l’étaient pas avant.

Et puis, le confinement pose la question du rôle de l’école au-delà de sa dimension pédagogique. Pendant le confinement, M. Douglas a appris que certain.es de ses élèves cohabitaient difficilement avec leur famille : entre conflits intrafamiliaux, violences psychologiques et précarité (certain.es élèves mangeaient grâce à la cantine, par exemple), « beaucoup d’élèves attendent de retourner en classe pour souffler. On sait qu’il y a des élèves qu’on va retrouver ‘abîmés’ psychologiquement » déplore le principal. Cela annonce des difficultés d’un nouvel ordre à gérer à la reprise. C’est pourquoi il a demandé aux professeur.es d’aider les élèves à verbaliser leurs problèmes avant que tout cours débute.

Cette prise en charge psychologique est d’autant plus nécessaire que le collège de M. Douglas accueille des élèves de SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté) et d’ULIS (unité localisée pour l’intégration scolaire). Gérer ces élèves aux besoins particuliers relève d’une autre pédagogie. Par exemple, en SEGPA les élèves ont un temps d’atelier qu’iels n’ont pas eu en confinement. Leur chance est qu’iels étaient déjà réuni.es en petits groupes (16 environ), iels ont donc pu recevoir un enseignement presque individualisé pendant le confinement.

Les élèves d’ULIS, quant à elleux, ont pu amener chez eux la tablette numérique qu’iels utilisaient déjà en classe en temps normal. Certain.es ont même reçu des ultra-portables de la part du conseil départemental. Mais parfois, ces dispositifs ne suffisaient pas : à quoi servirait un ultra-portable à un.e enfant qui n’a pas de connexion internet ?

En bref, comme l’a si bien dit M. Douglas, le confinement a provoqué un « surgissement de problématiques sous-jacentes d’un seul coup. »

Que faire alors pour réparer tous ces dommages à la reprise ? Voilà la vraie question.

Après une fermeture mouvementée, une réouverture chaotique ?

« C’est un véritable bazar », décrit M. Girond*, principal lui aussi d’un collège des Hauts-de-Seine. Sans langue de bois, il affirme être défavorable à une reprise pré-septembre. Son avis se base sur des considérations très pragmatiques. Sur 7 agents d’entretien, seul.es 1 ou 2 seront présent.es et il doute que le conseil départemental puisse combler les manques. Avec tout le nettoyage que la pandémie implique, fonctionner avec 2 agents d’entretien maximum est inconcevable. Avec des élèves de 6ème et de 5ème – dont il ne connaît pas le nombre de futurs absents, d’ailleurs – il la distanciation sociale difficile à appliquer.

Cette déclaration est d’autant plus légitime que son établissement est classé REP (réseau d’éducation prioritaire). Cela signifie qu’il accueille beaucoup d’enfants issu.es de quartiers populaires où les logements spacieux avec jardin/terrasse ne sont pas monnaie courante. Il s’apprête donc à recevoir des enfants ayant subi un confinement difficile et qui auront envie – à juste titre – de se défouler et de s’amuser avec leurs ami.es. Tout comme M. Douglas, il se préoccupe de la santé mentale de ses élèves mais pas pour les mêmes raisons. Ce sont les enfants qui, craignant le virus, auront peur de reprendre les cours qui l’inquiètent.

Mais, pour garder un semblant d’optimisme, il se réjouit de ne pas avoir à accueillir tous les élèves en même temps : « on rentre avec deux niveaux donc je pense qu’on peut s’en sortir. »

C’est là aussi le soulagement de M. Douglas qui a mis au point une organisation millimétrée : s’il ne sait pas quand l’école va rouvrir, il sait comment. En effet, son équipe et lui ont prévu de séparer chaque classe en deux groupes et ceux-ci se rendront en cours par tranche horaire. Ainsi, alors que le groupe A de la 6ème 3 aura cours de 9h à 11h, le groupe B de la même classe viendra de 10h à 12h. De cette façon, le brassage des élèves sera évité, il n’y aura pas de demi-pension et pas de récréations non plus.

Si certains établissements préfèrent alterner les jours, celui de M. Douglas veut permettre à chaque élève d’aller au collège tous les jours : « il faut reprendre le rythme de travail et retisser des liens sociaux » explique-t-il. Le but n’est pas de finir le programme : vu la situation, ce serait trop compliqué. La nécessité c’est d’accompagner les élèves, les remettre à niveau, consolider ou approfondir les apprentissages. Pour ce faire, le ministère a fourni un certain nombre de fiches par niveau avec des attentes pour chacun. Mais les directives du gouvernement ne sont que théoriques : comment remettre tous.tes les élèves à niveau si l’établissement n’a pas le nombre d’enseignant.es ou d’AED adéquat ? Même problème pour le protocole sanitaire à suivre.

