M.C. semble avoir d’autres soucis au quotidien. En effet, les délégués auxiliaires ont des problèmes plus pragmatiques notamment le paiement de leurs salaires. Dans les établissements privés sous contrat, les enseignants sont rétribués par l’État et donc par le rectorat de leur académie. Cette situation provoque de nombreux dysfonctionnements comme l’explique M.C. : «Le salaire de base est pour nous d’environ 1 500 euros par mois sans les heures supplémentaires mais le rectorat ne nous donne une bonne partie de l’année de septembre à janvier que la somme de 1287 euros. C’est inexplicable mais peu à peu, cela s’installe comme une fatalité. Il faut donc se préparer à cette période difficile de l’année. Les heures supplémentaires sont toujours payées des mois et des mois en retard. J’ai corrigé le bac l’année dernière et ces corrections ne m’ont toujours pas été payées. »

À ces difficultés récurrentes de paiement s’ajoute une « culture du résultat » de plus en plus lourde à gérer pour ces délégués auxiliaires. En effet, ces enseignants demeurent en CDD annuel renforçant la précarité de leur situation et peuvent être mis à l’écart à l’arrivée d’un enseignant possédant le fameux concours du CAFEP. Selon M.C., la direction ne se prive pas de faire pression sur ces enseignants en leur indiquant une obligation de progression des élèves et de satisfaction des parents pour pouvoir demeurer une année de plus dans l’établissement : «C’est difficile à gérer lorsque l’on a des classes à enjeux c’est-à-dire avec un examen en fin d’année. Nous sommes des enseignants jetables si je peux dire. Donc, si nous avons un conflit avec un élève ou s’il y a trop de plaintes de parents, la direction peut très clairement nous indiquer qu’il sera difficile pour elle dans ces conditions de renouveler notre contrat. Je sens très bien qu’en cas de conflit, la direction ne prendra absolument pas ma défense. Je me résigne donc à ne pas envenimer les situations conflictuelles et à ne pas noter trop sévère car dans notre situation, on réfléchit à deux fois avant tout pour anticiper toute plainte des parents. Les parents peuvent directement envoyer des mails ou des courriers à la direction pour critiquer notre travail. Je prépare une classe au Brevet et deux classes au Bac ce qui est donc assez stressant. J’avoue que quand je reçois des parents en entretien et qu’ils émettent quelques réserves sur mon travail, j’ai envie de leur dire : ‘’ C’est bon ! Arrêtez de m’emmerder : je prépare votre enfant au bac pour 1287 euros par mois ! Et j’ai pas les diplômes que vous pensez et pourtant, ce sera avec moi que votre enfant ira au bac ! ’’ Mais bien sûr, cela ne relève que du fantasme ! En plus, nous devons absolument obtenir des résultats importants à ces examens en tout cas pas moins que les enseignants diplômés. Il faut assurer la continuité des taux de réussite de l’école ; sinon, on nous met dehors ! On nous surveille pour tout : les absences, les retards… Tant que nous n’avons pas le diplôme, nous ne sommes pas considérés comme des profs à part entière. Ce n’est pas le cas ici mais j’ai même entendu dire que dans certains établissements privés, les délégués auxiliaires avaient leur propre salle des profs et ne devait pas se mélanger avec les enseignants diplômés. Je me dis finalement qu’ici, ce n’est pas si mal. »

Avec les récentes réformes sur l’enseignement, la situation de ces « enseignants jetables » est devenue encore plus délicate. Pour que ceux-ci deviennent titulaires sans obtenir le diplôme du CAFEP, ils devaient rester à ce poste pendant six ans : c’est ce que l’on nomme la contractualisation. Or, ce chiffre a été ramené à huit ans à partir de cette année. En outre, les directeurs d’établissements  ont de plus en plus de prérogatives par rapport à la destinée de ces délégués auxiliaires ce qui est confirmé par M.C. : «Les directeurs d’établissements nous donnent une note une fois par an selon un barème relativement compliqué mais assez marquant pour démontrer au rectorat leur sentiment par rapport à l’enseignant. Avec cette note, ils peuvent vraiment décider des carrières, de les booster ou de les réduire à néant. Il n’hésite pas à faire jouer la concurrence entre les enseignants d’une même matière notamment quand il reste un poste sur deux en fin d’année. On est vraiment dépendants du bon vouloir des directeurs. En plus, désormais, il y a une partie de l’épreuve du CAFEP où on doit présenter une séquence de travail ce qui remplace l’épreuve écrite mais cette séquence doit d’abord être validée par le chef d’établissement. Je suis sûr que cela sera utilisé comme un nouveau moyen de pression par les chefs d’établissement. »

Le rôle accru des chefs d’établissement ne semble donc pas présager une évolution positive dans le devenir de ces délégués auxiliaires au sein de l’Education Nationale. Cela semble donc constituer une face véritablement cachée des institutions privées de plus en plus considérées comme les seuls véritables tremplins vers la réussite scolaire de nos jours sans que personne ne semble s’en douter : «Ce qui est incroyable c’est la considération des élèves. Il nous regarde vraiment comme des savants, des enseignants de très haut niveau, de très grande envergure ce qui est loin d’être le cas. Il y a une différence énorme entre la réalité des carences d’enseignants et la vision idéalisée qu’on les enfants et les parents de l’école privée. Le fait de payer tranquillise certainement les parents. Ils payent pour la réussite scolaire de leurs enfants mais sont loin d’avoir les meilleurs arguments sur place dans l’école. De toute façon, l’école privée est devenue une sorte de marque, de label d’excellence. Les parents ne se posent jamais la question : ils sont devenus des consommateurs. À partir du moment où ils paient, ils doivent avoir la qualité. C’est cela qui est le plus désolant : ils ne se rendent pas compte de la situation et ne veulent même pas la comprendre. Ce n’est pas seulement la faute de l’établissement ou de l’Education Nationale ; les parents ont aussi leur part de responsabilité. Peut-être nous aussi finalement dans le sens où on accepte de telles conditions de travail la plupart du temps sans broncher ! ».

A l’heure où les dysfonctionnements de l’école publique sont quotidiennement mis en évidence en cette période électorale, l’école privée ne semble donc pas être le « paradis scolaire » présenté ici ou là. Bien entendu, quand vous regarderez en fin d’année la liste des établissements ayant obtenu les meilleurs résultats au baccalauréat, les établissements privés figureront en bonne place dans le peloton de tête. Mais à quel prix ?

Martin Boglie

 

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