Nicolas Jounin professeur de sociologie à l’Université Saint-Denis (93) de Paris-8 a dirigé et co-écrit le livre « Voyage de classe ». Dans cet ouvrage, il raconte et délivre les résultats de ses étudiants pour la plupart issus des quartiers populaires qui se sont immergés dans le très chic 8e arrondissement parisien.

« N’importe qui peut étudier n’importe quoi. » C’est sans doute ce qu’a voulu prouver Nicolas Jounin avec ce livre de sociologie « Voyage de classe », rédigé à partir des résultats des recherches d’une centaine d’étudiants en première année de sociologie à Paris-8.  « C’est montrer qu’il y a une certaine égalité dans la recherche, que ça peut être fait par tous pas que dans haut vers le bas mais que ca peut être aussi fait du bas vers le haut, explique Miguel. Ce livre montre la démocratisation des études et du scientifique. »

Si les classes populaires ont été étudiées à maintes reprises et sous toutes les coutures, la classe dominante, les « bourgeois » restent un objet peu étudié par les sciences humaines et notamment par la sociologie. Les classes favorisées seraient-elles gênées de se regarder le nombril ? Les étudiants de Saint-Denis pour beaucoup issus de l’immigration et de milieux modestes n’ont pas hésité à s’emparer du sujet et à aller inspecter les quartiers riches, à sillonner ses rues « où le prix des paires de chaussettes peut être à trois chiffres ». Leur étude faite sur trois années, de 2011 à 2013, porte sur le 8e arrondissement de Paris et plus particulièrement sur le Triangle d’or, Monceau et l’Elysée-Madeleine, les quartiers les plus cossus de la capitale.

Jordan, Miguel et Asiya ont participé à l’étude. « Il fallait rappeler qu’il n’y a pas de pauvres sans riches », soulève Jordan. Pendant un semestre, ils sont allés faire de ce 8e arrondissement leur objet d’étude. Observations, entretiens, questionnaires, d’où sont ressortis certaines analyses ainsi que des anecdotes croustillantes.

« Les bourgeoises savent vivre » 

Asiya et Miguel avaient pour mission d’étudier la population fréquentant un café très chic du quartier de la Madeleine. Ils s’assoient et commandent un café. Deux dames d’une cinquantaine d’années qui mangent un millefeuille à 14 euros leur en proposent un bout. Gênés les deux étudiants refusent plusieurs fois poliment mais à force d’insistances se voient obligés d’accepter. Après une leçon de savoir-vivre sur la façon de découper ce gâteau l’une d’elle se délecte : « Nous vivons un moment unique de partage », non sans rappeler les « moments de grâce » du métro. Et de rajouter : «  les bourgeoises savent vivre ». « C’était intrusif, se souvient Miguel. On n’était pas dans notre milieu. » Un peu plus tard, alors qu’ils discutent avec d’autres étudiants dans la rue, les deux bourgeoises passent : « Vous êtes quatre maintenant ? Désolée, il ne reste plus de millefeuille ».

Jordan de son côté est allé interroger la présidente d’une fondation très connue chargée de la protection des animaux. Il sonne à l’interphone pour signaler sa présence. Alors qu’il est derrière la porte, il entend la secrétaire prévenir la personne : « Attention, il n’est pas très éveillé. » Cette dame qui vit dans le même quartier que Galliano affirme qu’elle a beaucoup bougé dans sa vie en référence au parcours de certains étudiants : « j’ai vécu un peu partout dans ma vie ». Avant d’ajouter les quartiers dans lesquels elle a déménagé : Neuilly, Porte Maillot, « je me suis même exilée sur l’Ile Saint-Louis ». Un fossé sépare les interrogateurs et les interrogés.

« On s’est senti humilié [lors de ces expériences] pas parce que c’était méchant mais parce qu’on nous renvoyait à nos origines sociales », explique Miguel. Le sentiment d’ordre social nécessaire dégouline des conversations. Le côté paternaliste est aussi toujours très présent. On se permet de leur donner des conseils pensant mieux savoir qu’eux comment ils doivent mener leur étude. « Je ne me suis pas senti à ma place », décrit Miguel. L’interlocuteur censé répondre aux questions prenait souvent le dessus échangeant ainsi les rôles du dominant et du dominé. Pour Asiya, le malaise était ailleurs « Tant qu’on se baladait ça allait mais quand on restait longtemps à un endroit il y avait un malaise. » Jordan de son côté s’est vite pris au jeu. « On joue un peu l’insolence. C’est souvent la classe dominante qui étudie la classe dominée, nous on a inversé cette tendance. » Insolence ? « Insolence de vouloir s’attaquer aux riches. Il y a du culot dans la démarche et ça dérange un peu. »

« Pour moi, il y a une prise de conscience »

Ces trois jeunes d’origine malienne, portugaise et guadeloupéenne sont fils et fille d’ouvriers et d’employés et n’en ont pas honte de se dire modeste voire pauvre. Par contre, leur passage dans les quartiers riches leur a fait prendre conscience d’un certain malaise autour du mot bourgeois. « Ils sont conscients de leur privilège, assure Jordan rappelant une anecdote d’une femme dont l’appartement avait vu sur la Tour Eiffel. Mais ils ont une difficulté à le dire, c’est exprimé de manière tacite. »

« Quand on arrive avenue Montaigne on sent clairement qu’il y a des classes, souligne Jordan. Pour moi, il y a une prise de conscience. C’est-à-dire que quand on voit des personnes peuvent claquer le salaire annuel de mes parents pour un sac ou un manteau on sent que dans la stratification on n’est pas au même niveau. » Paradoxe pour eux, les femmes voilées dans ces quartiers sont très bien vues car sont synonymes de Qatar, d’Arabie Saoudite et d’argent.

Ce livre doit être abordé comme « une introduction originale à la sociologie », souligne les étudiants. « Il y a une portée politique mais ce n’est pas ce qui est avancé », insiste Miguel. Cette étude, pour ce fils de concierge portugaise dans un beau quartier et impliqué politiquement à l’Université, a conforté ses idées : « Nos élites vivent dans un entre soi. Comment ces gens peuvent faire des lois pour les plus grand nombre ? » Toutefois, ils insistent avoir produit un travail rigoureux qui peut servir et être utilisé.

Charlotte Cosset

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