Depuis le 4 mai, la nouvelle circulaire demande aux élèves de porter un masque aux entrées, aux sorties, pendant les récréations et dans les couloirs, mais plus forcément en classe puisque c’est une durée plus longue. Néanmoins, comme le projette M. Douglas, « iels vont s’amuser avec, ne pas respecter les gestes barrières etc. » Et puis, comme se le demande M. Girond, jusqu’où va la responsabilité du chef d’établissement ? « Si un gamin tombe malade et décède, je n’ose pas imaginer les conséquences sur le personnel de l’établissement ! »

Pour les chefs d’établissement, la reprise des cours rime avec casse-tête. Cela étant, quitte à se torturer l’esprit, autant que cela soit bénéfique. C’est pourquoi M. Douglas en a profité pour penser l’avenir de l’éducation nationale sur le long terme.

Quoi qu’il en soit, nous allons inventer un nouveau paradigme

Ne serait-ce qu’en pensant au confinement et au déconfinement, beaucoup de choses ont et vont changer. « On voit que, mine rien, ça produit une forme de révolution, s’enthousiasme le chef d’établissement. Les enseignant.es se posent beaucoup de questions : notamment ‘comment enseigner autrement ?’. Il faut se débarrasser des a prioris, des savoirs-faire initiaux pour renouveler la pratique & l’adapter à ces nouveaux enjeux. Plus que jamais, le métier d’enseignant trouve son sens. »

On remarque que, rien qu’avec la maîtrise du numérique, les professeur.es ont dû revoir leurs méthodes. Même les plus réfractaires ont vu qu’on pouvait travailler avec ce nouvel outil. Mais son utilisation a aussi souligné des fractures contre lesquelles iels ont dû lutter : « on ne peut pas laisser une éducation à double ou triple vitesse ». Alors un débat vieux comme le monde refait surface : est-ce seulement à l’école d’apporter des réponses aux fractures sociales ? Evidemment non, c’est aussi le rôle de la famille, de l’Etat, du tissu associatif etc. Mais l’école peut être le lieu où tout s’articulerait. Selon le principal, les modèles anciens sont appelés à disparaître quoi qu’il en soit, « et c’est une très bonne chose ».

Ils ont créé/accentué des inégalités, et n’ont pas su prendre en compte les particularités de chacun.e. Il rappelle que les élèves ne sont pas que des élèves : ce sont des enfants, des personnalités… avec tout ce que cela implique. On sait que ce que l’élève vit dans chez lui.elle impacte ce qu’iel vit dans son quartier qui impacte ce qu’iel vit à l’école. Si on se contente de dire d’un.e élève qui ne travaille pas qu’iel est paresseux.se, on évacue le problème mais on ne le résout pas. Il faut s’interroger : est-ce qu’iel comprend ? est-ce que le rythme est trop lent/soutenu ? quelles sont ses relations avec ses camarades/sa famille ? est-ce qu’iel est harcelé.e ? est-ce qu’iel est parasité.e ?

Ces questions dérangent mais il faut les poser car sinon on passe à côté de l’essentiel. Or, sans ça, l’école ne peut pas jouer son rôle. « La réussite d’un enfant, ce n’est pas forcément qu’iel devienne médecin ou avocat. Le rôle de l’école, c’est emmener le gamin au maximum de ses possibilités, de ce qu’il peut faire. S’il est un bon électricien, que c’est ce qui le fait vibrer, c’est très bien ! Le rôle de l’école c’est qu’il devienne un excellent électricien. »

Selon M. Douglas, « nous allons inventer un nouveau paradigme même si le virus disparaît parce qu’on va tirer profit de ce qu’on a vécu » – et il était temps. Comment ? Nul ne le sait, mais assumer d’être malade est déjà un pas vers la guérison.

A plein de niveaux, la situation actuelle est chaotique pour les chefs d’établissement. Mais ce chaos force les équipes pédagogiques à voir un certain nombre de problèmes glissés sous le tapis depuis trop longtemps. Alors il faut certes proposer des solutions, mais les mettre au point demande du temps et de l’altruisme. « On sait qu’ouvrir les établissements scolaires c’est pour que les parents retournent au boulot. La reprise n’est pas pédagogique, elle est économique », déplore M. Girond.

Qu’il ait raison ou non, le constat est le même : les établissements vont rouvrir. Par conséquent, la crise sanitaire nous force à reconsidérer le système en vigueur – considérations sociales ou non. Alors autant faire d’une pierre deux coups. Ne pas avoir la mémoire courte, se soucier des autres, retenir les leçons durement apprises, voilà ce que souhaite M. Douglas. Tout ça dans le but ultime que chaque élève devienne « acteur.rice de sa vie », comme il le dit tout en poésie.

Sylsphée BERTILI

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